LA RENOMMEE ET LES RELATIONS
M, de Donald tenait pour certain que les rois n'étaient plus, par suite du phénomène de leur aveuglement, que des astres vagabonds, qui troublaient le système des sociétés et n'y portaient, avec leurs faiblesses ou leurs erreurs, que le désordre et le ravage. M. de la Mcnnais ne tenait pas pour moins certain qu'une nation, qui compte des hommes comme M. de Bonald, n'est pas abandonnée de Dieu. C'est dire dans quel ullracisme se délectait notre héros. Il voulait une monarchie logique, ou épurée de toute prérogative parlementaire, et une église logique, ou épurée de tout droit épiscopal et conciliaire ; la charte était pour lui une maladie à base révolutionnaire, que l'on avait inoculée à la monarchie, pour la faire périr ; et le galhcanisme était pour lui une constitution à base schismatique, qui menaçait l'unité du catholicisme et desséchait la vie religieuse. Bref, il avait horreur des restrictions apportées à la vertu des principes, et cette horreur se traduisait d'une manière agressive et sarcastique, qui gênait les Prudences et les Dominations du siècle. Mais M. le vicomte de Bonald et
M. le comte de Maistre, « complices » de la même réaction, admiraient ce cas magnifique d'idéologie.
Encore le premier eut-il le malheur de vivre trop longtemps pour ne pas devenir lui-même, aux yeux attristés de l'abbé de la Mennais, une de ces comètes présomptueuses, qui inquiètent le monde solaire de l'immuable vérité. On devine quel dédain notre docteur irréfragable pourra témoigner à des étoiles ni fixes, ni inaltérables, à des étoiles à variations de couleurs, comme Chateaubriand. Mais, à l'heure où nous sommes, celui-ci, mécontent, se jetait dans l'opposition de droite, et, réunissant autour de son nom les maîtres de l'ultracisme, il formait la constellation du Conservateur. L'abbé de la Mennais, qui en faisait partie, ne cachait pas que c'était la dernière ressource de la monarchie et peut-être de la société en Europe.
Le Malouin de Combour était allé voir l'auteur de VEssai sur V indifférence, et lui rappeler qu'ils étaient nés sur le même rocher et qu'ils avaient entendu les mêmes flots ; bref, il l'avait conquis (octobre 1818). Le Malouin de La Chênaie lut à son visiteur un article sur V Éducation du peuple, dans lequel il concluait qu'adopter la méthode d'enseignement mutuel (dite méthode lancastrienne), c'était donner sa préférence à « l'anarchie ». Chateaubriand parut enchanté. Quand on fait de l'opposition, il faut la faire « systématique », pensait le chantre des Martyrs, et, à ce point de vue, La Mennais était un compagnon parfait. Dans le milieu aristocratique du Conservateur, l'auteur de VEssai fut entouré d'égards, et il confia à son frère qu'il apprenait à aimer et à respecter de plus en plus le « beau caractère » de son concitoyen. — Le journal réussit brillamment, mais, le 30 mars 1820, il abdiqua, en pleine vogue, devant le rétabhssement de la censure.
Chateaubriand ne voulut pas permettre que ses anciens
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collaborateurs continuassent la revue sous le même nom. C'est alors que M. de Bonald et La Mennais fondèrent le Défenseur, afin de poursuivre l'œuvre commencée. Parmi les plumes de la nouvelle feuille figurèrent Saint-Victor, qui avait mis les odes d'Anacréon en vers français, Genoude, qui traduisait la Bible, Nodier, érudit et poète, grammairien, bibfiophile, et si gentil conteur I Dès le 17 mars 1820, Lamartine avait sollicité pour le périodique la coopération littéraire de Joseph de Maistre, en lui offrant un exemplaire de ces Méditations, qui ouvraient les portes royales de la poésie romantique avec autant d'éclat qu'avaient fait le Génie et VEssai. Car, à cette époque, l'amant d'Elvire ne trouvait pas mauvais de contribuer à l'action du Défenseur, avec les ultras de l'école de Bonald, et ces « hommes distingués » qui ne croyaient point aux « rêveries constitutionnelles ». Et c'est par l'intermédiaire de Lamartine que Joseph de Maistre venait d'entrer en relations avec l'abbé de la Mennais, ïhonneur de leur parti. En effet, le poète ne laissait pas ignorer sa récente liaison avec le théologien de Bretagne, à qui il avait fait connaître, avant de les pubUer, quelques-unes de ses Méditations.
