CHAPITRE XXVI SA RELIGION DE L'AVENIR
Dans ce chapitre, outre les ouvrages déjà analysés, nous utiliserons principalement les publications suivantes de La Mennais : De la religion (opuscule publié en mai 1841), Du passé et de l'avenir du peuple (brochure publiée vers la fm de juin 1841), De la société première et de ses lois ou de la religion (fragment de l'Esquisse d'une philosophie, publié vers la fm d'octobre 1848).
La Mennais n'est pas un dilettante de dialectique et de vengeance, qui s'amuse aux démolitions, rit, et s'en va ; s'il détruit, c'est qu'il a préparé, pour les générations futures, un abri nouveau, dont les qualités lui semblent trop indéniables pour qu'il ne convoque pas les peuples à venir s'y reposer. Etudions cette conception personnelle, à laquelle l'auteur attacha tant d'espoirs pour le bonheur et le perfectionnement des hommes.
Synthèse des religions antérieures, le cathohcisme, dont le rôle fut magnifique, s'est perdu par sa notion d'un ordre surnaturel, qui devait le mettre en conflit fatal avec la nature et avec la science. Mais, si l'on débarrassait cette grande confession religieuse de son erreur fondamentale.
et de ce système hiérarchique désormais en antagonisme avec le progrès, elle constituerait, avec quelques adaptations faciles, le meilleur organe de la société spirituelle, et conduirait l'humanité sans secousses fâcheuses aux lendemains désirables. Mais qu'on n'essaie pas de stationner à des étapes intermédiaires, irrationnelles et trompeuses. Ainsi ne faudrait-il pas rêver d'une église gallo-cathohque, ou d'un protestantisme français, sectes illogiques et à base théologique. Il s'agit uniquement, avec des éléments anciens, qui ont formé la société spirituelle de l'Europe, de composer quelque chose de nouveau et de vivant : l'indispensable religion de l'avenir.
Telles sont les idées qui plaisaient au pélagien de La Chênaie depuis sa scission. Il s'attachait donc au déisme, - — puisque l'on entend sous ce vocable le système de ceux qui croient en Dieu sans admettre de révélation. Nous n'insisterions pas sur cette étiquette, si La Mennais ne l'avait rejetée. En 1841, il répétait le mot de SchelUng : le déiste nesl qu'un athée poltron, comme il disait jadis avec Bossuet : le déisme n'est quun athéisme déguisé. Personne mieux que notre philosophe n'avait combattu d'une plume aiguisée, et qui pénétrait dans les moindres joints de leur doctrine, la position de ceux qui professent la religion naturelle. Aujourd'lmi, pour se défendre d'être déiste, il leur reproche de détruire la notion de Providence, et d'y substituer « une fatalité inflexible et un destin inexorable » ; il les accuse d'admettre Dieu, en le reléguant loin de l'univers, dans son impénétrable unité, et en niant ses rapports réels et perpétuellement nécessaires avec la création ; il censure leur manière de décréter l'inutilité et rinelficacité de la prière, sans en comprendre l'essence ni la vertu, qui est d'unir l'homme à Dieu ; il leur signifie que leur théorie mettrait, chez les peuples où elle serait triomphante, un
invincible obstacle à tout progrès de la science, parce que, contrairement au concept de la Trinité, celui de la simple unité de Dieu est incomplet et stérile et ne saurait servir à expliquer l'univers. Evidemment, ce sont là des chicanes de métaphysicien, entêté de ses propres théorèmes. Car le déisme peut renfermer une grande variété d'architecture spirituahste, depuis les constructions qui se rapprochent du christianisme et n'en sont séparées que par le refus de la Révélation, jusqu'à celles qui ressemblent pratiquement à l'athéisme et n'en diffèrent théoriquement que par la croyance à l'existence d'un Dieu.
