LE LIVRE DE 5ES DESTRUCTIONS LES DISCUSSIONS CRITIQUES
Jusîju'à l'Esquisse, La Mennais s'était gardé, suivant la loi qu'il s'était d'abord imposée, de discuter les dogmes dans ses ouvrages. Tout au plus invitait-il ses lecteurs à ne pas confondre la religion, essentiellement une et invariable, avec les diverses formes extérieures qu'elle revêt. Mais, dans l'établissement de sa nouvelle philosophie, qui était conçue en dehors de l'ordre surnaturel, il ne pouvait échapper à la rencontre et, conséquemment, à la critique des théorèmes capitaux du christianisme. — Maintenant que toutes ses conclusions sont publiques, il n'emploiera plus de formules dubitatives ou interrogatives en parlant de la liiérarchie sacerdotale, et il n'usera plus de simples omissions s'il se trouve en face de principes théologiques. En vertu de la vitesse acquise, sur une pente logique, il devient anti-clérical et anti-cathohque. D'ailleurs, les insultes, que les gens bien pensants ne lui ménagent pas, accentuent son mouvement d'aversion, et, comme on attribue au changement de ses convictions des causes de quaUté fort inférieure, il tient à la fois à distribuer quelques coups de fouet
à ceux qu'il déteste et à montrer que son évolution est le résultat de réflexions approfondies. Telle est l'origine de cette publication agressive qui est intitulée : Discussions critiques et pensées diverses sur la religion et la philosophie.' Le livre parut dans la première semaine de mai 1841, C'est un recueil de morceaux très divers, qui ont été écrits, pour la plupart, de 1833 à 1838. — N'oublions pas l'édition posthume, qui est augmentée d'ajoutés faits par La Mennais (quelques-uns tardifs). Elle serait à refondre à l'aide du manuscrit. On pourrait dater un certain nombre de pages. Replacées au jour où elles ont été tracées, certaines lignes prendraient un intérêt plus vif. Vraiment, une édition critique de cet ouvrage constituerait un journal psychologique de M. FéU durant la liquidation de sa foi. — Les fragments littéraires mis à part, les discussions et pensées nous apprennent de quelle manière l'auteur s'est posé le problème catholique et le problème social, et nous permettent de suivre la marche de ses investigations. — On pourrait condenser le volume dans le tableau suivant :
Le préjugé théologique est un mal qui pervertit la raison des plus droits et des plus grands, comme on le constate chez un Bossuet et chez un Pascal, chez un Bonald et chez un Joseph de Maistre. Au reste, le catholicisme n'est plus qu'un système ossifié de croyances, dont les sectateurs sont les survivants, plus ou moins nombreux, d'un monde écroulé. Car l'Église s'est retirée des courants de la vie; elle n'assume aujourd'hui que la fonction de « l'âne de la fable », qui braie au profit des gouvernements, lesquels l'emploient en la méprisant. La hiérarchie est tombée dans l'impuissance, parce que sa parole n'est plus celle qui remue les peuples, celle qui s'identifie au sentiment profond des masses et qui a en elle l'instinct de l'avenir. D'ailleurs, en face des décisions autoritaires, il y a un tribunal incvi-
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table, celui de la raison, auquel toutes les puissances, comme toutes les affirmations, sont soumises. Inutile de chercher des accommodements dans les demi-concessions, en s'attardant au protestantisme : celui-ci est sans valeur positive. En efïet, la révélation et le miracle sont des chimères, et la bible, sur laquelle on les fonde, est un hvre comme un autre. La seule base indestructible des choses est Dieu et la nature. Organisons donc la société à la fois d'une manière religieuse et d'une manière rationnelle, en nous tenant à égale distance des doctrines illusoires de la théologie et des théories dégradantes du matérialisme et du collectivisme. Et travaillons sans relâche à la réforme des institutions sociales.
L.'Ami de la religion jugea que les idées de La Mennais étaient propres à faire naître « chaque jour un nouveau régicide ». Joseph Quérard songea que l'ex-abbé prêchait « au peuple de son pays d'être plus anarchiste que le peuple de 93 ». Lerminier s'éloignait moins de la vérité en reprochant à ce recueil « les paroles les plus outrageantes et les plus amères ». L'auteur avait prévu ce blâme, puisqu'il dit dans sa préface : « On rencontrera des paroles vives, âpres et dures, telles qu'il en sort de l'âme douloureusement émue. Nous aurions pu les effacer, et nous l'aurions fait de grand cœur, si, par leur rudesse même, elles ne servaient à montrer que nous n'avions, en écrivant, aucun dessein de publicité. » Cette excuse est plus rare que concluante. Elle permettrait à chacun d'éditer l'expression de ses plus mauvais sentiments. Et ^l. Féli doutait lui-même de la valeur de sa propre allégation, car, dans son manuscrit, il a rayé des endroits qui dépassaient toute mesure.
