CHAPITRE XI SUITE DE L'ESSAI. LA CONTROVERSE
Le second volume de VEssai parut en juillet 1820.
Il faut humilier la confiance superbe de l'homme, « il faut « le pousser jusqu'au néant, pour l'épouvanter de lui-même ; « il faut lui faire voir qu'il ne saurait se prouver sa propre « existence, comme il veut qu'on lui prouve celle de Dieu ; «il faut désespérer toutes ses croyances, même les plus « invincibles, et placer sa raison aux abois dans l'alternative, « ou de vivre de foi, ou d'expirer dans le vide ». Tel est le but poursuivi par l'iauteur.
Pour l'atteindre, il suffit de montrer que la raison individuelle, ou la raison de chaque homme pris à part, n'est point infaillible. Sans doute, nos trois moyens de connaître, à savoir les sens, le sentiment, le raisonnement, peuvent nous conduire à la vérité, mais ils sont impuissants à nous donner la certitude. L'infaillibilité qui constitue cette dernière, n'appartient qu'à la raison générale, c'est-à-dire à l'autorité du genre humain. Un individu ne peut pas dire : « Je suis certain, parce que je vois avec méthode », mais : « je suis certain, parce que je crois avec l'humanité ». Ainsi la philosophie ménaisienne est une philosophie de la joi.
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OU de Vnuforité, ou du sens commun. Elle s'oppose au cartésianisme, « philosophie aussi dangereuse qu'elle est niaise », philosophie des rationalistes et des athées, des déistes et des hérétiques, qui s'attachent tous au triomphe du sens privée et qui mettent la certitude dans une perception claire et distincte des choses, c'est-à-dire dans Vévidence d'une conviction personnelle. Or, le système cartésien n'est autre que celui des fous. Il y avait, par exemple, un roi d'Espagne dont la vésanie était de se croire mort. « On avait une peine <c infinie à le décider à manger, pour qu'il ne mourût pas, « en effet. Le sentiment individuel qui lui persuadait qu'il « était mort, était aussi invincible que le sentiment indi- « viduel qui me persuade que je vis. Donc le sentiment « individuel, même invincible, peut quelquefois être erroné ; « donc il n'est pas le fondement de la certitude qui ne peut « jamais être erronée. On dira peut-être : Ce roi était fou. « Sans doute, répondrais-je ; mais comment chaque homme, « individuellement, pourrait-il être certain qu'il n'est pas (( fou, si ce n'est par le témoignage des autres hommes ? '( r.ombien y a-t-il de fous qui s'aperçoivent de leur folie ? « Et qu'est-ce qui les en avertit, que l'opposition de leurs « idées avec les idées communes ? » Bref, la vérité, nous ne la connaissons d'une manière inébranlable que par le verdict de l'humanité.
Reste à dire que l'empire de la raison générale vient de ce qu'elle est formée des vérités, des dogmes, et des préceptes originairement révélés de Dieu et conservés par. la tradition des peuples, en sorte que voir le vrai à la lumière du genre humain, c'est éclairer notre propre raison à la raison de Dieu. — La Mennais espérait démontrer, dans les volumes suivants, que l'ËgUse catholique était dépositaire des enseignements primitifs, et des richesses des révélations successives ; qu'elle s'imposait de cette manière à
l'intelligence, comme la plus haute autorité, souveraine maîtresse de vérité et de certitude.
