CHAPITRE XXIII PÉRIODE DE LAÏCISATION
La Mennais avait quitté La Chênaie vers la fin du mois de mai 1836, pour venir à Paris, — où il aura désormais son domicile jusqu'à sa mort. Dans la fin de l'année, il imprima le catalogue de sa riche bibliothèque ; il désirait la vendre par besoin d'argent. Pour tracer une ligne de démarcation entre son passé et sa vie nouvelle, une ligne visible aux yeux de tous, il abandonna, en 1837, la particule de son nom, et signa Lamennais en un seul mot. L'abbé ne veut plus être que le moraliste, le philosophe, le polémiste, de la démocratie.
Ce que je suis devenu, mon cher ami ? — disait-il, le 7 février 1837, au marquis de CorioUs, — malade, d'abord, et puis journaliste, pour mes péchés : c'est jeudi que j'entre dans mes fonctions de directeur du Monde. — Victor de
Laprade écrivait avec enthousiasme : « Le saint des saints va avoir un journal et publier le Livre du peuple. »
On devine que ceux qui étaient dans le camp opposé déclarèrent que les articles de notre Malouin étaient médiocres, obscurs, et qu'ils n'étaient qu'un squelette de son talent défunt. D'autres pensèrent qu'il recherchait les succès ordinaires des pohticiens. Jules Simon lui olTrit une candidature à Loudéac (27 avril 1837). Mais, en homme d'action par la plume, le corsaire breton se contenta de réunir dans un volume, qu'il intitula Politique à l'usage du peuple, les morceaux dans lesquels, à côté d'une polémique assez vive et assez justifiée contre le gouvernement de Louis-Philippe, il avait développé un enseignement démocratique d'une haute moralité.
Il eut pour collaboratrice à son journal George Sand, que Liszt avait mise en relation avec le prophète, en mai 1835. Elle pubUa dans cette feuille ses Lettres à Marcie, où elle aurait bien voulu traiter un certain nombre de questions relatives aux femmes, et demander la hberté du divorce. Mais le laïcisé (du moins il se croyait tel) garda toujours le glaive sacerdotal pour interdire aux émancipées la porte de son jardin. Charles Didier, auteur de la Rome souterraine, que Sand appelait « mon vieux et fidèle ami », faisait partie du groupe du Monde. Il était devenu, disait-on, l'écuyer du chevaUer de Bretagne, et ne le quittait pas. Le cercle de Sand, Liszt, Didier, autour du Croyant, était assez pittoresque pour des malins comme Déranger.
En décembre 1837 parut le Livre du peuple. Il était écrit avec un soin extrême. La pureté de la langue, la hmpidité de l'élocution, la grâce des images, la beauté de l'enseignement, la tendresse humaine qui circule à travers toutes les pages, rangent ce traité de morale sociale parmi les belles choses de l'écrivain. Mais, c'est un catéchisme dans
une cathédrale désaffectée, dont le prêtre n'a plus d'intact, suivant le mot de Mazzini, « que sa foi dans la morale chrétienne ». — Aussi, les calvinistes fidèles à la théologie firent observer, dans le Semeur, que la rehgion de La Mennais n'était qu'un mélange de déisme et d'incréduUté. Pour nous, disaient-ils, l'auteur « n'est ni plus ni moins qu'un protestant, et un protestant de la pire espèce » ; sa prédication n'est qu'un rationalisme, et un rationalisme vulgaire. — Les mécréants ne se montrèrent pas plus satisfaits. Lerminier, dans la Revue des deux mondes, fut sévère pour le pseudo-évangile. Le traducteur anglais (Lorymer) infligea au texte des notes où il blâmait l'abus de Dieu et du christianisme, le ton ecclésiastique, l'emploi d'une poésie religieuse qui n'était qu'une rapsodie inintelligible. — Les débridés s'élevèrent contre le chapitre qui maintenait la doctrine de la sainteté du lien conjugal, et Leconte de Lisle, étudiant, craignit que cet endroit n'eût une influence néfaste sur M^^^ Eugénie. Le très jeune poète préférait les exemples « des premiers patriarches, des hommes primitifs », car « vous le savez, mon ami, la vérité n'est jamais plus pure qu'à sa source ».
Tout en déplorant son abandon des principes catholiques, Eugène Bore reconnut dans le travail de M. Féli la noblesse des sentiments et l'empreinte du génie. Quant aux gens vraiment bien pensants, ils jugèrent, avec M. le comte de Lahaye, que l'auteur glissait « des deux pieds dans la boue et le sang ».
