CHAPITRE XXVII LA PRISON
Un an de prison, c'est une peine de mort partielle, car c'est une année retranchée de la vie. Cette sentence de La Mennais n'est point applicable à son cas. Si pénible que fut à l'illustre vieillard, de santé toujours incertaine, son existence dans une cage du sixième étage, le temps qu'il passa dans l'oubliette gouvernementale ne resta perdu ni pour les belles-lettres, ni pour les plaisirs de l'amitié.
Il trouva dans les publications que nous avons énumérées aux chapitres précédents, et qu'il envoyait non sans fierté du haut de sa geôle, un moyen de poursuivre son enseignement et de justifier le sérieux de sa mentalité nouvelle. N'essayait-on pas de l'avilir par l'histoire de ses variations ?
Il avait reçu des adresses, dont celle-ci, — que je possède et qui porte plus de quatre cents signatures, — donnera le ton :
« Au citoyen Lamennais, — Citoyen, les patriotes lyon- « nais éprouvent le besoin de vous témoigner toute la sym- « pathie que leur inspirent votre beau talent et le noble « usage que vous en faites, de vous dire la douleur que leur
« a fait éprouver l'arrêt inattendu qui vous frappe. — La « société est ainsi faite que les défenseurs du peuple ont « bien souvent à souffrir ; heureusement la grandeur de la « mission soutient le courage et relève l'énergie ; la cons- « cience du bien que l'on fait aide à supporter les maux. — « Dans cette prison, qui sera bien douloureuse peut-être « pour votre frêle santé, dans ces entraves matérielles « imposées au génie, que l'estime des patriotes vous sou- « tienne. — C'est dans les souffrances que la foi brilla tou- « jours de son plus vif éclat; de votre prison, nous en sommes « certains, sortiront vos plus belles paroles pour l'émanci- « pation nouvelle de l'humanité. »
Des démonstrations du même genre continuèrent de lui parvenir au nom d'ouvriers ou de divers comités réformistes. Le peuple, écrivait le docteur Sales Girons, tourne ses regards vers Sainte-Pélagie, et son oreille est attentive à tout ce qu'on veut lui dire de la vertu et de la captivité de son tribun : « Il vous a parlé ? Vous l'avez donc vu ? « Parlez-nous de lui. — Le roi donc voulait lui faire donner « un peu plus d'air, il a refusé cet air ; il n'a pas voulu un « peu plus de lumière, pour ne pas dire à un homme merci « d'un rayon de soleil... — On dit qu'il est malade. — Il « va mieux ; mais il est triste et vieilli ; son corps se courbe, « mais son âme est inflexible, et son intelligence infati- « gable...
Les visiteurs ne manquaient pas à Sainte-Pélagie. Le prisonnier fut sensible au désir qu'exprimèrent de l'aller voir des royahstes qu'il avait connus jadis, comme M. de Forbin-Janson et M. de Conny. Il ne fut pas indifférent à la proposition que lui fit transmettre l'archevêque de Bordeaux de le rencontrer dans sa cellule, « mais la chose, pour bien des raisons, doit en rester là », répondit-il. En revanche, il se montra blessé du fracas que produisit George Sand
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en s'adressant au ministre, comme pour se faire ouvrir d'autorité la porte de son donjon.
L'auteur des Sept cordes de la lyre a contribué pour sa bonne part, — avec Madame Marliani et Madame d'Agoult — au jugement que La Mennais porte sur les femmes dans les Discussions critiques, et aux leçons qu'il leur donne. Comme nous vous comptons parmi nos saints, lui répondit la dame de Nohant, dans une lettre qui ne manque pas de noblesse, « comme vous êtes le père de notre église nouvelle, « nous sommes toutes désolées et toutes découragées quand, « au lieu de nous bénir et d'élever notre intelligence, vous « nous dites un peu sèchement : Arrière, mes bonnes filles, « vous êtes toutes de vraies sottes ». Il préférait recevoir Madame Cottu, mère de famille, et femme qui avait de la piété. Son amitié chaude et délicate, fidèle à travers les vicissitudes du temps, lui paraissait comme ces fleurs en petit nombre qui subsistent après l'orage et dont le parfum est plus doux.