Entrons dans le détail de la thèse ménaisienne. — Loin de former un ordre à part, au-dessus des lois de la nature, la religion n'est que la suprême législation de la nature unie à son auteur. En ce qui touche l'homme, elle peut se définir : « l'ensemble des conditions de sa vie supérieure, ou des actes libres par lesquels s'accompht l'union de plus en plus parfaite des individus dans l'humanité, et de l'humanité à Dieu ». Elle groupe les volontés dans des croyances communes et règle ces volontés par des devoirs communs. Sans elle, on serait réduit au matérialisme, qui remplace Dieu par la nature, avec ses lois physiques, éternelles et fatales ; l'homme n'existerait plus que par le corps et la morale que par l'intérêt. Or, celui-ci divise les individus et met le trouble dans l'humanité. — La Mennais maintient un dogme trinitaire, par la nécessité de concevoir en Dieu certaines propriétés essentielles et diverses, « trois énergies personnelles individuellement distinctes ». Il conserve le principe d'une révélation divine, mais réduite au fait de voir Dieu, en découvrant le vrai ; car Dieu est « le vrai infini, éternel », qui se manifeste lui-même d'une manière permanente à la pensée, et qui produit la foi. De même, il n'abandonne pas l'idée de la grâce, mais il l'en-
ferme seulement dans l'amour qui nous attire vers Dieu et nous empêche de tomber « dans un état de désordre radical )». Enfin, à côté du culte intérieur et essentiel, qui se traduit dans l'accomplissement des devoirs, il sent le besoin d'un symbolisme religieux qui agisse sur les âmes, en saisissant l'esprit par les sens. Il comprend l'utilité de ces assemblées qui transforment une foule en un seul être, qui exaltent la ferveur de chacun, qui « l'élèvent au-dessus de lui-même à une hauteur où seul il n'atteindrait jamais ». Pour ce culte extérieur, un sacerdoce est nécessaire, qui préside aux cérémonies saintes et rappelle les vérités et les préceptes. Au moyen de rites, le caractère sacré des grands moments de l'existence sera rendu en traits frappants, et une pompe funèbre, d'où l'on éliminera la tristesse, exprimera le dogme de la vie éternelle. Pure délégation de la société, le sacerdoce sera révocable. Au culte se rapportent des règles disciplinaires, dont l'objet est d'habituer l'homme à rester maître de ses convoitises. Il est bon par des pratiques, même indifférentes en soi, de soutenir « le règne de l'esprit ». D'ailleurs, rien de noble ne se fait sans sacrifice.
Chez ce métaphysicien, passionné de sociologie, il inijiorte de remarquer que la religion doit enserrer la vie entière de l'homme, inspirer et diriger sa politique. La rehgion et l'État, écrivait La Mennais en 1808, « s'ébranlent toujours ensemble, parce qu'ils reposent sur la même base », et défendre la foi, c'est « établir les principes fondamentaux du gouvernement » ; une erreur tiièologique ne manque jamais de s'extérioriser dans les faits et de prouver ainsi l'importance politique des dogifles. Dans ï Essai sur l' indifférence, l'auteur reprend : « Une erreur fondamentale en religion est aussi une erreur fondamentale en politique, et réciproquement. » Ce logicien, soucieux d'unité, ce croyant, ne pouvait admettre l'indépendance factice dans un même
individu de deux ordres de pensées, l'un politique, l'autre théologique. Deux séries de vérités ne doivent pas se contredire, mais dériver d'une même source éternelle. Sous la pression des événements, il se vit contraint de distinguer le citoyen et le catholique. Mais, plus fidèle que luimême à ses anciennes maximes, l'Église lui notifia l'impossibilité pour elle d'accepter ce paralogisme. Alors, écartelé à deux mondes, entre sa foi romaine étonnée et sa foi sociale invincible, il chercha, dans une retouche de ses convictions religieuses, la solution qui remettrait l'harmonie entre la pensée et l'action, entre les dogmes et les droits. Car il ne conçoit pas ceux-ci en dehors de ceux-là, mais il voit la racine de ceux-ci dans l'autorité de ceux-là. Un droit qui ne puiserait pas sa force dans les lois essentielles qui ne meurent point, ne serait qu'une ombre sans substance et une illusion de l'esprit. Le progrès du droit dans la société se trouve lié ainsi à la perfection et à la vitalité de la religion. C'est pourquoi La IMennais a cherché une reUgion épurée et indestructible, qui autorise et favorise l'accord de toutes les aspirations de l'homme et le progrés total de l'humanité ; et cette religion de l'avenir, il la présente au peuple, en lui disant : « Croyez, et votre foi vous sauvera. »
Il n'est pas de doctrine sociale où Dieu soit plus nécessaire que dans la doctrine ménaisienne. Sans l'Absolu, fontaine inextinguible des droits et des devoirs, l'anarchie intellectuelle et morale serait un état naturel, contre lequel tout raisonnement viendrait échouer. En particuher, l'obéissance, comme dit le philosophe, ou la subordination sociale, manquerait de fondement. Cette idée est trop caractéristique du métaphysicien breton pour que nous ne cherchions pas à l'éclaircir ici.
