LES PAROLES D'UN CROYANT
L'ouvrage, qui avait été mis sous presse malgré les observations des meilleurs amis de l'auteur, parut le 30 avril 1834. La curiosité du public était en éveil, et l'on racontait que les ouvriers bondissaient de joie, en plaçant une lettre après iautre. Ils sont soulevés et transportés, disait-on à Sainte- Beuve, V imprimerie est toute en l'air. Dès le 1^' mai, la Revue des deux mondes, sous la plume du plus fin des lettrés et du plus sagace des critiques, convoquait les lecteurs autour des Paroles d'un croyant.
Ce même jour, le duc de Noailles venait à l'Abbayc-aubois, chez M™^ Récamier, et lisait plusieurs chapitres du nouveau livre devant Chateaubriand et le duc de Laval. « Les deux ducs et M™^ Récamier se récrièrent sur l'épouvantable tendance de ce livre. » Mais Chateaubriand goûtait davantage ce poème étrange. Le comte Appon>i, qui faisait partie de cette élégante réunion, jugea que le Bossuet breton professait le républicanisme le plus affreux, le régicide, le renversement de tous les principes. — Quelqu'un écrivait le 2 mai à Benoît d'Azy : la lecture des Paroles
m'a ébloui et m'a rempli de trouble et de terreur. « Je sais « que les plus hautes autorités ecclésiastiques se prononcent « déjà sans aucune retenue dans le blâme le plus amer ; « elles disent qu'il faudrait changer le titre pour celui-ci : « Apocalypse de Satan... On se demande si l'on n'est pas un « assassin, un voleur, un mécréant, un monstre, en défen- « dant sa propriété, en voulant la conserver, en ayant du « respect pour les chefs des nations, pour la législation « établie, enfin pour toute règle, pour tout ordre existant... »
— Les mots circulaient : c'est un bonnet rouge planté sur une croix, — c'est Babeuf débité par le prophète Ezéchiel, — c'est 93 qui fait ses Pâques (Michaud), — c'est VEvangile de l'insurrection (Lamartine), — c'est la Marseillaise du christianisme, — l'auteur est Robespierre en surplis, — ou Marat affublé en prophète (Saint-Marc Girardin). — Il serait difficile, mandait Frayssinous à son neveu, d'unir de plus grandes beautés de style à plus de monstruosités dans les pensées ; l'écrivain est un fou, et cependant un fou souvent sublime, et même touchant. Dans un article, composé un peu en style de mage, mais qui ne manquait pas d'intelfigence, et qui était d'une inspiration noble et généreuse, Ballanche terminait en ces termes : « Vous avez mis le feu à la cité du présent, avant de vous être informé si la cité de l'avenir était prête à recevoir ses nouveaux habitants. Mais il vous sera beaucoup remis, parce que vous avez beaucoup aimé, quoique vos entrailles chrétiennes se soient émues jusqu'au désespoir. » Ceux qui sont le plus disposés au blâme, disait Benoît d'Azy à son maître, se sentent retenus par l'admiration ; néanmoins, j'ai vu « des furieux ».
Ces derniers se rencontraient dans les clans les plus variés.
— Si le diable venait sur la terre, déclarait la Gazette d'Augsbourg, il tiendrait ce livre à la main. — Dans un article de
la Quarierlij review, on s'étondit avec moquerie sur cette rapsodic niaise et impie, dont l'auteur était un prêtre en bonnet rouge, qui servait du poison politique dans un calice dérobé sacrilègement à l'autel. — Le Journal des Débats ne lut pas moins épilcptiquc, mais il reconnaissait que le style était beau, comme est beau dans Milton l'archange déchu. — Trévern, évèque de Strasbourg, dit à Poulpiquct, évçque de Quimper, que La Mennais était « complètement fou... à lier ». Bouvier, pasteur de Genève, constata que l'homme des Paroles, animé par « le double instinct du génie et de la méchanceté », versait « à plein bord les ])oisons ». Ronchon hurle : « Ton livre est le blasphème, le meurtre, la spoUation, la révolte, l'incendie... Tu as livré à Satan ton âme de chérubin... Ton livre est le plus grand crime qu'ait commis aucun des fils d'Adam, le déicide compris. » — Des gens bien informés certifiaient que le titre même du pamphlet avait été arrêté par l'auteur dans une conférence avec les chefs des diiïércntes sociétés secrètes.
