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LE LIVRE DE SA RUPTURE LES AFFAIRES DE ROME

Dans l'intention de La Mennais, la publication des Paroles d'un croijanl n'était qu'une simple manifestation de la liberté qu'il se réservait dans le domaine purement sociologique. En voulant justifier sa conduite, et établir que la condamnation dont il avait été l'objet n'était pas l'œuvre d'un docteur de la foi, mais d'un prince préoccupé d'intérêts politiques, il allait se détacher lui-même publiquement, et pas à pas, du système catholique dont le Souverain Pontife est le foyer. A peine latente dans la Préface qu'il écrivit pour ses Troisièmes Mélanges, et qui parut vers la mifévrier 1835, cette rupture devint évidente dans les Affaires de Rome, qui furent pubhées au commencement de novembre 1830. Dans ces nouveaux ouvrages, il adopta un genre de tranquille procès-verbal des faits et d'impartial exposé des questions, pour insinuer plus etlicacement aux lecteurs que ses conclusions et son geste final de séparation lui étaient imposés par les actes mêmes du Saint-Siège.

Nulle part, il n'a écrit avec plus de tenue littéraire que dans cette Préface ; nulle part, il n'a été plus habile ni

plus pressant dans l'argumentation ; nulle part, si dégagé, en apparence, de toute querelle personnelle, dans la discussion. Il est difficile de pousser plus loin le mépris poli, et le sarcasme. Sous prétexte d'exposer avec une entière sincérité ,les motifs qui avaient dirigé son action philosophique et sociologique, il bat sa coulpe, mais sur la' poitrine de l'Eglise. Il examine les problèmes et demande avec caiideur des solutions, mais en laissant entendre qu'elles sont impraticables dans le catholicisme pontifical, et que la papauté est prise mortellement dans son propre engrenage. Il enlève à l'Eglise jusqu'à la possibiUté de se réformer. La conséquence qui se dégage pour l'esprit attentif, c'est qu'on ne doit plus rien attendre d'un système religieux, qui n'est plus à l'heure du temps.

Amer persiflage, s'écriait Benoît d'Azy. Le pieux et savant Eugène Bore fut à peu près seul à vouloir s'abuser sur le sens véritable de cette production, et à n'y voir qu'une défense des libertés publiques. Il est vrai, répondait l'auteur au baron d'Eckstein, qu'on sent une certaine amertume dans quelques lignes, mais ne fallait-il pas avertir ainsi le lecteur de ne pas se méprendre « sur le fond des choses ? » Aux plaintes de Montalembert, M. Féli répliquait : « Quand je me serais tu, le problème en existerait-il moins ? » Si en cherchant la meilleure exphcation qu'on pût donner de la politique pontificale, j'ai paru faire « une ironie amère, à qui la faute ? » Avec David Richard, qui était protestant, et qu'il ne craignait pas de scandaliser, La Mennais ne cachait guère que sa pensée aUait plus loin que les termes mêmes de son écrit.

L'abbé Gerbet ne pouvait dissimuler sa désapprobation, mais il y mettait du tact, tandis que l'abbé Combalot, à titre de prédicateur, crut nécessaire de faire résonner son heptacorde : « Je vous le prédis, mon illustre et malheureux

ami, — dit-il à M. Féli, — la colère de Jésus-Christ vous brisera comme un vase d'argile. Il vous donnera en spectacle aux nations ; elles sifïleront sur vous... » Pour VAmi de la Religion, l'ultramontain était devenu sceptique !

Toute la dernière partie de la Préface portait contre la monarchie de juillet. L'écrivain avait à cœur, en effet, de travailler à l'avènement de la République. Il composa, pour un recueil de vers (Cri de l'âme, par Imberdis), une introduction, où il plaidait à nouveau la cause de la hberté de la presse ; il donna une édition de la Servitude volontaire de La Boëtie, en l'accompagnant d'une étude, qui était une protestation contre la tyrannie du régime philippiste.