Parmi les visites qui lui -étaient particulièrement agréables, il faut détacher celles de Béranger et de Chateaubriand. Naguère (dans VEsquisse), il avait célébré le chansonnier comme le génie où le peuple oublié si longtemps avait reconnu son propre génie, et il avait inscrit l'Autre au rang des poètes immortels, à côté de Rousseau, et dans la compagnie de Goethe et de Byron. Et c'est le souvenir des conversations entre les doux Malouins qui est conservé dans les Mémoires d'Outre Tombe, avec des accents dignes de si hauts interlocuteurs :
« Je ne vais pas voir les prisonniers, comme Tartufe, « pour leur distribuer des aumônes, mais pour enrichir « mon intelligence avec des hommes qui valent mieux que « moi. Quand leurs opinions ditTèrent des miennes, je ne « crains rien : chrétien entêté, tous les beaux génies de
« la terre n'ébranleraient pas ma foi... Si je pèche par excès, « ils pèchent par défaut ; je comprends ce qu'ils comprennent, « et ils ne comprennent pas ce que je comprends. » — Je souligne cette formule qui me semble une réponse très directe à La Mennais. On racontait couramment que le métaphysicien avait éprouvé dans son jeune âge la sensation de l'infini et qu'il avait murmuré devant les flots en courroux : Les autres regardent ce que je regarde, et ne voient pas ce que je vois. — « La révolution de juillet a relégué aux ténèbres « d'une geôle le reste des hommes supérieurs dont elle ne « peut ni juger le mérite, ni soutenir l'éclat. Dans la dernière « chambre en montant, sous un toit abaissé que l'on peut « toucher de la main, nous, imbéciles croyants de liberté, « François de Lamennais et François de Chateaubriand, « nous causons de choses sérieuses. Il a beau se débattre, « ses idées ont été jetées dans le moule religieux ; la forme « est restée chrétienne, alors que le fond s'éloigne le plus « du dogme : sa parole a retenu le bruit du ciel... »
Il ne serait pas juste d'omettre au nombre des chers visages qui réjouissaient le cœur du condamné son bon Ange, comme il appelait alors son neveu, qui s'était efforcé de rendre plus confortable la chambre de pénitence. — Ange Blaize avait trente ans. Il était venu à Paris pour achever ses études, qu'il étendit aux sciences et à la médecine, mais il cultiva principalement l'histoire et le droit. Il servait de secrétaire à son oncle, dont il reflétait, avec l'enthousiasme le plus sincère et le plus désintéressé, les idées politiques et rehgieuses. — Dans son ardeur à poursuivre les réformistes, le gouvernement traduisit Ange Blaize en police correctionnelle, le 10 juin 1841. Un tel procès ne pouvait qu'aviver l'affection qui unissait le neveu et l'oncle et exciter leur haine mutuelle pour le régime de Louis-PhiUppe.
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Je remercie maître Adrien Benoît, dit l'inculpé à ses juges, « de la généreuse indignation avec laquelle il a repoussé « l'accusation portée par M. l'avocat du roi contre l'homme « illustre dont le nom est une des gloires de la France ».
Le président : « On ne l'a pas accusé. »
Blaize : « M. l'avocat du roi a dit que les écrits de M. Lamennais avaient produit l'exaltation de mes idées. »
L'avocat du roi : « Je n'ai pas dit cela. »
Blaize : « Cela est écrit dans le réquisitoire qui se trouve sous les yeux du tribunal. On m'y fait un crime d'être neveu de M. Lamennais ».