Comme le baron d'Eckstein protestait contre le langage de certains articles, qui exhalaient « le roussi d'une persécution religieuse », et contre cet « esprit de sacristie », qui « a de tout temps crié au feu », VAmi de la religion s'indigna contre ces manières de parler, tança l'indulgence de quelques écrivains, et mena la grande campagne ecclésiastique contre le prêtre de La Chênaie. François de la Morvonnais écrivait à son frère, le poète : « Mon ami, les cagots l'emporteront, ou le tueront. Je vous le dis en vérité. »
Les gouvernements se mettaient en garde, autant qu'ils le pouvaient ou autant qu'ils l'osaient, contre le poème enflammé. Pour l'avoir entre les mains, dans les États de Sardaigne, M*-'"" Tharin, ancien évêque de Strasbourg, avait besoin d'une autorisation spéciale. En France, le conseil des ministres délibéra si l'on devait engager des poursuites
contre l'auteur. M. Guizot était pour le procès. Du moins le bruit en courut. Le prince de INletternich assurait que le petit livre avait produit en Belgique une secousse analogue à la révolution 'de 1830. On devine quels pouvaient être les sentiments de Grégoire XVI, au milieu d'un pareil toile des gens sages et des hommes au pouvoir, lui qui pensait avoir usé de la conduite la plus charitable vis-à-vis de l'ancien ultramontain, et qui se croyait joué maintenant par un pamphlétaire, infidèle à des promesses sacrées. Il lui parut donc nécessaire, et toute pression diplomatique était bien inutile pour lui dicter son acte, de foudroyer le prophète et le philosophe, et d'en fmir, cette fois, avec le ménaisianisme.
Bien que l'encyclique Singulari nos parût trop pressée à Frayssinous, inopportune à l'archevêque de Paris, critiquable à quelques théologiens, elle fut exaltée dans tous les mandements épiscopaux. Rome a parlé, la cause est finie, tel fut le thème général que développèrent les évêques. Le prélat de Limoges déclarait que l'auteur des Paroles avait été « entraîné par les illusions d'un amour propre froissé ». Le prélat du Mans protestait contre ceux qui calomnient l'Eglise, en criant « à l'injustice envers un homme célèbre », et qui prétendent que les procédés de la hiérarchie ne sont propres a qu'à étouffer le génie ». Le prélat de Nîmes n'osait s'arrêter à l'idée que ses coopérateurs négligeraient de « faire une lecture complète » de sa lettre et de l'anathème romain. Le prélat de Saint-Brieuc parlait de ses difficultés avec son clergé. Le prélat d'Annecy appelait la maudite brochure « le catéchisme de l'insurrection et l'évangile de l'anarchie ». Le prélat ûe Chartres déplorait cette « effrayante frénésie » qui n'épargne pas « les oints du Seigneur ». Il avait connu le polémiste au temps où celui-ci était modeste et doux à ses amis, mais sa vertu
avait été tentée par le succès, et, depuis longtemps, le caractère de cet auteur était de ne jamais revenir sur ses pas. Dans le diocèse de Pamiers, M-'" de Latour-Landorte avait tendresse de cœur pour le prêtre breton, et son mandement gardait un accent ému : « S'il pouvait, ce génie si élevé... quitter les sentiers détournés... faire entendre de nouveau cette voix sonore et puissante qui charmait les fidèles et qui atterrait les ennemis de l'Eglise, quelle serait notre joie ! » Quant à l'archevêque de Toulouse, il composa une pièce digne du grand docteur anti-ménaisien qu'il croyait être. Il rappela les exemples de Tertullien, de Lucifer de Cagliari, d'Osius, d'Apollinaire de Laodicée, mais ce fut surtout entre Apolhnaire de Laodicée et Féhcité de la Mennais qu'il trouva d'incontestables rapprochements.
Les Anglais, grâce au correspondant parisien du Times, surent que l'abbé avait fait son extraordinaire et imprévue sortie contre les têtes couronnées, en vue de préparer son élection en Bretagne.