Le style ne gagne pas à cet état d'âme violent. Trop d'images sont empruntées à la bêche du fossoyeur, au suaire et au sépulcre, à l'enfer et à Satan. Chromolitho-
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graphies romantiques de taverne allemande, des passages comme celui-ci : « Le pape baise au front la mort, parce qu'elle a un diadème sur son crâne sec, et un glaive à la main ».
Mais, à côté d'accusations injustes, de points de vue discutables, d'argumentations fastidieuses, il y a dans les Discussions critiques des analyses d'une pointe pénétrante, des réponses d'une netteté saisissante, des observations pleines d'esprit. Quelques pages (très rares) sont écrites avec le respect de l'adversaire et avec autant de calme que de noblesse. Çà et là, se détachent des paroles qui n'étaient pas indignes d'être conservées, des sentences shakespeariennes, ou d'assez beaux thèmes lyriques.
Nous allons présenter au lecteur une dizaine de pensées inédites, tirées du manuscrit des Discussions critiques. Ces extraits, de longueur diverse, formeront, dans leur variété de sujets et de ton, un raccourci vraiment typique du volume entier :
« Quand la volonté d'un seul est armée de la force de tous, il se passe d'étranges choses dans le monde. » — A en juger par la place qu'elle occupe dans le manuscrit, cette pensée a dû être écrite en 1833 ou 1834.
« La tête sur la borne au coin de la rue, ou les pieds dans le ruisseau, on meurt là comme ailleurs. » — Le 4 décembre 1833, il écrivait à 'Sl^^ de ScnlTt : « Je n'ai rien, absolument rien ; chaque jour, je dois songer à gagner le pain de chaque jour. ..
« L'homme s'en va, il ne sait où : dans ce qu"il laisse derrière lui, y a-t-il quelque chose qui vaille qu'en partant il se retourne pour jeter dessus un dernier regard ? »
« Quatre grandes choses dans le catiiolicisme actuel : les soirées de M. le comte de Montalembert, pour fortifier dans les bonnes voies et réchaufTer autour d'un punch la
jeunesse croyante ; l'association de M. Ballanche et de M. l'évêque de Maroc, pour travailler, de concert avec un violon de l'opéra, dans une des tours de Notre-Dame, à la restauration de l'art catholique; les dîners de M. de Salinis et les prêches de M. Lacordaire. Ah! j'oubliois V Université catholique. « — Chaque ligne de ce paragraphe est barrée dans le manuscrit. L'évêque de Maroc in partibus est l'abbé Guillon, qui reçut son titre épiscopal en 1833. Il était aumônier de la reine et professeur d'éloquence sacrée à la Sorbonne. UAvenir avait réussi à l'empêcher de s'asseoir sur le siège de Beauvais. En 1835, il publia trois volumes in-octavo contre La Mennais. — Quant à l'Université catholique, fondée par l'abbé de Salinis et par l'abbé Gerbet, elle commença de paraître en janvier 1836.
« Il y avoit en enfer un démon horrible, né de l'accouplement de l'orgueil et de l'impiété, et son nom étoit le meurtre. Comme il répandoit l'épouvante dans les régions infernales, et qu'à son aspect Satan même ressentoit une émotion étrange, comme si le crime pur, essentiel, infini, avoit passé devant sa face, il le bannit de son empire. Le monstre, exilé, prit une forme humaine et se réfugia sur la terre : on l'y nomme Nicolas. » — Ce paragraphe, qui conserve trace de plusieurs variantes, dans le manuscrit, fut composé le 7 mai 1833 (voir lettres à Montalembert, le 8, à Mme de Senfft, le 9).
« Satan voulant parodier Dieu, prit de la boue, la pétrit ; et puis content de son œuvre, il se retourna et inspiravit in faciem ejus. Que fais-tu là ? lui demanda quelqu'un. — Ce que je fais ? un député ! »
« J'ai payé, et largement, mon écot à plusieurs tables, et j'en suis sorti à jeun ».