Voici comment les faits sont racontés — trente-six ans plus tard — dans le Cours familier de littérature : « Le duc « de Rohan m'amena M. de Genoude, jeune écrivain d'une « âme active, qui se dévouait à l'aristocratie et à l'égUse, « avec d'autant plus d'ardeur qu'il voulait se naturahser « par ses services dans des conditions sociales plus hautes « que son berceau... Il connaissait M. de Lamennais, alors « VAthanase implacable de l'Eghse. Il lui récita quelques « strophes d'une ode de moi sur l'enthousiasme. M. de « Lamennais, qui était au Ut, se leva sur son séant en « s'écriant : Eurêka, nous avons trouvé un poète I II désira tt me connaître. Je lui fus présenté par son ami. — Je trouvai
« un petit homme presque imperceptible, ou plutôt une « flamme que le vent de sa propre inquiétude chassait d'un « point de sa chambre à l'autre, comme un de ces feux phos- « phoriques qui flottent sur l'herbe des cimetières, et que « les paysans prennent pour l'âme des trépassés. Il était « non pas vêtu, mais couvert d'une redingote sordide, dont « les basques étirées de vétusté battaient ses pantoufles ; « il penchait la tête vers le plancher comme un homme qui « cherche à hre des caractères mystérieux sur le sable. Il « regardait obhquement, il ricanait sans cesse, il parlait « avec une volubilité intarissable. L'ironie était sa figure « favorite de conversation. On sortait aigri contre les « hommes, de son entretien. L'arrière-goût de son âme était « amer. — Je me sentis peu d'attrait pour ce grand homme « de style. Il venait d'écrire son li\Te sur V Indifférence en « matière de religion. Depuis Jean-Jacques Rousseau et « jusqu'à Madame Sand, on n'avait rien lu d'une telle « diction oratoire et polémique. Ces phrases étaient moulées « sur ÏHéloïse ; mais c'était Rousseau sans onction et sans « pathétique. M. de Lamennais raisonnait avec une logique « aussi savamment membrée qu'une charpente de fer ; il « déclamait avec une majesté de voix, une vigueur de gestes, « une insolence de conviction, une audace d'apostrophes, « qui imitaient admirablement l'éloquence. C'était un grand « disciple et un grand modèle de l'art d'écrire : mais le véri- « table art d'écrire n'est pas un art, c'est une âme. L'âme « manquait aux mots, ce n'était que la draperie du génie... » A la fm de ces pages, où il jette néghgemment du vitriol sur la statue de l'abbé, l'ancien écrivain du Conservateur et du Défenseur insiste sur sa propre modération, qu'il peint comme un abîme entre lui et l'autre. Cependant, en la vingtième année du siècle, il était moins préoccupé de retenir l'auteur de VEssai dans son allure pohtique que
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dans la récitation de son bréviaire, — pour laquelle, sans en être prié, il lui obtint une dispense en cour de Rome. Au temps où il écrivait les Méditations, le poète était dans la familiarité du « jeune et beau duc de Hohan », qui sortait des mousquetaires, et qui se faisait remarquer « par la richesse et l'élégance de ses équipages ». Le prince « possédait le magnifique château des La Rochefoucauld, à la Roche-Guyon », et en faisait le rendez-vous de ses amis. Boileau, qui aimait la même contrée, — comme, plus tard, Guy de Maupassant, — y célébrait le charme des bonnes parties de plaisir à la campagne :
« J'amorce en badinant le poisson trop avide...
Lamartine, au contraire, semble n'avoir regardé que la chapelle seigneuriale :
« Dans le creux du rocher, sous une voûte obscure « S'élève un simple autel...