D'après La Mennais, plus de 100.000 exemplaires de son ouvrage furent rapidement écoulés. Pendant quelques jours, près de l'Odéon, on payait tant par heure pour le lire, et il y avait queue. Une vingtaine d'Italiens pauvres se cotisèrent pour l'acheter et ils passèrent la nuit à en faire la lecture ensemble. Les élèves l'introduisaient en cachette dans les collèges, les jeunes gens le dévoraient, avec un « fanatisme » que déplorait Lamartine. C'est Job, c'est Isaïe, c'est Jean, s'exclamait le marquis de Coriohs, « c'est plus haut peut-être que tout cela ensemble ». Les cancans et les insultes, les malédictions et les applaudissements, les parodies et les réponses, les articles dont le nombre est difficile à étabUr, les traductions, prouvent le succès inouï de l'aède breton.
L'encyclique ne fut guère connue en France avant le
19 juillet. Tant qu'elle ne fut pas répandue, quelques amis de La Mennais tinrent bon, en dépit des clameurs. D'Eckstein (dans la France catholique) dit son fait à Lacordaire, qui se séparait publiquement de l'école ménaisienne. Un ancien professeur de théologie défendit la doctrine du maître contre l'abbé Bautain, qui venait de publier la Réponse d'un chrétien aux Paroles d'un croyant. Après la diffusion de l'encyclique, tous les catholiques se soumirent, ou se turent. Cependant, les prêtres qui philosophaient furent très sensibles à l'improbation de la théorie du sens commun. L'un d'eux disait à Benoît d'Azy : « Rome a souvent censuré le système philosophique de Descartes, qui prend pour bî^se la raison individuelle ; si elle blâme aujourd'hui le système qui s'appuie sur la raison générale, que devons-nous donc enseigner ? » Aussi, sur ce point, ceux qui étaient pénétrés de ménaisianisme essayèrent de se débattre et de tourner le document pontifical. Les laïques, sans se rebeller contre le Souverain Pontife, avaient parfois des réflexions un peu vives. J'ai lu quelque part, dans Mabillon, écrivait Mac-Carthy, qu'au moyen âge, quand un individu faisait une donation quelconque à l'Eghse, l'évêque, qui la représentait, lui donnait un soufflet en signe d'acceptation. « Cette coutume a disparu ; mais il paraît que l'Eglise en retient quelqu' obscur souvenir, par la manière dont elle exprime sa reconnaissance à ceux qui consacrent leur vie à son service. »
L'ambiance était tellement troublée par les passions et les préjugés, que la Revue encyclopédique considéra le petit livre comme « arien et philosophe », et que Lerminier, dans la Revue des deux mondes, loua « le seul prêtre de l'Europe » d'avoir déserté le cathohcisme. — Je n'ai point rompu avec l'Eglise, répondit La Mennais, je n'ai point imité Luther, et je ne l'imiterai point, persuadé que je
suis que les schismes ne font que du mal. — Ceux qui veulent faire de l'auteur des Paroles un patron des soutanes vulgaires et rageuses qui se déchirent avec tapage, ne le connaissent pas, et diminuent singulièrement la grandeur dramatique et l'intérêt philosophique de son évolution.
En vérité, les lecteurs qui entrèrent le mieux dans les sentiments de M. FéU furent les répubhcains. Ils virent que les Paroles prêchaient la fraternité des hommes et des nations, les avantages de l'association, la lutte contre les lois mauvaises, l'excellence de la confiance en Dieu et de la prière. Ils s'attachèrent d'autant plus à ce poème de la démocratie chrétienne qu'il était un drapeau de contradiction. La Revue républicaine aurait voulu que les petits enfants apprissent dans ces paraboles subhmes à lire et à être libres par l'égalité et la fraternité. L'auteur eut à se louer du Populaire, du National, du Bon sens. Le Vert- Vert le défendit contre le Constitutionnel, qui voyait toujours des jésuites partout. Marrast glorifia les Paroles. A nous donc, s'écria-t-il, la jeunesse et la force, à nous l'artiste qui crée, le peuple qui travaille, à nous le génie et la science ! On reproche à M. de Lamennais d'être républicain, disait la Revue de Paris, « plût à Dieu que tous les prêtres fussent républicains comme jNI. de Lamennais, et que tous les républicains fussent religieux comme lui ! » Dans les miheux hostiles au cléricalisme, et ouverts à des idées généreuses de transformations sociales, le petit livre donnait envie de se faire catholique. Benoît d'Azy a observé ce phénomène à plusieurs reprises.