Le Président : « Continuez. »
Blaize : « ...contre l'homme illustre dont le nom est une « des gloires de la France, et qui, tout en acceptant avec « résignation l'arrêt qui l'a frappé, n'expie pas moins aujour- « d'hui dans les fers son ardent dévouement à la cause du « peuple et à la grandeur de la nation. »
Acquitté d'abord, le prévenu fut condamné en appel. Le 25 août, La Mennais écrivait à M™^ Yéméniz : « Notre aimable gouvernement vient de se charger de loger mon neveu pour deux mois, non pas près de moi, mais dans la même maison que moi. Comment jamais pourrai-je m'acquitter de la reconnaissance que je dois à ces gens-là ? » — Il faut connaître ces faits pour comprendre la progression de colère que les amis observaient dans le langage du vieillard : « On ne saurait se taire, disait-il, en présence de ces audacieux attentats et de ces révoltantes injustices. — Je ne sais si on sera assez sot pour pardonner, mais moi, je n'oublierai jamais rien. »
Pour rendre la paix à son âme, Béranger aurait voulu le détourner dos brochures de combat et attacher sa plume à l'achèvement de son « admirable ouvrage » de philosophie ; il désirait aussi l'amener à jouer du piano. Les con-
seils de Pierre- Jean avaient du bon : « il a tant d'esprit et de sens ! », avouait La Mennais. — Aussi bien, celui-ci retrouvait à certaines heures la gaieté qui charmait jadis les hôtes de La Chênaie. Parfois, son cachot semblait une retraite mystérieuse de Platon. Un soir, rapportait un pubhciste répubhcain, qui ne l'aimait guère, l'ombre me dérobant l'aspect de la cellule et les traits du captif, je me crus, en écoutant ce philosophe et ce législateur, assis, avec le divin Grec, contre les colonnes du temple de Sunium.
Et le poète s'enchantait au bruit des cloches qui éparpillaient de la musique dans les airs jusqu'à sa lucarne. Ou bien, il s'abandonnait à de beaux projets d'exil en Orient : « Peut-être trouverait-on près du Bosphore, sur la côte d'Asie, une existence assez tolérable. » Plus souvent il songeait à sa province natale, il évoquait les scènes de son enfance. Dans de petits poèmes en prose, il traduisait les tableaux qui revivaient à ses yeux. Il les a publiés dans la suite, sous le titre de Voix de Prison. Quatre de ces pièces sont des œuvres d'art parfaites, qui devraient orner les anthologies classiques. Ses Laboureurs, son Petit pâtre, sa Jeune fille noyée, ses Pêcheurs, offrent un ciel de lumière, un parfum de bruyère, une chanson de la mer, une netteté de vision, avec la richesse et la précision des termes évocateurs d'images, un sentiment de tendresse humaine, qui prouvent quel grand amant de la nature et quel écrivain rare se promenait jadis sur la rive malouine ou dans la campagne de La Chênaie. On serait presque tenté de dire : que n'a-t-il toujours écrit comme cela ? Délicieuse récréation du métaphysicien et du sociologue, il lisait ces morceaux, dans sa geôle de Sainte-Pélagie, à ses amis, Emile Forgues, Madame Cottu, Chateaubriand.
Parmi ses compagnons de captivité se trouvait un de ses admirateurs, Alphonse Esquiros, qui, lui aussi, composa
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ses Chants d'un prisonnier. De poète à poète on se donne la main. Et le vieillard recommanda chaudement le recueil de ce « jeune homme fort doux et fort bon ». Il en fit acheter un exemplaire par la duchesse de Vicence, et il écrivit à un républicain de nom célèbre : « Vous prendrez sûrement, mon cher Carnot, un exemplaire des Chants d'un prisonnier, pour aider à payer l'amende à laquelle l'auteur, retenu en prison, a été condamné. — Votre dévoué : F. Lamennais. » Comme le bienheureux qui abandonna son capuchon pour ne pas gêner une couvée de roitelets qui s'y était mise au chaud, et qui a légué son nom au rocher natal des corsaires, le philosophe de Saint-Malo n'était pas indigne de figurer dans quelque fable gracieuse où les humbles volatiles seraient des acteurs, race innocente et musicale, qui se nourrit dans la pureté des airs. Vers la fin de mai il écrivait : « Nous rebroussons vers l'hiver, tellement qu'aujourd'hui j'allumerais du feu, si je ne craignais de déranger de pauvres petits moineaux, qui ont niché dans le tuyau de mon poêle. » Ce trait passa de bouche en bouche et s'ampUfia en légende (invraisemblable, comme il convient), que Brizeux rendit en vers à la mort du grand lyrique :
« ... En vain gronda la bise, en vain depuis novembre
« Jusqu'en mars pluie et neige assiégèrent la chambre :
« Le tison resta mort. Blotti sous son manteau,
<i Le sage tendrement souffrit pour un oiseau :
« Mais, au moindre rayon, pour son ami fidèle,
« Gaîment au bord du toit gazouillait l'hirondelle, n
Les oisillons n'ont point tant de sollicitude pour les prisonniers, et notre captif comptait de préférence sur les hommes pour le distraire. Bien que sa correspondance fût plus entravée qu'à l'ordinaire, elle demeurait son plaisir. Il avait besoin d'exprimer au jour le jour ses sentiments.