Ainsi, dans ces heureux parages, arrosés par le fleuve parisien, les classiques de l'ancien régime allaient à la pèche à la ligne, et les romantiques de la restauration à la messe. — Quant à l'oratoire ducal, il n'était pas si agreste que cela ! Ecoutons Victor Hugo, qui s'y est agenouillé : « Un « Christ de grandeur naturelle cherchait à faire l'illusion « complète de la réalité ; un jet de vermillon jailhssait de « ses plaies, le bois des linges était peint en blanc, le corps « en couleur de chair, les yeux étaient d'émail, et la couronne « de véritable épine. Derrière ce Christ, une nuée de séra- « phins en ronde-bosse connue ceux de Saint-Roch proje- « talent des rayons de bois doré. « — Le prince se plaisait à donner des cérémonies, où la douceur de la musique et l'abondance des cierges, qui se fondent en amour dans la
lumière mystique, procuraient des émotions religieuses aux hôtes du manoir. Lui-même était un acteur de cette dévotion. Il avait reçu la tonsure le 5 juin 1819, et « sa pieuse chevelure, éprouvée au fer, avait une élégance de martyr ». Quand il parlait le soir, dit encore Chateaubriand, il prenait soin, « à l'aide de deux ou trois bougies, artistement placées, d'éclairer en demi-teinte, comme un tableau, son visage pâle «, mais fort joli. — Frêle de complexion et d'une délicatesse féminine, écrira La Mennais, « la nature l'avait destiné à vieillir dans une longue enfance ; il en avait la faiblesse, les goûts, les petites vanités, l'innocence « ; les Romains le surnommèrent il bambino.
Dans cette crypte du romantisme religieux, le duc fit célébrer, le 8 décembre 1818, un service funèbre en mémoire de l'abbé Teysseyre. L'auteur de VEssai y assista. Le mort n'était-il pas, depuis de longues années, leur ami commun et leur saint vénéré ? — On s'explique donc facilement qu'ayant à désigner un confesseur à Victor Hugo, dont l'inquiétude appelait Dieu, l'abbé de Rohan le conduisît, le 30 mars 1821, à l'abbé de la Mennais. Les rapports entre le prêtre et le poète restèrent assez intimes. En 1821, dit la Biographie universelle de Rabbe, Victor Hugo voyait surtout M. de la Mennais. Et Saint- Valry rendant compte de la publication des Odes félicita l'auteur d'avoir pour lui les éloges et l'amitié si honorables de M. de Chateaubriand et M. de Lamennais. De fait, Victor Hugo ne séparait pas ces deux noms. Dans la préface de ses Nouvelles odes (en 1824), il disait : « La littérature présente, telle que l'ont créée les Chateaubriand, les Staël, les La Mennais ». — Soit dit en passant, le clerc malouin n'a lu que tardivement (en 1818 et 1819) la baronne du xyiii^ siècle. — L'ode sur le Génie était dédiée à Chateaubriand, et l'épigraphe empruntée à La Mennais. Mais que celui-ci écrive au jeune maître, soit
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pour le féliciter de son premier recueil, soit à l'occasion de son mariage, soit pour s'unir à ses joies de père, il n'oublie pas son rôle sacerdotal, et qu'il s'adresse à quelqu'un qui fait ses débuts dans la vie.
Une lettre que Victor Hugo envoya, le 25 octobre 1825, à l'abbé de la Mennais, montre bien l'influence de ce dernier : « A Genève, je me suis rappelé ce que vous m'aviez « dit sur cette république jalouse et despotique, hérétique « et intolérante, sur cette fausse et mesquine probité, sur « cette prétendue vertu de la liberté populaire et du schisme « religieux... Toutes vos paroles sont profondes... Nodier « m'a recommandé de vous écrire que l'un de ses amis, le « seul homme fort du consistoire de Genève, est convenu « avec lui que le protestantisme, chez un esprit conséquent, « se résolvait nécessairement à l'athéisme. J'admire comme « tous les témoignages, même ceux des ennemis, viennent « fortifier l'autorité de votre foi et de votre raison... » La bien johe réponse de La Mennais (4 novembre 1825) nous a été conservée dans Victor Hugo raconté. — Remarquez, toutefois, que, dans sa lettre, le poète ne dit pas notre foi, mais votre foi.
Si les relations de l'abbé avec « l'enfant subhme » se produisirent à l'heure naturelle, celles de M. de la Mennais avec M. de Maistrc, qui étaient d'une harmonie préétablie, commencèrent, commue il convenait, à l'apparition du livre sur le Pape. Le diplomate, par l'entremise de Lamartine, en fit remettre un exemplaire à l'auteur de VEssai. Les lecteurs jugèrent bientôt que les deux apologètes se complétaient l'un l'autre. Quelqu'un disait : « Quand on a lu V Indifférence et le Pape, on est vaincu, il n'y a pas moyen de reculer. » L'abbé joignit sa plume à celle du comte, en pubhant une étude sur le nouvel ouvrage dans le Défenseur.