J'ai reçu de Suisse, — écrivait-il à son ami, le 30 juin 1834, — la confidence assez fra})pante d'un étranger, qui est entièrement dans les opinions républicaines, mais qui voudrait être sûr que la profession des mêmes sentiments
198 LA MEXXAIS
et du catholicisme, dans les Paroles d'un croyant, est vraiment sincère. — L'année suivante (20 février 1835), le même disciple mandait ceci à son cher bon frère : « Que je te dise une chose que tu sais sans doute déjà, mais qui m'a paru singulière. Je parlais dernièrement de l'effet produit par les Paroles d'un croyant, et je disais que ce livre avait eu une influence remarquable sur une partie du parti républicain, qui devenait aujourd'hui spirituaUste et reUgieuse. Un jeune homme fort spirituel, et que tu connais au moins de nom, M. de Ludre, frère de celui qui était député et qui est compromis à présent dans ce procès de la chambre des pairs, ajouta à ce que je disais, en me racontant qu'il était en Suisse lorsque son frère vint s'y réfugier, fuyant la justice paternelle de nos patriciens, et qu'il fut tout étonné de trouver dans la poche de son habit un Nouveau Testament. Il lui en témoigna en même temps sa surprise et sa satisfaction, car, jusque-là, il l'avait connu fort opposé aux idées rehgieuses. Oui, lui dit son frère, mes idées sont bien changées, et non seulement les miennes mais aussi celles de tous mes amis politiques, tellement que notre premier acte, si nous arrivions au pouvoir, serait de déclarer que la morale du christianisme serait la base de toutes nos lois : le parti voltairien est à jamais sans influence, il est dépassé par la portion spiritualiste du parti répubhcain... N'est-ce pas une chose extraordinaire et admirable que... cette marche générale de tous, vers des idées auxquelles ils étaient si étrangers il n'y a que quelques années ?» — ]\Iais, cette marche générale, qui en était le clairon sacré, sinon l'auteur des Paroles ? Oui, disait-on sous la seconde république, ce livre a « contribué à arrêter la société moderne dans sa dissolution et dans son athéisme ». Plus que tout autre, en effet, il persuada les hommes, dont les idées
avaient l'avenir pour elles, que la démocratie a sa source la plus pure dans l'Évangile.
Non seulement le petit livre était religieux, mais encore il conservait un caractère assurément confessionnel. Le premier chapitre, à formule trinitaire, s'inspire du IV^ Evangile, et le dernier chapitre s'unit au premier dans un même sens théologique, par un souvenir de l'Apocalypse. La doctrine du péché originel est nettement affirmée. Le serpent de la Genèse, les anges et les démons jouent leur rôle, l'enfer est menaçant et s'ouvre en gouffre réel. La Vierge Marie a une part d'action, et ce trait d'un cathoUcisme avéré égaya les Huguenots. L'auteur était si fidèle à son passé qu'il dénonçait encore les écoles universitaires comme « des cloaques d'impiété et de mauvaises mœurs », et qu'il réclamait la liberté d'enseignement. Il ne faut pas oubUer que les Paroles sont une composition antérieure à la perte de la foi et qui aurait pu paraître un an plus tôt. C'est l'abbé Jean qui détourna Féli de l'acte imprudent. Nous le savons par l'écrivain lui-même, qui disait à Gerbet, le 14 juillet 1833 : « D'après l'avis de mon frère, je ne ferai point imprimer à présent mon petit ouvrage. »
Voulez-vous que les pages du Croyant prennent sous vos yeux leur véritable couleur, emportez-les dans cette campagne bretonne où il les a créées. Sur les bords du clair étang, vous verrez le hêtre superbe dont les racines accaparent la terre et qui semble absorber à son profit le droit de grandir au soleil, en obligeant un chêne à prendre à ses pieds des formes bizarres et à vivre difficilement dans les anfractuosités de la roche : « Voilà comme les petits croissent à l'ombre des grands. » Ce « vieillard chargé d'un faix de ramée », je l'ai rencontré comme l'écrivain, « au temps où les feuilles jaunissent » ; et comme lui, j'ai regardé le pauvre laboureur qui s'assoit, u quand le soir se fait »,
devant la porte de sa chaumière et oublie ses fatigues. Cette nuit sombre où le ciel sans astres pèse sur la terre comme un couvercle de marbre noir sur un tombeau, le poète en a senti les ténèbres qui enserraient les fenêtres de son manoir. N'a-t-il pas aperçu la fumée qui montait du creux d'un vallon et annonçait la réunion des gens de la petite ferme autour du foyer joyeux ? Le cheval qu'on selle et qu'on bride, le chapon à qui l'on jette du grain et qui s'y précipite avidement, sont les hôtes de l'écurie et de la basse-cour voisines. Les plaintes des animaux, l'activité des insectes, les nids des oiseaux, les nuages légers qu'emporte le vent, la lumière mourante et sanglante du couchant, c'est le paysage de La Chênaie, ciel et terre. Ces paraboles, où M. Féli est un maître sans égal, comme La Fontaine dans la fable, ces élévations, qui coulent de source chez le traducteur de V Imitation, ces visions, où les spectres font craquer leurs os à la lueur de lampes sinistres, ce sont les allocutions pieuses ou les lectures et conversations pittoresques des délicieuses soirées de la villa bretonne.