Au cours de cette année 1835, bien qu'il ne celât point que ses convictions n'étaient plus celles de sa vie passée, il continuait de parler en prêtre, quand l'occasion s'en présentait. Ceux-là pouvaient se tromper sur sa mentaUté réelle, qui n'observaient pas que son langage religieux se dépouillait de tout caractère spécifiquement cathohque. Il assistait à la messe et demeurait fidèle à l'abstinence. Bref, à part son mépris pour la hiérarchie, il tenait à res,pecter extérieurement l'institution chrétienne, pour ne pas troubler les âmes. Aussi fut-il très irrité que Brute répandît le bruit de son socinianisme. — Cet ancien ami était devenu le premier évèque de Vincennes, dans l'Indiana, et, se trouvant de passage en France, il était allé voir FéU à La Chênaie, pour le convertir. Par malheur, muni d'un zèle « à tour de bras », il avait achevé de perdre toute espèce d'esprit européen. — Mon bon frère, écrivait Benoît d'Azy à son maître, le 10 février 1836, j'ai été bien attristé en recueillant à Paris des propos que j'ai refusé de croire : « C'est l'évêque de Vincennes qui aurait rapporté ses conversations avec toi », et les paroles du prélat, amplifiées dans leur circulation, « arrivaient jusqu'à des exprès-

« sions qui m'ont vivement affligé, quoique je les aie repous- « sées de toute ma force. Je ne croirai jamais que toi, mon « frère, qui es pour moi l'apôtre vivant, le missionnaire « divin, le saint par excellence, tu aies flétri dans des opi- « nions nouvelles ce que toute ta vie a eu pour but de glo- « rifier. Non, mon bon frère, ces calomnies ne t'atteignent « pas dans mon cœur... Ce qu'il y a de mieux à faire, cepen- « dant, est de ne pas les relever, de les laisser tomber, jus- « qu'à ce que Dieu t'appelle un peu plus tard, dans quelque « grande occasion, à manifester ta foi, cette foi vive et pure « qife tu as répandue miraculeusement dans tant de cœurs ! »

Ah ! sa foi des anciens jours était morte à jamais. En avril 1836, dans son article sur V Ignorance, destiné au Dictionnaire de la conversation, il fut clair (pour ceux qui savent la valeur des prétentions voulues) que l'auteur ne croyait plus au récit biblique des origines de l'homme et qu'il avait abandonné sa théorie confessionnelle d'une révélation primitive. Eugène Bore, lui-même, fut obligé de voir cette altération des doctrines catholiques de « son père ». Ce dernier lui répondit : « L'histoire certaine de l'humanité, d'une part, et de l'autre, les lois physiques et physiologiques des êtres animés, voilà le critérium de tous les systèmes sur l'homme. Hors de là, il n'existe que des rêveries et des jeux d'esprit. »

Mais l'article sur VIgnorance n'attira pas l'attention. Il n'en fut pas de même des Affaires de Rome, où La Mennais racontait ses contacts et ses frictions avec la papauté. Cette œuvre mettait en cause de hauts personnages et contenait des renseignements curieux; l'art de narrer et de décrire s'y alliait au savoir-faire du polémiste et au style du prophète. Dans son article, qu'on put lire quinze jours à peine après l'apparition du volume, Sainte-Beuve disait : \e talent, ce don, cet instrument un peu particulier, « a

gagné chez M. de La Mennais en souplesse, en variété, en grâce et en coloris, sans perdre en force ». U signalait le portrait du cardinal-duc de Rohan, « qui est le plus joli, le plus vrai et le plus malin du monde ». Et citant le récit du départ de Rome, il ajoutait : « Le président de Brosses eût-il mieux conté ? Jean- Jacques en belle humeur eût-il mieux dit ? » Mon livre, écrivait l'auteur à son ami Marion (18 novembre 1836), a été lu avec intérêt et avec faveur, et si je tenais à cette vanité qu'on appelle gloire Uttéraire, j'aurais Ueu d'être plus que satisfait. Quelques jours après, il disait au même : k Chateaubriand a été très bien pour moi. Déranger m'a écrit des choses beaucoup trop fortes pour être répétées. Bien d'autres, surtout parmi la jeunesse, ont été vivement touchés. » De fait, Victor de Laprade (qui avait alors vingt-quatre ans) s'écriait : « J'étouffe à admirer cela tout seul », et il s'indignait contre l'abbé Combalot, qui invectivait « contre le saint des saints ». On considère généralement les Affaires de Rome comme « le plus naturel et le plus gracieux » des ouvrages de La Mennais, et l'on répète volontiers les mots de Renan sur « le calme, la réserve de bon goût, et la sincérité, qui respirent dans tout ce livre ».

