‹ La MennaisChapitre 14 sur 65 · UNE DICTATURE DANS LKGLISE · texte numérisé non relu

UNE DICTATURE DANS LKGLISE

prend racine et où toutes les douleurs croissent naturellement. »

L'exaltation des elîusions littéraires et des rêves poétiques s'apaisa avec l'écoulement des mois, mais l'allection exquise du prêtre et du disciple demeura. Le caractère spiritualiste de leur correspondance (qui était destinée à rester secrète) se marque bien dans ces paroles que Denis Benoît adressait à Féli, quinze ans après le début de leur liaison : « Mon frère bien aimé, prie pour moi, et songe que mon cœur n'est point changé, depuis le temps où nous bénissions Dieu ensemble de nous avoir donné à chacun un ami » (4 avril 1833). En elïet, le Père qui est dans les cieux n'est jamais absent de la pensée de La Mennais. Le nom divin paraît dans ses lettres en toutes occasions, comme le mot familier de la foi et de l'espérance, et non comme le Deus ex machina, qui se déclanche sur certaines lèvres par une sorte de lie professionnel. Même quand il se penche avec excès sur des roseaux pour se décharger du poids de lui-même, il ne tarde pas à sentir que son devoir lui commande d'être plutôt un appui, et le directeur d'âme se redresse d'un mouvement qui lui est naturel.

Il rappelle à son Denis la nécessité de faire chaque jour quelque progrès dans la piété, d'avoir recours à la vertu des sacrements, de Ure habituellement l'Evangile et l'Imitation, de conformer sa volonté à celle du Maître excellent, de vivre en paix avec soi-même, de travailler à sa réforme sans découragement. Il a parfois des observations d'une psychologie très fine, par exemple, sur la complaisance avec laquelle on s'abandonne à son chagrin. Il donne les conseils les plus judicieux, tels ceux-ci, qui se complètent l'un l'autre : « Un peu de zèle ne suiTit pas, et le bien même, pour être vraiment bien, doit être fait avec discrétion. — Nous ne devons rien négliger ; un seul mot resté dans le

cœur peut y devenir un germe de salut. » Dans le moraliste perce plus d'une fois l'ascète chrétien : les âmes tendres, dit-il, « sont trop portées à chercher le repos dans ce qu'elles « aiment ; il n'y est pas, comme Dieu le leur fait sentir par « une grande miséricorde ; sans cela elles s'arrêteraient en « route, elles n'arriveraient jamais là où pourtant il faut « arriver, à un entier détachement de la terre, à ce grand « Consummatum est! qu'on ne prononce que sur la croix ». Nicole, de Port-Royal, ou saint Augustin, auraient-ils un autre son ?

Puis, écoutez ceci, qui fut écrit dans la période la plus ardente de cette union insigne : « Je compte aller voir ta « bonne mère. J'éprouve le besoin de lui parler de toi. Quel « autre intérêt ai-je maintenant en ce monde ? T entends « les devoirs à part. » Voilà une finale que nous soulignons. Elle n'est pas insignifiante. Au-dessus des sympathies qui enchantent, qui sont le plaisir le plus séduisant de la vie, planent les devoirs, c'est-à-dire, pour les héros de l'action, les idées, où ils enferment toute leur puissance de volonté, toute leur capacité de sacrifice, et qui finissent par consumer, si elle entre en conflit, l'amitié la plus adhérente aux entrailles mêmes.

Dans le chœur des adolescents privilégiés de FéU, le cher Denis est une figure autrement attachante que Bois, l'inconsistant, ou Moorman, l'irrésolu ; il a reçu la culture d'une éducation attentive ; son caractère est afiectueux, généreux, élevé ; sa conscience est soucieuse de vie morale. Quand il fit la connaissance de l'apologète, il avait quelque chose d'inquiet, de rêveur, d'inassouvi, traits qui n'offrent rien d'étrange aux éducateurs, mais qui se prêtaient à l'étincelle entre le maître et le disciple. S'il n'a pas la beauté du verbe que possédera Montalembert, s'il n'a pas cette chaleur qui plaît dans Ehe de Kertanguy, et son eamus et

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nos ut moriamur cum eo ; du moins il est sincère dans son admiration, délicat dans ses procédés, et, lorsque les défections se multiplieront autour de l'ami, il lui dira : « Mon cœur ne te trouve jamais de torts » (29 juiUet 1835).

