CHAPITRE X DENYS BENOIT D'AZY
La Mennais avait trente-six ans. II y avait en lui une sève de jeunesse affective, que les années ne parviendront pas à dessécher. Séparé par les mers d'Henry Moorman, qui était sur le point de mourir, il crut trouver en Denys Benoît « l'intime frère et inviolable ami », comme s'exprime INIontaignc.
Leurs premières rencontres datent de décembre 1818. Mais, au bout de quelques semaines, ils furent obligés de se séparer. Le jeune homme devait se rendre en Anjou. Oserai-je le dire ? L'absence est souvent le plus grand des biens. Il est délicieux de s'aimer à distance, l'éloignement fait jailUr les inspirations du lyrisme et l'art de conter. Le départ du cher Denis nous a valu un monument épistolairc des plus riches, au point de vue littéraire comme au point de vue psychologique.
Dans les commencements, les lettres de l'écrivain sont mullipliées et les sentiments s'y traduisent avec la vivacité de la passion. La marquise de Créqui disait très finement : « Ces doux épanchements de cœur qui sont le charme de l'amitié, deviennent souvent l'écueil de l'estime. » Avec
La Mennais l'estime s'imposait toujours. Ceux qui l'ont observé dans les familiarités de l'existence quotidienne, où le laisser-aller de la nature nous trahit, ont reconnu sans peine les imperfections que l'on découvre chez tous les hommes, mais ils n'ont vu ni entendu de lui rien qui pût affaiblir le respect et la confiance que la lecture dé ses ouvrages faisait naître.
Si l'on remarque dans quelques-unes des premières lettres un accent éperdu dans la tendresse, U n'est pas mauvais de se souvenir que l'épistoher est un malade et un romantique, une imagination qui a tout amplifié, un écrivain qui a peur de ne pas exprimer avec assez de force les mouvements de son âme mobile, un lecteur des poésies de Byron, qui l'enchante et lui donne le frisson. Comment, en 1819, n'y aurait-il pas du Chateaubriand et du René dans cette correspondance ? En voici quelques exemples : M™^ de Lacan « serait heureuse peut-être si elle ne m'avait jamais connu. 11 y a en moi comme un fonds de douleur, qui déborde sur tout ce qui m'environne. Est-il donc si difficile de passer sans nuire à travers cette vie ? Je ne demanderais que cela ; mais c'est trop encore. Il y a dans nos destinées quelque chose d'inexplicable ». — « Mon cœur, par une vieille et douce habitude, se reporte vers la retraite ; il se représente le calme et le silence d'un cloître solitaire, les bois qui le cachent à l'œil du passant, la mer qui se brise contre ses murs, les tombes antiques des rehgieux, l'église qui entendit leurs prières... » — « Sur les bords de la mer, au fond des forêts, je me nourrissais de ces vaines pensées, et ignorant l'usage de la vie, je l'endormais en berçant dans le vague mon âme fatiguée d'elle-même. » — « Mon ami, il y a bien à pleurer en cette vie ; mais le ciel est plus beau à travers les larmes. » — « Je suis comme toi, mon frère, j'aime l'orage... » — « 11 y a des cœurs où aucune joie ne