Les gouvernements, écrivait l'auteur de l'Essai sur Vindifférence, semblent s'imaginer « que les hommes seront
« plus dociles ou moins remuants, quand on aura détruit « les croyances. Ils ne se doutent pas que l'obéissance à « l'autorité, même civile, lorsqu'elle n'est pas le produit « violent de la contrainte, est le plus grand effort de la foi ». Et voici les principes dont ne se départira jamais l'abbé aux nerfs irritables : « Quiconque obéit à l'homme seul est esclave. ■ — Aucune loi émanée de l'homme seul n'est obligatoire pour l'homme. — Tout être créé est dans une indépendance naturelle de tout autre être créé. — Qu'est-ce donc quand l'homme lui-même s'arroge l'empire sur l'homme, son égal en droit, et souvent son supérieur en raison, en lumières, en vertu ? Est-il une prétention plus inique, plus insolente, une servitude plus ignominieuse ? » Jusque dans les réflexions pieuses qu'il adjoint à sa traduction de ï Imitation, il introduit la même doctrine : « Non, non, l'homme n'a sur l'homme aucun légitime empire... » Il continue de dire les années suivantes : « Quel droit l'homme possède-t-il naturellement sur l'homme ? » — L'homme « est primitivement et complètement libre à l'égard des êtres semblables à lui, et ne doit obéissance à aucun d'eux ». — Dans les Discussions critiques, il soutient que la volonté d'un homme ne peut être obligatoire pour un autre homme que de deux manières : ou par elle-même (ce qui supposerait entre ces deux êtres une difTérence radicale de condition, une diiïérencc telle qu'on devrait conclure à l'existence de deux races de mortels) ; ou par exprès commandement de Dieu (ce qui impliquerait chez celui qui commande un privilège, qui le mît en participation de l'infaillibililé divine, sans quoi l'Etre Parfait se rendrait responsable d'erreurs et d'iniquités, et un privilège ostensible, qui pût obtenir l'assentiment des inférieurs). Déduction : nous ne sommes pas obligés de nous soumettre aux hommes ni aux puissances humaines.
Pourtant, il n'existerait aucun ordre dans le monde sans l'obéissance, et tous les liens de la vie seraient rompus. La religion intervient dans cette impasse, pour enchaîner les hommes a à une plus haute autorité ». Comment cette dernière - — toute divine — s'incarne pour conduire l'humanité, c'est un problème auquel La Mennais donnera des réponses diverses selon les temps, mais il dira toujours qu'obéir n'est point subir une contrainte, que c'est bien plutôt agir avec intelhgence en exerçant sa liberté dans l'accomplissement même du devoir, bref, que c'est uniquement conformer sa volonté à celle de Dieu. Qu'on y prenne garde, chez le penseur malouin, la religion semble avoir pour rôle capital de garantir la hberté, celle de l'individu et celle de la société.