Il faut croire que la poUce partageait depuis quelque temps l'opinion de M. le comte de Lahaye, puisque, au commencement d'août 1838, elle opéra une descente chez La Mennais, soupçonné de conspiration. Chateaubriand écrivit alors à son compatriote : « Si la pensée n'est plus en sécurité dans votre grenier, mon illustre ami, ma maison
VOUS est ouverte. Acceptez mon hospitalité, tout l'honneur sera pour moi. »
De tels actes du pouvoir n'augmentaient pas la déférence du polémiste pour la monarchie du juste-milieu. Il le fit bien voir dans son pamphlet sur l'Esclavage moderne. Cette brochure parut avant la mi-décembre 1839. L'auteur réclamait « la réforme électorale », ou le suffrage universel. Bien qu'il présentât des considérations excellentes sur l'inutile violence, il avait le ton révolutionnaire : « Esclaves, levez-vous, rompez vos fers ; ne soulïrez pas que l'on dégrade plus longtemps en vous le nom d'homme ! » Editée sous forme populaire, la pièce nouvelle ne fit qu'exalter les innombrables ouvriers sans travail. J'en ai vu, prétend Proudhon (à Pérennès, 16 décembre 1839), qui, après la lecture du dernier ouvrage de Lamennais, demandaient des fusils et voulaient marcher à l'instant.
Moins d'un an plus tard, l'écrivain déploya toute sa colère contre le régime de Louis-Philippe, dans un autre in-32, intitulé Le pays et le gouvernement. La monarchie de juillet y était accusée de trahir la France au dehors et de l'asservir au dedans. Peinture de la chambre des pairs : « Une espèce d'ossuaire où l'on dépose par ordonnance les reUques des ministres trépassés, ou des ambitieux imbéciles que tente l'éclat, assez terne pourtant, de cette sépulture officielle. » Peinture de la chambre des députés : « Un grand bazar où chacun livre sa conscience, ou ce qu'il donne pour tel, en échange d'une place, d'un emploi, d'un avancement pour soi et les siens, de quelqu'une enfin de ces faveurs qui toutes se résolvent en argent. » Portrait du président du conseil (Thiers) : « Un homme décrié parmi les plus décriés, mais fertile en ruses, un homme dont le seul principe est de n'en avoir aucun, sous ce rapport l'homme de son temps et l'homme de la chambre. » Tableau des magis-
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trais : « On a des juges dont le métier est d'expédier les accusés, comme le bourreau les condamnés : purs instruments de torture et de mort, hommes-potences. » Avertissement aux conservateurs : « Si vous ne voulez pas de réforme pacifique, vous aurez une réforme violente. Choisissez. » Dénonciation du despotisme : « Les préfets sont autorisés à massacrer le peuple à leur gré sans aucunes sommations préalables. « Apostrophes à la foule : « On te sabre, on te fusille, ou comme le bœuf à l'abattoir, tu tombes sous le gourdin des assommeurs payés et patentés »,
Le Journal des Débats fut un des premiers à manifester son indignation. Par une coïncidence remarquable, insista VAmi de la religion, « au moment où le pamphlet de M. Lamennais vient, dans un style quelquefois ignoble, provoquer les classes inférieures de la société à une révolte contre les classes supérieures, une sixième tentative compromet la vie du chef de l'Etat. » Tant de remontrances n'étaient point l'affaire de Chateaubriand qui exécrait la royauté-cadavre (suivant sa locution), mais, écrivait le Malouin de La Chênaie, « il trouve que je n'ai pas assez de mépris pour les hommes que j'ai attaqués et pour la société où nous vivons ».
Huit jours après son apparition, la satire fut saisie. On traduisit l'auteur devant la cour d'assises. Le jury le reconnut coupable d'exciter à la haine et au mépris du gouvernement, de combattre les lois, et de faire l'apologie de délits. En conséquence, le 26 décembre, La Mennais fut condamné à un an de prison, à deux mille francs d'amende, aux frais du procès, à la destruction des exemplaires de sa brochure confisqués ou qui pourraient l'être dans la suite.
« Le retentissement de sa voix indomptée « Se prolonge et remplit les cicux...
Pendant que les étudiants rennais lisaient, dans la Variété, ces vers que Leconte de Lisle venait de composer en l'honneur du prophète de la Uberté, Esquiros, dans un livre qui fut poursuivi, saluait le courageux et intègre défenseur du peuple, le vieillard vénérable, à la bouche éloquente, le prêtre de Jésus-Christ, qu'on traînait « devant les tribunaux comme un homicide et un larron ».
Au prétoire. Chateaubriand, David d'Angers, Cormenin, Arago, manifestèrent leur sympathie pour l'accusé. La presse fut presque unanime à blâmer ou à regretter la peine prononcée. Vingt-quatre heures après l'arrêt de la cour, une souscription non concertée s'élevait déjà à onze mille francs. Le fier Breton refusa ces offrandes, « ne voulant acquitter qu'avec les produits de la plume les condamnations de la plume ». Des députations de jeunes gens, d'ouvriers, de comités réformistes, allèrent exprimer leur admiration et leur reconnaissance à l'interprète des doléances pubhques.
Quant à M. Cousin, philosophe ministériel et prébende, il soutint, au miMeu d'un bon repas, que c'était fort bien de mettre à l'ombre les incendiaires de la pensée. Il est vrai que M. Féli, pour stigmatiser sa dureté dans le procès des accusés d'avril, l'avait surnommé le Platon de la guillotine.