‹ La MennaisChapitre 32 sur 65 · L'ESQUISSE D'UNE PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

L'ESQUISSE D'UNE PHILOSOPHIE

En novembre 1840 parurent les trois premiers volumes de l'Esquisse d'une philosophie. La Mennais y avait travaillé avec ardeur pendant plusieurs années. Cet ouvrage allait faire connaître la nouvelle position intellectuelle de son auteur, et devait offrir aux esprits le système qui leur avait manqué jusque-là, pour avancer dans la connaissance de la vérité.

En eiïet, tout l'avenir de l'humanité, — écrivait le pélagien breton à Mazzini, en défendant sa doctrine particulière d'une trinité divine, — dépend de sa conception future de Dieu, et, jusqu'à ce qu'elle se soit formée, le monde, privé de direction, continuera de flotter au hasard, incapable de se fixer, incapable de sortir de la confusion présente. — Quelle confiance dans la vertu de la métaphysique ! Quel dédain des enseignements en cours sur Celui qui règne dans les cieux ! Quelle foi dans la solidité objective et dans l'ellicacité sociale de conclusions personnelles !

— En fait, aucun livre du philosophe de La Chênaie n'a exercé moins d'action.

L'auteur ne suit pas la méthode psychologique, mais la méthode ontologique. Il ne prend pas son point de départ dans l'homme et dans l'étude de l'âme, mais en Dieu, et il suspend toute sa philosophie à une notion de l'être absolu. En outre, il garde de son passé une analyse de Dieu en trois personnes, qui n'a d'appui et de valeur que dans la théologie chrétienne. De même, il essaie de conserver sa théorie du sens commun, inchnant son œuvre devant « la seule raison qui ait le droit de prononcer définitivement : la raison de tous » ; néanmoins, il ne fait guère usage de l'assentiment général comme caractère de certitude, il reconnaît l'autorité supérieure de la raison, qui ne relève que de ses propres lois, et dont la dépendance ne peut jamais être que fictive, « car c'est elle encore qui détermine, en vertu d'un libre jugement, sa soumission apparente ».

La partie la plus intéressante de cette production est consacrée à l'homme, et la partie la plus séduisante s'étend sur l'art. Celle-ci est riche d'idées et parfaite de beauté. Elle formerait certainement un livre classique, si elle était écrite... en langue étrangère. Au total, malgré des propositions hasardées ou des erreurs formelles, cet ouvrage d'un si bel enchaînement, d'un si noble souffle, d'un si limpide langage, est une synthèse supérieure à tout ce que la France avait connu depuis Descartes et depuis Malebranche, et peut se préférer, comme le dit le savant écrivain de la Philosophie analytique de Vhistoire, « à de certaines élucubrations germaniques en possession de la renommée ».

Lorsque les trois volumes parurent, Béranger déclara que le philosophe venait de se placer « au premier rang des grands hommes de notre nation ». Vitrolles informa son

ami que l'Allemagne faisait attention à son travail philosophique. Hauréau, dont le nom est cher aux érudits, écrivit deux articles ; il terminait son étude en ces termes : « Notre vénération pour M. Lamennais est presque passionnée ; nous nous sommes défendu de céder à l'entraînement de la passion. »

Proudhon concéda « le style » à l'écrivain, mais rien de plus. En avril 1841, il attaqua violemment le philosophe. Il ne lui pardonnait pas de s'être prononcé plusieurs fois, avec netteté, contre les doctrines qui combattaient la propriété privée. Aussi le rangeait-il parmi les fléaux de la France. « Je souscrirais volontiers pour une couronne civique, — disait le publiciste de la Création de l'ordre dans l'humanité, — à celui qui par le fer, le feu ou le poison, nous en délivrerait ».

Pour se débarrasser de notre pélagien, l'Ami de la religion eût choisi le venin, à en juger par les articles où il affirmait qu'i7 est difficile de lire un livre plus lourd et plus fastidieux : « Tout y est froid et glacé... Comment cet homme pourrait-il encore avoir en écrivant quelque verve et quelque chaleur ? Son cœur doit être desséché, son imagination flétrie... Le style de l'Esquisse est, en général, dilïus, alambiqué, obscur ; il est hérissé d'une foule de termes scientifiques... » ; bref, c'est une publication sans orthodoxie ni talent. — Quelqu'un trouva moyen de renchérir sur ce compte rendu, et ce fut Rohrbacher. Il se mit en scène, apprit aux lecteurs de VAmi de la religion que l'Esquisse d'une philosophie remplaçait l'Essai d'un système de philosophie catholique, que l'auteur de ce premier essai professait des idées exactes sur la nature et la grâce, parce qu'il avait profité des corrections théologiques de lui, Rohrbacher, mais que la nouvelle œuvre était misérable sur les mêmes questions, mystère effrayant, dont l'explication était celle-ci : L'apostat

« s'écroule à tel point, que les nouveaux amis qu'il croit « s'être faits, publient jusqu'au fond des provinces qu'il « perd jusqu'à la mémoire ; qu'il ne se souvient plus le « lendemain de ce qu'il a dit la veille ; qu'aujourd'hui il « raconte naïvement à des personnes, comme ses propres « découvertes, ce que ces mêmes personnes lui ont appris « hier. Dans cet état de ruine, son esprit ne travaille qu'à « se ruiner toujours davantage. Courbé sous le poids du « crime que lui reprochent sans cesse et Dieu, et les hommes, « et sa propre conscience... » Ainsi parlait de Féhcité de La Mennais, pendant que ce maître était en prison, le prêtre qu'il avait traité si cordialement en 1838 et 1839. — Enfin, par un miracle de perspicacité, l'abbé Adolphe Peltier découvrit dans l'Esquisse des indices « d'un athéisme révoltant ».

Les protestants sérieux ne pouvaient accepter une phi»losophie qui prétendait ruiner la thèse du péché originel, celle de l'incarnation, celle de la rédemption, celle de la grâce, toutes thèses liées étroitement entre elles. Ils profitèrent de la lettre publique de Rohrbacher pour étaler (dans le Semeur) la palinodie de La Mennais sur la déchéance d'Adapi, qui leur tenait au cœur. Mais ils ne descendirent pas à l'injure.

Au reste, la critique la plus redoutable fut écrite avec la politesse la plus irréprochable ; ce fut celle de Jules Simon dans la Revue des deux mondes. Elle se résume dans cette phrase : VEsquisse est « l'effort d'un grand esprit pour réunir en un système complet et régulier des doctrines dont aucun prestige de style ne saurait déguiser la radicale insuffisance ». Notre philosophe fut sensible à ce jugement, dans lequel il vit chez un professeur le désir de plaire à Cousin.

En résumé, si elle a obtenu quelques hommages, la syn-

LE DÉMOCRATE SPI R l'fU ALI STE 223

Lhèse ménaisieniie n'a point conquis de partisans. Les universitaires se complaisaient dans l'éclectisme ou se détachaient des idées de création et de providence. Les catholiques avaient leur théologie. Les socialistes n'étaient aucunement désireux d'une métaphysique renouvelée ou s'éloignaient de plus en plus des idées religieuses.

Page 1