La philosophie nouvelle fut mal accueilhe. Frayssinous s'exclama : « C'est un homme de génie, mais qui n'a fait qu'une théologie médiocre. » Des épîtres assez peu flatteuses arrivèrent en bon nombre au téméraire apologète. Trévern écrivit à Poulpiquet : « Notre admirable Lamennais s'est « cruellement fourvoyé dans son second volume, nous en « sommes tous désolés... Où a-t-il pu prendre dans sa tête « de vouloir renverser le témoignage des sens... Il travaille, « il s'occupe d'une justification : elle sera étincelante de « style, mais il ne se relèvera pas de ses derniers paradoxes. « Je le regrette, c'est notre première plume, et bretonne a par-dessus le marché. » La première attaque pubhque fut celle de Féletz dans le Journal des Débats. Elle était pondérée et d'une pohtesse exquise. L'idée de la raison universelle était loin de déplaire à Joseph de Maistre, néanmoins il entrevit les difficultés auxquelles l'écrivain allait se heurter. Une lettre inédite, du 24 septembre 1820, adressée à La Mennais, nous peint l'état des esprits :
« Me voici de retour à Paris, bien cher ami... Je suis rentré « dans ce grand tourbillon que vous agitez beaucoup en ce « moment. On ne vous entend pas et l'on fait beaucoup de « bruit pour empêcher qu'on ne vous entende. Mais vous « triompherez de tout cela, parce que vous avez complète- « ment raison. M. de Bonald vient enfin d'envoyer au Défen- « seur un article où il vous défend, et l'on avait déjà répandu « qu'il n'osait pas prendre votre défense. M. de Fontanes, « le doyen de la faculté de théologie, m'a dit ce matin qu'il « avait empêché un ecclésiastique de pubher un hvre contre « vous. Il ajoutait qu'on ne vous entendait pas, et que ce « que votre premier chapitre a de trop dur s'exphquait à la fm « de l'ouvrage. Vos articles sur M. de Maistre [à propos du
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« Pape] sont le fond de toute cette aigreur, et l'envie qui se
« déguise fort mal M. Picot n'ose plus parler de votre
« livre, et croit que la plus grande partie du clergé est contre. « Il sera plaisant de les voir revenir, et l'opinion de M. de « Bonald y contribuera beaucoup. Je veux faire une petite « brochure, où je montrerai comment Descartes ne fut pas « compris non plus, parce qu'ils disent que c'est votre faute « si l'on ne vous entend pas... Imagineriez-vous qu'on a parlé « de censure pour votre ouvrage ? Mais c'était un franc « imbécile. M. Frayssinous, à ce qu'on assure, en parle avec « modération. A Saint-Sulpice on ne vous a pas compris. « M. Clausel vous a écrit, dit-on. ( C'était vrai, l'abbé Clausel « de Coussergues n'avait pas caché à l'auteur que sa doc- « trine renversait et perdait tout.) Pauvres esprits ! Ils « jugent ce temps-ci comme si c'était encore le xv^ siècle 1 « Les faits répondront, et je suis convaincu que cet ouvrage « fera école »
Des admirateurs non moins sincères, mais plus libres, priaient l'écrivain d'être moins orateur et de traiter sans rudesse le cartésianisme ; avec un peu plus de simplicité et de clarté, disaient-ils, la victoire serait décidée. Deux mois après la lettre précédente (le 21 novembre 1820), le même cor^fespondant mandait au maître :
« Je vous avais parlé, il y a quelque temps, d'un abbé « Féri, fort de vos antagonistes ; ce brave homme a écrit à « beaucoup de personnes, ferraillant toujours contre vous ; « et il n'y a pas plus de huit jours que Féletz me Usait, en « goguenardant, une de ses lettres, remplie de pauvres « raisonnements, qu'il trouvait parfaits, et qu'il m'engageait « à publier dans le Défenseur ; il triomphait beaucoup d'être « appuyé par l'abbé Féri ! Ne voilà-t-il pas que cet abbé, « bonhomme au fond, comme vous allez voir, nous adresse « au Défenseur, le croiriez-vous, une palinodie complète, par
« laquelle il se rétracte de tout ce qu'il a dit contre vous, « confessant ses bévues, son péché, et demandant, dans le « Défenseur même, insertion de sa rétractation. Nous allons « remplir son vœu, et ce sera une scène de comédie avec '( Féletz... » Cet abbé Féri était professeur au séminaire de Nancy. Sa conversion ménaisienne fut sans doute l'œuvre de l'abbé Boulanger, supérieur de la maison, qui se déclarait partisan de la nouvelle philosophie. Après un moment d'hésitation devant l'orage qui semblait monter, ceux qui étaient restés sous le charme du volume initial ouvraient leur esprit à l'apologétique bretonne et adressaient au maître des justifications de sa doctrine. Ils n'étaient pas de ceux qui ne comprennent point !
Encouragé par l'attitude de ses amis et la campagne de son périodique, le métaphysicien acheva sa Défense allègrement. Elle parut en juin 1821, et produisit son effet. L'auteur avait fait acte de soumission à Rome, en y solhcitant l'examen de sa doctrine. Et il se montra plein de déférence vis-à-vis des théologiens itaUens. Enfin il ne cessa de revoir son plaidoyer. La quatrième édition de la Défense, améliorée, entra en circulation dès la fin de l'année. Traduite en langue italienne, elle fut publiée à Rome, avec l'approbation de deux docteurs et celle de l'archevêque de Dur&jzo. U Ami de la Religion (10 juillet 1822) fit observer que ces témoignages de particuliers, donnés en vue de ï imprimatur, n'engageaient la responsabilité d'aucune congrégation romaine. Si malicieuse qu'elle fût, la remarque était exacte. Néanmoins, dans les circonstances, ces trois approbations de spécialistes italiens étaient un succès très notable pour la philosophie bretonne. Visiblement, elle avait des fidèles dans la capitale du monde chrétien.
En outre, en mai 1822, on réimprima, sous le titre de Doctrine du sens commun, un traité paru en 1718, qui avait été