Les Paroles ont des antécédents littéraires, depuis les Ruines de Volney jusqu'à la Vision dCHébal de Ballanche, et jusqu'aux Pèlerins polonais d'Adam Mickiewicz. Le premier morceau de La ÎNIennais dans le genre de son petit livre est consacré aux Morts, et fut composé en nov^embre 1829. Il avait le goût de ces poèmes en prose. Mais l'influence de Ballanche n'est pas négligeable et celle de ]\Iickiewicz fut décisive sur la formation du recueil de 1833. Les Paroles sont pleines de réminiscences livresques, et cependant elles constituent l'ouvrage simple par excellence, où la poésie sort plus encore de la chaleur de l'âme que de la richesse ou de la nouveauté ou du fini de l'expression. L'intrigue gît tout entière dans les contrastes de l'auteur lui-même, avec ses alternatives de violence et de suavité,
d'hallali et de psaume, d'observation et d'imagination. C'est le livre unique de la littérature française, épopée du merveilleux démocratique et chrétien, poème biblique et dantesque, qui serait la plus factice des compositions, s'il n'en était la plus ardemment sincère.
Sans doute, en chronologie romantique, les Paroles d'un croyai]} prennent leur place entre Lucrèce Borgia et Chatterton, mais elles se distinguent — si graves et si austères que se crussent Hugo et Vigny, en secouant les nerfs de leurs auditeurs — par une candeur rayonnante, une intensité d'émotion, qui jaillissent de la conscience d'un prêtre.
Il a écrit ces choses parce qu'il entendait les cris des peuples monter des cimetières de l'Irlande, des bagnes de l'Italie, des exils de la Sibérie, et qu'il devenait fou de douleur et de rage à l'idée de ce que le Satan du Nord faisait contre les malheureux Polonais. Le catéchisme publié par ordre du tzar, libelle impérial contre Dieu et l'homme, l'indignait. De toutes parts il voyait les princes manquer à l'honneur, violer leurs serments et la liberté, et il contemplait l'humanité au calvaire. Alors il se sacrifie, il élève la voix, et il entre dans l'angoisse, comme le Christ au jardin de l'agonie.
Le 7 mai 1834, il écrit (dans ses papiers inédits) : « Mon « âme, fortilie-toi, car, bientôt, tu n'auras plus que Dieu. « Les honmies s'en vont et te laissent seul. Tu as aimé la « vérité et la justice ; tu as voulu cela, rien que cela ; et « eux, ce qu'ils aiment, c'est l'opinion qui flotte et qui « passe ; ce qu'ils veulent, c'est un mol chevet pour y repo- (( ser leur tète. Mon âme, fortifie-toi, car tu as encore à « souffrir beaucoup; il reste encore au fond du cahce quelques « gorgées de lie qu'il faudra bien que tu boives. Reçois ce « breuvage de la main du Père ; tout ce (jui vient de lui est « bon : tu le sentiras plus lard ». Puis il ajoute : « J'étois
« comme un arbre chargé de feuilles et couvert de fleurs. Les « fleurs sont tombées, les feuilles sont tombées, au souffle « de la tempête ; elle a brisé jusqu'aux branches mêmes, et « le vieux tronc maintenant est là, solitaire et dépouillé. « Les pluies ne le ranimeront plus. L'eau des nuées, chassée « par les vents, coule sur sa sèche écorce, à travers.la mousse, « et rien ne reverdit. » Le lendemain (8 mai), la pensée et l'espérance de cette paix du soir, qui sera éternelle, le conduit sur le bord de l'étang, à l'endroit où il a élu son sépulcre ; et il écrit : « Je viens de revoir le heu où je souhaite qu'on dépose mes os. Un rocher, un chêne qui croît dedans, c'est là tout. Pauvre chêne, tu seras mon dernier et mon plus fidèle ami. Lorsque tous auront dit : « Je ne le connois point ! » toi, tu me connoîtras encore et me protégeras de ton ombre. Puis, viendra un jour où tu plieras aussi sous le temps, ou sous la cognée ! Alors, je tressaillerai une dernière fois sous la terre. »
