CHAPITRE VI LA TRADITION
Ouvrons ces trois volumes, qui sont la raison ou le prétexte de son exil.
Ils forment une thèse ultramontaine, qui a pour but de démontrer les prérogatives du Saint-Siège, l'indéfectibilité de l'Eglise de Rome, et l'infaillibilité dogmatique du Pape, L'auteur veut mettre dans tout leur lustre les fondements de la juridiction pontificale. Toutefois, il conserve quelques limites, qu'il franchira lui-même plus tard, et que la Papauté n'accepterait plus aujourd'hui. C'est ainsi, par exemple, qu'il ne croit pas que le Souverain Pontife ait aucun pouvoir direct ou indirect sur le temporel des rois.
La méthode d'autorité préside à la composition de l'ouvrage. Elle éclaircit les faits d'après quelques grands principes qui dominent les débats. Événements et documents se présentent comme des soldats rangés en bataiUe sous un bel ordre d'idées.
Pour cette œuvre, l'abbé Jean a fourni un travail sérieux de lectures nombreuses, avec des remarques et une ébauche de couplets oratoires. De cette matière première, le minoré ,a formé laborieusement une rhétorique, ornée de références
en italien el en allemand. L'amplification, la digression, le portrait, l'image, le sarcasme, sont les joies de sa plume. Gare aux modérés de toute espèce, théologiens timides, qui se croient sages parce qu'ils sont lâches, ou savants réservés, qui semblent avoir résolu de n'être sûrs de rien ! L'église constitutionnelle est traitée en style de journaliste. Visiblement, certains morceaux ont été ajoutés ou renforcés après la chute de l'Empereur. Dans son incontinence de langage, le clerc malouin fait appel à la persécution : le christianisme expirant, dit-il, ne renaîtra que sur l'échafaud : « N'hésitons donc point à la provoquer cette guerre que Dieu nous réserve comme un dernier don de sa clémence ! »
Tout épicés qu'ils étaient d'invectives, les trois volumes ne répondaient à aucun souci de l'heure. Ils parurent vers la mi-août 1814, et ne s'écoulèrent que très doucement, malgré les féUcitations des pieux amis. Féli avait espéré « un choc violent » à l'apparition de son Uvre. 11 fut déçu. Suivant que la vente s'annonçait bonne ou mauvaise, il se mettait en colère contre l'ignorance du clergé, ou promettait à sa publication « une influence étonnante ». — Quand l'écrivain fut devenu célèbre, on tenta de faire un sort à son pourana, mais il semble que la Tradition soit restée sans crédit, même dans le monde ecclésiastique.
Je vais reproduire, d'après le manuscrit principal ( qui se trouvera utilisé pour la première fois), un passage, qui caractérise assez bien la coUaboration des deux frères. Les lignes que nous imprimons en italiques sont de l'écriture du plus jeune, les autres sont de l'écriture de l'abbè Jean :•
« Ainsi les cliicancs de Febronius s'évanouissent aussitôt « qu'on a rétabli les textes altérés dont il abuse... Cet homme « qui avoit iinstinct du schisme sans avoir les talens qui « peuvent en rendre les maximes séduisantes, marchait au
« hasard dans les routes tortueuses de Verreur, se heurtant « comme un aveugle en plein midi, selon l'expression d'un « prophète, et cherchant vainement d'une main égarée, dans a les ténèbres, un appui qui pût soutenir et diriger ses pas
« chancelans Que répond à cela Febronius ? Il répond
« qu'il va renverser d'un seul coup, c'est son expression, « l'objection qu'on tire non seulement de la confirmation « de Maxime, mais encore de toutes les confirmations sem- « blables, en observant qu'on les doit considérer comme « une simple admission à la communion du pape... Quoi ! « Febronius, quand saint Léon confirme l'épiscopat de « Maxime, cela veut dire uniquement qu'il le reçoit dans « sa communion ? — Oui, je soutiens que cela ne signifie « rien de plus... — Mais, au moins, vous nous expliquerez « par quelles règles inconnues du langage, ces mots « confirmer « l'épiscopat » d'un évêque, marquent seulement qu'on s'unit « avec lui de communion; vous nous apprendrez comment « une sentence « juridique », qui ordonne que tel pasteur gou- « vernera tel troupeau, n'est qu'une formule de politesse, un « témoignage banal de concorde et de charité ; vous nous direz « — Eh, non ! je ne vous dirai rien. Pour qui me prend-on ? « Est-ce que je suis fait pour répondre aux interrogations éter- « nelles des questionneurs curieux ? Ma parole vous doit « suffire. — N'en demandez pas davantage : une décision « tranchante, sans discussion de texte, sans l'ombre même « d'une preuve, vous n'obtiendrez rien de plus de Febro-
c( nius. Il a prononcé, la cause est finie »
L'extrait précédent est un bon témoin, entre cent autres, des enrichissements littéraires que le minoré apportait à la compilation patiente de son frère. Quelques pages du manuscrit démontrent par des retouches nombreuses la peine qu'a prise FéU pour établir le texte définitif. Les lecteurs des volumes imprimés devront être prudents dans
l'attribution de tel ou tel endroit à la seule plume de La Mennais. C'est ainsi que le tableau de Photius, dont nous sommes portés à faire honneur au maître, est écrit de la main de l'abbé Jean. Je me hâte d'articuler que ce détail n'est pas concluant. Car, si je ne me trompe, l'aîné a fait une copie d'après un premier état de la collaboration (qui pouvait comprendre le portrait de Photius dessiné par FéU), et cette copie, revue une fois encore par notre clerc malouin, qui l'a notablement labourée, a formé la dernière rédaction.