Cette étude amena le critique à saper l'ensemble du système gallican, qu'il accusait, en ce qui concernait le pouvoir du souverain pontife, de conduire à croire le moins possible sans être hérétique, afin d'obéir le moins possible sans être rebelle. Et il opposait à ce minimisme catholique un schéma de son ultramontanisme, où il prétendait convaincre, en vertu des déductions logiques, celui qui rejetait l'infaillibiUté de l'autorité romaine, d'être un monstre parmi les intelligences.
Que le livre du Pape ait animé La Mennais dans le chemin où il s'avançait sans lenteur, c'est vraisemblable, mais il n'avait aucun besoin de cette dissertation pour achever son système sacerdotal. Au contraire, l'idée la plus intéressante de Joseph de Maistre — sur l'évolution de la souveraineté pontificale (dans le Principe générateur, xxiii)
— La Mennais ne l'a pas connue, ou l'a écartée. D'ailleurs, elle ne serait pas endossée par les théologiens, sans des restrictions ou des éclaircissements, que ne réclamerait pas un pur historien.
Comme suite à son volume d'apologétique ultramontaine, Joseph de Maistre donna un traité de VEglise gallicane dans son rapport avec le souverain pontife, ouvrage particulièrement agressif. — Notre Malouin s'arrêta davantage, semble-t-il, aux « choses vraiment admirables » qu'il rencontrait dans les Soirées de Saint-Pétersbourg. Mais, déjà, la mort, de son autorité privée, avait brisé la liaison entre ces deux ultras, qui avaient le mépris de l'opinion moyenne, chienne engrossée des plus vulgaires passants.
— La dernière lettre qu'ait écrite Joseph de Maistre (24 février 1821) est adressée à l'abbé de la Mennais.
Gêné par la censure, le Défenseur termina sa carrière en octobre 1821. Il avait été fort utile à notre héros. Ses amis Bonald et Genoude y avaient soutenu le deuxième volume
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de V Essai. Lui-même y avait combattu à son aise pour les doctrines auxquelles il attachait le salut social. Il avait pu répondre à l'amitié de Chateaubriand, en y faisant connaître avec éloge son opuscule sur le duc de Berry. Bref, malgré la controverse philosophique et le déplaisir gallican auxquels l'écrivain du Défenseur était en butte, son prestige dans le monde de la restauration n'était guère entamé, et l'abbé de Bretagne semblait être une des colonnes de feu qui devaient guider la société dans les irrésolutions et les embûches de la nuit.
Il avait donc la gloire. Et il disait : « Je ne sais que faire de cela »; j'y vois « la ruine du seul bien qui me restait pour me rendre la vie supportable : une profonde obscurité. » Cette rumeur dont il se plaignait, Chateaubriand, lui, avouait l'avoir cherchée pour se faire aimer. Mais, si la célébrité obligeait La Mennais à se débattre contre les importuns, elle se thésaurisait aussi en affections de choix, qui avaient pour le Malouin de La Chênaie le prix que son compatriote donnait à l'amour. Nous en avons un exemple saisissant, dans l'histoire des sentiments qui l'unirent à la baronne Cottu et au comte Benoît d'Azy.
]\|me (\q Lacan, mieux connue sous le nom de son deuxième mari, le baron Cottu, était extrêmement belle, mais son esprit était plus remarquable encore que sa beauté (ainsi parle Benoît d'Azy). Emue et ravie d'admiration par la lecture de VEssai, elle voulut voir l'auteur de ce livre étonnant et lui confia la direction de son âme. En même temps elle fit connaître le précieux volume à son jeune ami, que nous venons de nommer, — il avait six années de moins qu'elle, n'ayant que vingt-deux ans. Ce dernier, à son tour, soumit son esprit à la parole de l'apologète, et Uvra son cœur à l'apôtre, qui fut charmé de sa jeunesse et de sa bonne grâce.
La correspondance de l'épistolier breton avec M™^ Cottu est une des belles choses de la littérature française. Elle a été l'objet d'études pénétrantes. Consacrons plutôt quelques pages à la correspondance de Benoît d'Azy avec La Mennais, qui est inédite. Aussi bien, ne pas mettre en relief un attachement de quaUté rare, comme celui de cet adolescent et de ce prêtre, c'est détourner les regards d'une source très profonde, et très agissante, dans la vie de notre théologien.