Des pensées de tristesse continuent de l'inspirer les jours suivants ; il songe à la fragihté des unions humaines et à l'accablement qui pèse sur l'âme dans la solitude. Pendant que le tonnerre de l'encyclique tombe sur son école, en disjoint et en disperse les dernières pierres, il inscrit sur son cahier (le 13 juillet), avec la conviction de souffrir pour le genre humain, cette réplique, qui a le son de Pascal : « Ils disent que je suis seul. Quand le Christ mourut sur la croix, il étoit seul aussi. » Et entendant la rumeur des interprétations imbéciles ou méchantes dont son hvre est l'objet, il songe : « Je leur avois donné du lait, ils l'ont changé en venin. »
Il cherche un appui dans sa détresse. Epictète lui répond et le console par cette pensée : « On me fait une affaire capitale, on m'accuse d'impiété. — Eh bien ! n'en accusa-t-on pas Socrate ? — Mais on pourra me condamner.
— Socrate ne fuL-il pas condamné de même ?... Qui fut le plus malheureux, à ton avis, de Socrate ou de ceux qui le condamnèrent ?.. » Toutefois, il ne s'attache pas au stoïcisme ; il lui reproche de ne pas s'adresser assez aux facultés affectives et de donner à la volonté plus de raideur que de force. Avec le temps, — mieux qu'à l'aide de l'ascétisme stoïcien qui tendait à une impassibiUté anti-ménaisienne,
— la tristesse du maître s'apaisait, — avec le temps, et au contact du travail intellectuel, où l'entraînait la continuation de son Essai d'un système de philosophie catholique. Puis, « la voix de notre bonne mère nature » le charmait, et quelques visites lui procuraient de vrais moments de gaieté.
Un livre si chargé d'âme, et si original, devait exercer une grande influence littéraire. Qu'on en juge par les pastiches qui furent innombrajDles durant une quinzaine d'années. — L'action des Paroles est sensible sur Victor Hugo, qui travaille désormais à transformer la satire classique en satire lyrique et apocalyptique, et qui commence à se livrer à l'inspiration humanitaire. Le poète de la Vision de Dante et le prosateur des Sept hommes couronnés ont une imagination de même puissance, quoique, chez Victor Hugo, la richesse du verbe et la science de la composition soient un feu d'arlifice éblouissant. - — Pour Lamartine, rappelez-vous les similitudes et les apologues de Jocelyn, rappelez-vous cette Huitième vision de la Chute d'un ange, que Faguct qualifiait sublime. — Dans certaines pièces de son Çà et là et de son Parfum de Rome, Louis Vouillot ne reçoit-il pas sa forme littéraire des versets et du rythme et de l'accent des Paroles ? — Et celles-ci ne sont-elles pas familières au Leçon le de Lisle qui écrit Qaïn ? Une telle constatation ne diminue en rien la perfection souveraine et l'originalité du Parnassien. — Victor de Laprade est à placer
au nombre des poètes qui ont le plus admiré le Croyant. — Dans II Santo, qui parut en novembre 1905 et qui eut son heure de renommée, Fogazzaro prête à son saint l'orientation et les images de M. Féli. Mais que d'autres minores nous pourrions citer !
La génération nouvelle regarde le petit volume de 1834 comme bien peu profane pour la distraire, et elle n'a pas de goût pour les apocalypses. Pourtant on ne cesse pas de le réimprimer. Il se lit sans peine, fragmentairement, et il garde toujours la curiosité des sites frappés de la foudre ou des cratères éteints.
Deux fois dans sa vie, au premier volume de son Essai et à l'apparition de ses Paroles, il a été donné à l'abbé Félicité de la Mennais d'ébranler le monde au bruit de ses cloches, et d'obliger les enfants des hommes à lever leurs regards vers le ciel.