Les deux intimes se tutoient, suivant l'usage que Féli avait adopté dans ses rapports avec ses jeunes gens les plus chéris. Cicéron ne disait-il pas : Maximum est in amicitia superiorem parem esse inferiori ? — Denis se maria à l'âge de vingt-six ans. Les joies de la famille ne lui firent pas oublier les enchantements de l'amitié. « Que tes lettres sont bonnes 1 » mandait-il à Féli ; cependant, « je ne m'habi- « tue pas à être loin de toi ». Une autre fois, il terminait ainsi sa missive : « Adieu, cher bon frère. Je t'écris au milieu de mes enfans, qui me dérangent sans cesse... Je n'ose m'impatienter de ce petit ramage, qui est bien doux aux oreilles paternelles, mais je les gronde de me déranger, parce qu'ils m'empêchent de causer avec toi à mon aise. Adieu, cher ami. Je t'embrasse du meilleur de mon cœur » (11 août 1828). — La fidéhté de Benoît s'exerce dans les petits services, qui prouvent si gracieusement la vitalité et la cordialité des relations : il fournit des tabacs à son bon maître, qui a gardé du xviii^ siècle l'habitude de priser, et qui est amateur des espèces les plus appréciées ; il s'ingénie à caser ceux que Féli lui recommande ; il lui envoie de l'argent, dans les moments de besoin ; aux heures épineuses, il se range immédiatement du côté de l'ami : certus in re incerta, dirait Cicéron. Il cherche seulement à s'écarter des grands problèmes que Féli remue. Il est trop occupé, déclare-t-il, pour songer à ces hautes questions. Ou bien, en homme modeste et pratique, il écrit : « plus borné dans ma vue, je m'arrête plus souvent à l'avenir prochain qu'à l'avenir éloigné » (21 octobre 1832). Comme Féh, il voyait la révolution de juillet monter à l'horizon, et reprochait au

gouvernement sa faiblesse : « Nous sommes dans une triste et cruelle position, disait-il, l'autorité s'efîraie de l'ombre qu'elle fait en se tenant debout » (20 novembre 1828). Néanmoins, aux approches de 1830, le point de vue du disciple allait divergeant des opinions du maître. A celui-ci, pourtant, il ne manque jamais de parler sur un ton de tendre déférence. Ses conseils, lorsqu'il se permet d'en donner à l'époque des difficultés avec Rome, sont d'un sage et d'un chrétien. Il exprime sa crainte que l'ami, en face de ses adversaires, ne se roidisse « avec trop de force ou de violence » (29 novembre 1833) ; mais il n'admet pas que la Papauté s'ingère dans les convictions politiques des Français, et il gémit « de voir l'Église prendre le triste soin de repousser ou de comprimer tout ce qui s'élève » (20 février 1835).

On pense bien que le nom de M°i^ Cottu paraît souvent dans les missives du cher Denis. Il saisit le défaut dominant de cette amie excellente : « Son esprit et son cœur, dit-il, sont toujours dans une sorte de recherche d'exaltation, qui va quelquefois au delà de la simplicité des sentimens vrais » (3 août 1829). De fait, La Mennais fut contraint d'opposer de la résistance à l'exclusivisme qu'elle voulait imposer à ses affections : « Le sentiment qu'on me demande », racontait l'abbé, « je devrais l'étouffer si je l'avais. » Car l'enthousiasme de la jeune femme pour le grand écrivain romantique n'allait pas, dans les premières années, sans entrelacs de jalousie et de coquetterie. Le manque de mesure, ou la surexcitation naturelle dont elle était capable, se traduisit jusqu'au pied du lit de La Mennais mourant. Mais nous devons lui rendre cet hommage que son dévouement pour le prêtre qui l'avait convertie sourdait des recoins du cœur qui ne mentent pas, et resta inaltérable.

Bon nombre d'années après les débuts quasi orageux de cette amitié féminine, Benoît écrivait à Féli : « M^^^ Cottu

« est toute malade... J'ai passé avec grand plaisir une partie « de cet été avec elle... elle a pour toi une amitié qui me « faisait grand plaisir. Que de fois nous avons parlé de toi 1 « Que de fois nous avons rappelé nos souvenirs du passé ! « Sa famille est tout à fait intéressante, ses enfans sont bien « élevés, son mari rend sa vie heureuse... » (21 octobre 1832). Vie heureuse, — jusqu'au malheur prochain. M™<^ Cottu perdit son père dans des circonstances singulièrement pénibles. Le vieillard n'avait pas su acquérir, sur le bord même de la tombe, la sagesse de son âge. Mais l'infortunée était tellement dominée par la mort récente d'un fils, que nulle chose, si triste qu'elle fût, ne semblait pouvoir ajouter à sa douleur. Ah ! la belle page que La Mennais avait écrite sur le trépas de cet enfant : « Heureux qui s'en va sans avoir connu rien de la terre que les charmes innocents de la maison natale et les tendres caresses d'une mère ! Heureux qui n'emporte avec soi que des souvenirs heureux ! »

On voudrait trouver dans les lettres du disciple non une doublure de l'èlocution du maître, assurément, mais un style qui ne fût pas dépouillé de toute qualité Uttéraire. Or, sauf de rares exceptions, la correspondance du cher Denis est d'une négligence de plume qui rebute. Elle n'en demeure pas moins précieuse pour l'histoire du grand écrivain, et nous en tirerons profit au cours de cet ouvrage.

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