ses rêves, ses pensées, et d'agir sur l'opinion des autres. Au nombre des réponses qui l'intéressèrent davantage, citons une longue lettre inédite de Mazzini. Elle fut envoyée de Londres, très probablement. Elle est datée du 6 août 1841 :
« Pardonnez-moi mon silence. J'ai été tout ce temps en « butte à toutes sortes de chagrins moraux et matériels. « Mes lettres n'auraient pu renfermer que des plaintes « contre les choses et les hommes ; et la plainte à vous qui « souffrez aujourd'hui pour nous tous, m'aurait paru une « lâcheté. J'ai préféré de me taire. Je n'ai pas besoin au « reste de me disculper avec vous ; je n'ai besoin que « d'affirmer que je vous admire et vous aime de plus en plus.
« Je vous adresse un second numéro de notre feuille pour « les ouvriers. Vous y trouverez encore votre nom. L'article « vous prouvera du moins que, malgré mon silence, vous « étiez présent à mon souvenir. Veuillez vous rappeler que « j'écris pour des ouvriers, qui sont entièrement en arrière, « et pour lesquels on n'a jamais rien entrepris. Le journal « se glisse en Italie avec bien de difficultés et de lenteurs ; « mais enfin il s'y glisse.
« Je ne puis vous parler de V Esquisse. D'abord, et prenez « ceci littéralement, je n'ose pas. Ensuite, il me faudrait « vous écrire vingt pages, et je n'ai que le temps de vous « écrire vingt hgnes. Dans l'ensemble, c'est un livre magni- « fique ; magnifique par l'unité de la pensée, par l'enchaîne- « ment logique, et la force de déduction. Je ne parle pas « des formes et du style, car il n'y a pas, je pense, de con- « testation sur cela. Il me paraît aussi vrai dans sa plus « grande partie. Je dirais en tout, si je n'y trouvais pas, « dans la première partie, l'empreinte, un peu trop forte à « mon avis, de la théologie chrétienne. Je ne sais si c'est « le langage ou le fonds ; mais, par l'un ou par l'autre, le
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« développement que vous donnez à l'idée trinitaire me « paraît pécher en ce sens. J'ai réfléchi, réfléchi, réfléchi '« encore en vous lisant, sans que la distinction en trois « personnes ait pu m'apparaître aussi clairement essen- « tielle, aussi importante pour l'avenir que tout votre livre « le dit. Sa valeur me semble être plutôt historique que (' dogmatique. L'humanité me paraît avoir fait par elle « plutôt de l'analyse que de la synthèse : du polythéisme « en grand, si je puis ainsi m'exprimer. Je pense que dans « la série des époques religieuses envisagées comme autant « de phases du plan éducationnel à travers lequel nous « marchons vers le but, nous avons pris Dieu plus exclusi- « vement sous l'une ou l'autre de ses faces, ne nous sentant « pas encore assez forts pour le contempler dans son unité. « Dieu-Puissance me paraît caractériser l'ensemble des « vieilles religions orientales. Dieu-Intelligence l'ensemble « des croyances chrétiennes. 11 va sans dire que chacune « de ces deux grandes conceptions religieuses s'engrène dans « l'avenir par le pressentiment de plus en plus révélé du « terme immédiatement successif. Je crois que nous appro- « chons à grands pas d'une troisième conception religieuse, « c'est-à-dire embrassant ciel et terre, qui, en rajeunissant « autant que possible les deux autres faces, s'appuyera avec « plus de prédilection sur Dieu-Amour. Est-ce à dire que « l'avenir reculé ne nous réserve pas la conception qui con- « templera autant que possible ici-bas Dieu, Dieu dans son « unité ?