Naturellement, les cathoUques accueilUrent sans faveur une thèse, dont l'auteur annonçait qu'il abandonnait le christianisme du pontificat, pour suivre le christianisme de la race humaine. L'Ami de la Religion s'exprima avec ce caractère hargneux, mesquin, méchant, qui distinguait ses articles sur le journaliste malouin. Montalembert jugea convenable de faire une nouvelle déclaration d'obéissance au Pape. Lacordaire publia une Lettre sur le Saint-Siège. Pour quelques autres, ce fut l'occasion de s'adresser en vers à >L FéU, ou de l'injurier en prose. La réponse la plus sohde et la plus pénétrante, au point de vue confes-

sionnel, la mieux écrite, et avec cette onction sacerdotale, qui était séante de prêtre à prêtre, en un tel sujet, fut donnée par l'abbé Gerbet, dans ses Réflexions sur la chute de M. de La Mennais. — Rome se contenta de mettre l'ouvrage à V Index.

Les protestants ne pouvaient voir sans plaisir le coup de bélier lancé contre les murailles de la Babylone d'Iniquité. Cependant, le polémiste ne ménageait pas leur « système bâtard, inconséquent, étroit ». Il n'eut jamais de sympathie pour les sectes illogiques et individualistes, si intéressantes qu'elles soient.

Le jugement de l'Eglise anglicane est piquant à entendre sur les lèvres du cardinal Newman, qui n'était alors que fellow d'Oriel. 11 accorde que le Pouvoir Temporel nuit à la vie spirituelle de l'Eglise, et il pense que les objections huguenotes contre la théorie romaine de l'infaillibilité ne sont pas vaines ; mais il sent dans le ménaisianisme une odeur inquiétante et malsaine, encore que l'écrivain soit « puissant, original, et instructif ».

Alfred de Vigny aurait voulu que l'abbé de Bretagne se condamnât au mutisme, et même, qu'il s'immolât « aux pieds de la croix », pour punir sa pensée, et qu'il entrât à la Trappe, et qu'il se dévouât auprès des cholériques. Quelle soif de pénitence romantique, pour les autres ! chez un agnostique !

Vous, prêtre, se récriait Sainte-Beuve, vous avez provoqué les hommes à la foi et vous les abandonnez à l'improviste, en délogeant : « Combien j'ai su d'âmes espérantes que vous teniez et portiez avec vous dans votre besace de pèlerin, et qui, le sac jeté à terre, sont demeurées gisantes le long des fossés. » — Du point de vue moral, cette plainte n'est pas sans mériter considération. Plusieurs ont tu les changements de leur esprit, pour ne pas déconcerter les

fidèles qu'ils avaient affermis dans les certitudes divines et ne pas les jeter dans les voies dangereuses des infinies désillusions. Ce silence est grand. — Sylvestre de Sacy, lui aussi, jugeait que la conduite de M. Féli n'était bonne qu'à engendrer le scepticisme. « A quoi bon, disait-il, avoir employé quinze ans à établir toute vérité, toute science, toute justice, toute autorité sur une base unique, pour arracher ensuite soi-même cette base, et en jeter les débris à la face du monde ? Que croirons-nous maintenant ? A quelle source irons-nous chercher la science et la vérité ? Où sera le fondement de notre foi ? M. de La Mennais ne nous en avait laissé qu'un, et il nous l'ôte. »

Quant à Béranger (dans une lettre inédite du 17 novembre 1836), avec une incompréhension parfaite des choses catholiques et de la mentalité de son nouvel ami, il engagea l'auteur des Affaires de Rome à en appeler au futur concile.

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