« Au commencement de la guerre de Russie, en 1812, « il y eut des ■ deux côtés des proclamations. Alexandre
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« terminait la sienne j)ar ces mots : « Guerriers ! Vous défen- « dez la religion, la patrie et la liberté! » Dans une procla- « mation postérieure, appelant aux armes la nation entière, (c il disoit : « Partout où, dans cet empire, il portera ses « pas, il sera assuré de trouver nos sujets natifs riant de « sa fourberie, dédaignant sa flatterie et ses mensonges, « foulant aux pieds son or avec l'indignation de la vertu « offensée, et paralysant, par le sentiment du véritable « honneur, ses légions d'esclaves. » Un peu plus tard, les « princes d'Allemagne adressoient à leurs sujets des paroles « semblables. Faisant de la liberté leur cri de guerre, pro- « mettant à leurs sujets des institutions qui seroient pour « eux une garantie contre le despotisme, ils ranimèrent « au plus haut degré le sentiment patriotique et l'énergie « nationale. Dans ce temps-là les souverains ayant besoin « des peuples parloicnt le langage des peuples. Maîtres « aujourd'hui, et i)lus absolus que jamais, après avoir trahi « leurs promesses, ils maudissent, ils exècrent cette liberté « au nom de laquelle ils soulevèrent d'immenses populace tions confiantes en leur sincérité, et nul crime plus grand, « plus irrémissible à leurs yeux, que de répéter ce qu'ils « disoient alors. Cependant le vrai et le faux, le bien et le u mal, ne changent pas ainsi de nature, selon l'intérêt et « la position de ceux qui gouvernent les hommes. — Ou « donc les souverains, à l'époque dont nous parlons, firent « près de leurs peuples l'office de tentateurs, de révolu- « tionnaires impies, ou ils font aujourd'hui le métier de « tyrans. »
« Armé du microscope, l'œil aperçoit dans une gouttelette « de sang une multitude de petits globules qui renferment « un liquide diaphane, véritable océan, où se meuvent des « animalcules sans nombre. Or, qui pourroit assurer que les « astres qui someuvent dans ce que nous appelons l'immen-
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« site de l'espace, ne sont pas de semblables globules entraî- « nés dans le torrent de la circulation universelle ? »
« Nicolas s'oppose à ce que l'évêque de Cracovie, homme « de bien et profondément respecté, exerce les pouvoirs « d'évêque sur l'immense partie de son diocèse dont la « Russie s'est emparée. Pour administrer à la place du « véritable évêque ce vaste territoire, il présente au pape « une espèce d'apostat, couvert de la haine et du mépris « universel. Le pape fait quelques façons, et puis consent à « enlever à l'évêque de Cracovie sa juridiction, pour la « donner à ce misérable, chargé par le Czar de pousser les « populations dans le schisme.
« L'archevêché de Cologne vient à vaquer ; il vaut qua- « rante mille thalers de revenu. La Prusse propose je ne « sais quel homme de grande famille, si décrié sous tous les « rapports, que tout ce qu'il y a de bons prêtres dans le « diocèse croient devoir prévenir Rome, et réclamer près « d'elle contre une nomination dont les suites peuvent être « si funestes. Que fait Bernetti ? Il envoie cette réclama- « tion en original, avec toutes les signatures au bas, à l'am- « bassadeur prussien. Celui-ci répond, bien entendu, que « tout cela n'est qu'une intrigue contre le nommé du roi, « que les faits allégués sont des calomnies, et tout ce que « vous voudrez. Rome approuve la nomination ; les prêtres a qui s'étaient cru en conscience obligés d'avertir le Saint- « Siège, sont persécutés, et quelques-uns même forcés de « fuir. Quant à l'archevêque, son premier acte est de défendre « au clergé d'avoir aucunes communications avec Rome, « attendu que toutes relations directes avec elle sont inter- « dites par le gouvernement.
tt L'archevêque de Trêves, nommé ainsi par le roi de « Prusse et institué de la meilleure grâce possible par le « pape, prohibe, par un mandement solennel, toute contro-
« verse avec les protestants ; et la raison qu'il en donne, « c'est que, si les protestants pensent sur quelques points « d'une manière différente des catholiques, catholiques « et protestants « sont unis dans un même amour pour leur « bien-aimé souverain ».
« Les faits semblables abondent.
« Il faudroit être bien aveugle pour ne pas voir là comme « une nouvelle prédication évangélique, une parole et une (( action permanentes, uniformes, pour détruire ce qui fut, « et annoncer au monde, du haut de la chaire qui se nom- « mait elle-même éternelle, que le temps a vaincu, que les « dernières ombres de sa vieille grandeur flottent vague- « ment à l'horizon comme un léger brouillard, que le chris- « tianisme tel qu'elle l'avoit fait ou conçu s'éteint, et doit « renaître sous une autre forme. » — L'auteur exprime les mêmes idées dès 1833.