Il a d'abord vu dans le roi, muni de son droit divin, un magistrat délégué par le ciel au service des peuples, puis, inquiet des tendances du souverain, temporel, il l'a soumis plus étroitement au pape, souverain spirituel, celui-ci ayant mission d'éclairer les nations sur le juste et l'injuste et de les préserver des coups de force ou des violences princières. Ensuite, la souveraineté royale achevant de s'échpser à ses yeux avec le départ trop mérité de Charles X, il y substitua la souveraineté populaire, laquelle donnait commission au Pouvoir d'administrer la société temporelle pour l'utilité générale. Enfin, il jugea que, loin de remplir sa véritable fonction, la Papauté devenait une menace pour l'évolution voulue par Dieu. Il dépouilla donc le Souverain Pontife de son magistère, pour le confier totalement à la société spirituelle, c'est-à-dire à la pensée commune, à la volonté générale, qui naissent de la communication sans obstacle des intelligences entre elles. De l'incessant travail des idées particulières surgit une raison impersonnelle, qui, par un progrès continu, rapproche sans relâche l'humanité
de l'Etre Infini. EL celte raison universelle, voilà le droit divin, voilà la souveraineté spirituelle, voilà la plus liante autorité, qui détermine infailliblement le vrai et le bien.
Pourquoi La Mennais a-t-il retiré au roi, puis au pape, leur souveraineté, pour la conférer, politique, à la société temporelle, et religieuse à la société spiritueUe ? Uniquement par crainte de l'oppression. Il fonde l'obéissance, indispensable à la marche de l'humanité, sur le verdict même des hommes, c'est-à-dire sur leur liberté. — Il en est convaincu, la liberté résoudra « tous les problèmes sociaux », et mènera le genre humain au « terme inconnu de ses destinées mystérieuses ». L'âme entière du pélagien breton est dans ce mot qu'il adressait un jour à un ami : « Je ne suis pour personne, je suis pour la liberté. »
D'instinct, il allait, dans sa période la moins républicaine, vers ceux qui défendaient une doctrine d'affranchissement politique. Seulement, comme il convient à un philosophe, il transformait son inclination secrète en conclusion qui lui était imposée par l'histoire et la métaphysique. Nous en avons un exemple piquant dans la façon dont le théocrate s'est rapproché de l'école du Globe par le problème de l'obéissance. — En mai 1824, Foisset a une entrevue avec La Mennais et les questions brûlantes sont abordées. L'illustre écrivain « qui pense tout haut » affirme la règle qui lui tient au cœur : « l'homme ne peut et ne doit obéir qu'à Dieu », et il déclare résolument que « les libéraux sentent cela » en rejetant le joug de l'homme. — En effet, dira-t-il en 1829, leur mouvement est « trop général, trop constant, pour que l'erreur et les passions en soient l'unique principe », et l'on peut observer que « dégagé de ses fausses théories et de leurs conséquences, le Ubéralisme est le sentiment qui. partout où règne lu religion du Christ, soulève une partie du peuple au nom de la liberté >. — Si bien que
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notre sociologue interprète une tendance révolutionnaire (par rapport à la restauration) comme un signe de propension catholique. Au reste, il espère que, désabusés plus tard par l'expérience de leurs opinions erronées, les libéraux se rallieront au gouvernement de Dieu, c'est-à-dire à la solution ménaisienne du redoutable problème de l'obéissance.
Après cet exposé, le lecteur ne sera pas étonné que, dans sa religion de l'avenir, le philosophe reporte sur l'humanité la foi qu'il avait naguère dans l'Eghse et sur celle-ci l'exécration qu'il vouait jadis aux systèmes d'asservissement. Il répétera désormais à satiété : « Le catholicisme est radicalement incompatible avec la hberté. — Liberté et catholicisme sont deux mots qui s'excluent radicalement l'un l'autre » ; et cette idée sera pour lui un acte formidable et décisif d'accusation, qu'il léguera comme son testament. En même temps, le peuple hérite des privilèges sacrés : c'est lui qui possède V infaillible instinct, c'est lui le véritable docteur : croyez ce que croit le genre humain. L'axiome d'une extension et d'un absolu de métaphysicien, que La Mennais proclamait, en 1826, dans ses Aphorismata, à l'usage des séminaristes et du jeune clergé : « Quidquid utile est Ecclesiae, Veritas est ; quidquid nocivum ipsi, falsum ; » cet axiome, il l'appUque maintenant au peuple. Et comme il s'était établi l'apologète de l'Eghse, il se constitue l'apologète du Peuple, avec le même zèle ; l'Eglise n'avait jamais tort, le Peuple aura toujours raison.