<c Quant à la partie humaine de votre ouvrage, elle sera « parfaite pour l'époque, si vous pouvez, comme je le pres- « sens par les trois volumes, vous tenir toujours en garde « contre tout esprit de réaction qui, devant tous les sys- « tèmes absurdes et immoraux qu'on quahfie aujourd'hui « de sociaux, et qui absorbent l'individualité, vous entrai-
« nerait à lui faire une trop large place dans votre édifice. « Il y a, vrai dire, de quoi réagir ; et c'est pourquoi on « ne peut jamais assez se tenir sur ses gardes. Nous avons « ici, parmi les ouvriers français surtout, des échantillons « de toutes vos fractions du parti ; et il y aurait de quoi « dégoûter tout homme qui n'aurait pas sa foi en l'avenir « aussi robuste que nous l'avons. Nous avons des hommes « qui prétendent que l'avenir des sociétés n'a rien à démêler « avec les croyances religieuses, et qui font, en conséquence, « de ces dernières un instrument de consolations purement « individuel, qu'ils abandonnent entièrement au caprice « de l'individu. Nous avons des hommes qui votent par « assis et levé l'abohtion de toute nationahté, c'est-à-dire « qui veulent briser le point d'appui du levier dont ils préce tendent vouloir se servir. Nous avons des communistes ; « nous avons de tout. Nous brisons avec tous, et nous vous « savons gré de le faire aussi vigoureusement que vous le « faites. Je n'ai pas vu votre dernière publication sur Vauenir « du peuple ; mais j'ai vu dans le National, je crois, l'extrait « qui regarde le communisme, et c'est bien. Poursuivez « courageusement votre œuvre. Il est temps de parler toute « la vérité qu'on possède, et de combattre toutes les erreurs. « Nous ne pouvons prêcher le Progrès et nous taire sur des « hommes qui voudraient nous immobiliser, en supprimant « presque tous les élémens de l'activité humaine. Il y a « quelques jours, un homme que vous connaissez me disait « en improuvant ce qu'il appelait le ton tranchant de votre « dernier travail : « il ne faut pas briser avec le communisme ; « car, si nous le faisons, de quoi nous servirons-nous pour « tenir en arrière les gens du National ? » Ce mot donne « bien la mesure des hommes auxquels nous avons à faire : « ce sont des politiques, des hommes de parti et non pas « de croyance. Ils veulent introniser une foi nouvelle, Machia-
« vel à la main. Permettez-moi de classer avec eux, quoi « que vous puissiez en penser, les réformistes parlementaires, « et tous ceux qui attendent l'initiative d'une Epoque, « d'un coup d'État gouvernemental. Ont-ils une idée bien « nette de notre mission ? Ne subalternisent-ils pas l'œuvre « de Dieu, le triomphe de la vérité, au caprice de Louisce Philippe, ou de tout autre ennemi de la vérité ? Prêchons « aujourd'hui ; prêchons tant que nous n'avons pas con- « quis un assez grand nombre d'hommes à nos croyances ; « maisje jour venu, agissons ; l'initiative est à nous.