Toutefois, il ne sépare pas de la liberté un élément qu'il regarda toujours comme essentiel, et qu'il introduit dans cette réponse à ses disciples : « C'est la liberté unie à l'amour qui sauvera le monde. » Ecoutez encore son admirable définition de la loi du progrès : l'évolution du genre humain dans la liberté, par le développement simultané de Vintelli-
gence et de Vamour. Le domaine de l'intelligence ira grandissant, le philosophe n'a pas d'incertitude sur ce point ; mais il insiste sur la charité, — et il aimait employer ce beau mot chrétien de la langue latine. Qui n'aime point est mort à tout bien. Tandis que la foi « change avec le temps », parce qu'elle se modifie suivant le progrès des connaissances humaines, Vamour n'est point du temps, il est immuable, éternel. Ces idées sont familières aux réflexions et aux notes que le traducteur des Evangiles adjoignit au texte, en 1846. Nous ne devons pas omettre cet ouvrage, qui ne prêche plus le messianisme ancien, mais qui enseigne le ménaisianisme nouveau. C'est le bréviaire de la rehgion de l'avenir. Il a pour mission d'éclairer les peuples, de leur donner courage dans la pratique de la vie morale, de i les soutenir dans la marche vers les améhorations nécessaites, en leur apprenant à rejeter ce qui est mort et à s'attacher à ce qui possède vie. La doctrine de Jésus est parfaite et immuable, en elle-même ; mais, dans ses apphcations, elle est susceptible d'un développement qui s'étend et se perfectionne avec les siècles. Pour rendre le document évangélique efficace dans la construction de la cité future, il suffit de réduire à leur valeur symboUque les tableaux de pure poésie, les légendes et vieilles croyances populaires, et de tirer des miracles leur sens purement moral ou social. Bien qu'il supprime les dogmes cathoUques, et notamment l'Enfer, le commentateur maintient une sorte de purgatoire, comme une nécessité dans la crovance à l'immortahté de l'âme et au Dieu personnel et rémunérateur. Mais (dans l'Introduction à Dante) il promet à toutes les âmes l'ascension finale au ciel : « Toutes y arriveront, avec plus ou moins de labeur, parce que Dieu les attire toutes à soi, que Dieu est amour, et que Vamour est plus fort que la mort. »
La Mennais ne se dissimulait pas que sa religion de l'avenir rencontrerait des obstacles et triompherait lentement. Il espérait, néanmoins, qu'elle entrerait un jour dans « l'enseignement pratique », dégagée de l'appareil philosophique dont il avait dû faire usage pour lui donner une armature indestructible, et qu'elle fructifierait alors. Il s'imaginait qu'elle était sans défauts, parce qu'elle procédait des dogmes antérieurs et qu'elle suivait la voie indiquée par « la raison commune ». Le mouvement dont elle était animée ne correspondait-il pas au mouvement régulier et invincible de l'évolution ?