« Quant à moi, si je le pouvais, j'agirais demain. Nous « avons là-bas, en Italie, un terrain vierge, un élément qui « n'a jamais été mis à l'œuvre, le peuple, à appeler sur « l'arène. Le passé n'est rien ; car tous mes essais de révo- « lution jusqu'ici n'ont reposé que sur les intérêts et sur (( les forces d'une fraction, mihtaire, patricienne, ou bour- « geoise, de la Nation. Nous ne manquons, je vous l'assure, « ni de bonnes intentions, ni de forces, en Italie. Seulement, « ces forces sont frappées d'inertie ; toutes nos conspira- « tions ne peuvent s'adresser qu'à ce qu'on appelle les intel- (( ligences, qui ne font rien, qui ne feront jamais rien. Le « peuple, notre peuple, qui a l'intelligence du cœur ne peut « ni nous lire ni nous entendre. Il nous faudrait lui parler « par l'action. Quand je prouve à nos hommes de l'Itahe « centrale qu'ils peuvent en vingt jours s'insurger victo- « rieusement, ils me répondent qu'ils le peuvent, mais « qu'ils ne le veulent pas, parce que, en 1831, ils l'ont fait, « et qu'ils sont restés seuls. J'ai beau leur dire qu'ils n'ont « rien fait de national en 1831 ; que l'Italie ne devait pas « les suivre sur l'arène étroite, locale, mesquine, dans « laquelle ils avaient, eux, dès leurs premiers actes, parqué « la révolution ; ce n'est qu'à un petit nombre d'iiommes « de la classe moyenne que je m'adresse ; le peuple est
« essentiellement en dehors de mon travail secret. Si je « n'avais pas épuisé, dans mes travaux antérieurs, mes « moyens personnels ; si je n'étais pas réduit à écrire pour « vivre des articles dans les revues anglaises ; si, dans un « temps où toute spéculation matérielle hasardeuse trouve « des donneurs de fonds, je pouvais trouver pour l'éman- « cipation de 22 milHons d'hommes la somme mesquine de « 150.000 francs, j'irais, tout de suite, planter à Rome, dans « cette Rome qui a eu deux mondes et qui en couve un trotte sième, le drapeau qui porte écrit « Dieu et le peuple ». Le « travail secret que depuis dix années je poursuis me donne « assez de garanties pour l'insurrection dans les deux tiers « de l'Italie; le reste n'est, selon moi, qu'une affaire de « direction. Je vous dis tout cela, parce que vous m'avez « demandé, dans votre dernière lettre, quels étaient mes « projets, quelles étaient mes espérances. 0 Lamennais ! « quel beau champ n'ouvririons-nous pas à vos doctrines, « si c'était à nous que l'initiative pouvait échoir !
« Veuillez me donner des nouvelles de votre santé ; et « croyez toujours, si tant est qu'elle vous soit bonne à « quelque chose, à l'affection bien sincère de votre
« Joseph M. »
Le philosophe breton répondit à l'agitateur italien, le 18 août, pour le convaincre de « l'importance souveraine de la conception trinitaire de Dieu », et pour l'engager à lire avec attention ses opuscules nouveaux. Il terminait sa missive en ces termes : « Aimez-moi, Mazzini, comme je .vous aime, en frère, et ne soyez pas désormais si longtemps sans m'écrire. » — Ainsi se parlaient entre eux ces deux révolutionnaires illustres, qui avaient tant de points de contact dans leurs idées rehgieuses et dans l'élévation de leur caractère.
Colloques de la correspondance, causeries des visites amicales, activité de la composition littéraire, tels sont les dérivatifs au confinement du vieillard, avec les lectures récréatives qu'il se procurait. Je pardonne presque tout aux écrivains, disait-il, « pourvu qu'on ne m'ennuie pas ». Balzac l'intéresse ; Henri Monnier lui semble merveilleux de vérité ; Rabelais l'amuse par l'intensité de sa verve et le sérieux caché sous sa folie; Stendhal lui plaît par la peinture de mœurs franches et fortes ; Sand a des pages magnifiques ; tandis que Rousseau, même dans ses ConfessionSy finit par lui paraître « gonflé, aiïecté, faux de sentiment et souvent d'expression ».
Et le temps passe. Entré dans la prison le 4 janvier 1841, vers trois heures de l'aprés-midi, l'ermite breton (comme il signait autrefois) en sortit le 3 janvier 1842, dans la matinée. Le public commençait à l'oublier. M™^ Cottu fut la première à l'aller voir dans son nouvel appartement de la rue Tronchet, auquel on accédait par 118 marches. Bientôt, Béranger réunit autour de sa table quelques amis pour fêler la délivrance du polémiste. Après le dîner, il lut sa chanson de l'Apôtre, qui était dédiée au prêtre malouin :
« Paul, où vas-tu? —Je vais sauver le monde. « Dieu nous donne une loi d'amour.
« — Apôtre, la sueur t'inonde, « En festins ici passe un jour... »
Et le semeur de verbe, qui croyait et s'émouvait à la sainte amitié, embrassa avec elTusion le bourgeois de Paris.