Il est vrai que le déisme était dans le courant mental de la génération, — à part la charpente théologique, si curieusement et si doctement ménaisienne, qui nous permet d'appeler le prêtre breton, selon l'heureuse expression de Renouvier, le dernier des scolastiques hérétiques. Précisément, en tant que construction d'un éclectisme philosophico-cathoUque, le temple de notre pélagien n'a point attiré les sympathies : il est resté sans fidèles et sans choristes. Sans doute, La Mennais a renforcé pour sa bonne part la marée de religiosité chrétienne, qui battit son plein parmi les hommes de ce temps-là ; mais, qu'on y fasse attention, ce n'est point par ses traités de rehgion que l'abbé a obtenu cette influence, c'est plutôt par son Livre du peuple, et c'est beaucoup plus encore par ses Paroles d'un Croyant. Celles-ci forment le psautier ménaisien dont tout le monde récite l'office, en attendant la fête idéaliste et généreuse de 1848. Les esprits avancés de l'époque Louis-Phihppe sont des romantiques, qui prononcent avec plaisir le nom de Dieu, et qui saluent le Christ comme le précurseur des temps modernes. Barbés invoque Jésus en attendant la mort ; Ledru-RoUiu cite le Révélateur qui prêcha l'égalité et la fraternité ; Raspail lit VEvangile et le Phédon. La
littérature de Lamartine et de George Sand s'accommode à cette piété révolutionnaire et à toutes les conciliations de la nature et du christianisme. Déranger est le chantre du Dieu des bonnes gens. Il dit familièrement du Christ : « C'est aussi mon homme, à moi », et il le considère comme le meilleur de tous les philosophes. Dargaud, écrivain oublié, qui n'en fut pas moins un causeur brillant, aux amitiés distinguées, mentor rehgieux de l'auteur de Jocelyn, admirateur de La Mennais, est à la fois un prosélyte du spirituaUsme et un anticlérical résolu. Chaque déiste a son accent particuher, plus aristocratique ou plus riche de poésie chez l'un, plus populaire et plus titubant chez l'autre, plus coloré en rouge ou plus animé de haine au cathoUcisme chez celui-ci, plus lointain dans une brume de panthéisme ou plus lourd de chair ardente chez celui-là, plus raisonné ou plus utilitaire chez quelques-uns; en tout cas, chez personne nous n'observons le moindre souci de la métaphysique ménaisienne.
Après 1848, on ne fut pas incUné par les événements à compter sur l'aUiance de la reUgion et de la liberté. On se réclama, non de la théodicée, mais de l'histoire, de la science, du droit, et l'inspiration vint aux nouvelles générations, directement ou indirectement, d'Auguste Comte, de Littré, de Renan, de Taine. Dieu fut relégué dans le domaine de l'inconnaissable, ou dans la catégorie de l'idéal. La foule continua de se plaire au déisme humanitaire et anticlérical de Victor Hugo, tandis que les spiritualistes de l'Université s'attachèrent au livre de Jules Shnon sur la Religion naturelle (dont la première édition est de 1856). Mais, nulle part, on ne songea à créer une théophilanlhropie teUe que La Mennais l'avait rêvée. Susceptible de s'organiser et de croître, au moment où elle parut, la secte qui naquit à l'époque du Directoire n'a aucune chance de
refleurir à l'heure actuelle, et c'est elle seule qui pourrait donner la vie au programme ménaisien.
George Sand disait, en parlant de notre héros : « Les hommes comme lui font les religions et ne les acceptent pas ». L'apôtre malouin aurait pu renvoyer son admiratrice à une page assez forte de l'Essai sur l'indifférence. Elle y aurait lu ceci : « Gn ne fait point les sociétés ; la « nature et le temps les font de concert... Gn veut tout créer « instantanément, tout créer d'imagination, et fondre, en « quelque sorte, la société d'un seul jet, d'après un modèle « idéal, comme on jette une statue en bronze... Gn croit « tout savoir, parce qu'on a beaucoup agi, beaucoup souf- « fert, et qu'après avoir disséqué des peuples tout vivants « pour chercher dans leurs entrailles les mystères de l'or- « ganisation sociale, la science doit être complète, et la « société parfaitement connue. Dans cette confiance, rien « n'arrête, rien n'embarrasse ; on constitue, et l'on constitue « encore ; on écrit sur un morceau de papier qu'on est une « monarchie, une répubMque, — une reUgion, aurait-il pu « ajouter, — en attendant qu'en réalité on soit quelque « chose... »
En résumé, le déisme ménaisien, rationaliste et scolas^ tique, à métaphysique trinitaire, à théologie et à hturgie simili-catholiques, n'a exercé aucune séduction, n'a inspiré aucune action, est tombé dans un oubli profond, le soir même du jour de sa naissance. Le philosophe de La Chênaie s'est trompé gravement en croyant élaborer la reUgion de l'avenir.