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CHAPITRE XXVIII HUIT ANNÉES DE LA SOIXANTAINE

En descendant de la cage où le gouvernement de Louis- Philippe l'avait enfermé, La Mennais espérait s'emplir à nouveau la poitrine de l'air pur et vivifiant de sa jeunesse dans un voyage en Bretagne. Il ne soufïrit pas trop du froid, mais la fatigue, et l'aspect désolé de la campagne, gâtèrent un peu le séjour désiré ; puis, malgré la bonne volonté des hôtes, il ne retrouvait sur les visages et dans les choses ellesmêmes que le passé, ce passé avec lequel il avait rompu. Aussi rentra-t-il au logis parisien sans regrets bien vifs de la province, heureux, pourtant, des prévenances de sa famille et de ses amis ; et il se mit à composer le h\Te de ses vengeances et de ses espérances.

Cet ouvrage parut en février 1843. Il était intitulé Amschaspùnds et Darvands. Ces noms, empruntés à la rehgion des Perses, désignent les génies du bien et ceux du mal, qui se disputent l'empire de la création. Leurs conversations, ou leurs monologues qui se répondent, constituent les Lettres persanes de La Mennais, mais combien différentes de celles de Montesquieu, par le style et par l'esprit ! La satire du Malouin n'est point légère d'habit ni d'accent.

elle n'a point le sourire libertin ni le geste précieux, et elle n'égratigne pas à l'épingle. Elle prend à fond, avec un harpon marin, déchire en long et en large, rit en sarcasmes énormes, insulte en peintures à fresque ; mais elle a l'âme simple, elle se pare, à l'occasion, des vêtements les plus frais et les plus riches, se fait charmante et récite sa prière ; ou bien elle vaticine, et multiplie les professions de foi ; elle clôt enfin ses lèvres après un acte d'espérance.

Notre Swift breton passe donc en revue pour les couvrir de dérision, ou les livrer à l'exécration, les diverses formes de gouvernement, l'Angleterre commerciale, la Russie oppressive, la chambre des pairs, celle des députés, Guizot (ce pédant rogue, ce cuistre hargneux), Thiers (petite figure remuante et glapissante). Cousin (Judas à la mine épaisse et sensuelle), le monde de la finance, la justice, les philanthropes, la fatuité des corps savants, la httérature matérialiste ou vénale, les théories ou les sectes qui menacent la dignité du mariage et de la famille. Il annonce la fin de toutes les religions révélées et de toutes les institutions du passé. Mais il croit au progrès, « qui ne laisse pas de s'accomplir irrésistiblement aussi bien dans l'ordre pratique que dans l'ordre des idées ». Il proclame que le désordre du moment, si effrayant qu'il soit, n'est que le phénomène fatal d'une période de transition, où les démolitions innombrables et nécessaires mettent obstacle à une vue nette et joyeuse des reconstructions qui surgissent. L'avenir verra « le triomphe du bien ».

Les Amschaspands furent lus. Ils eurent en juin 1843 une seconde édition (et non pas une troisième, comme le ferait croire la couverture). Mais ils furent mal accueilUs. C'est un livre « violent et désordonné », clama Lerminier, dans la Revue des deux mondes ; l'auteur « a sali ses pages de ce que peut vomir d'outrages la haine la plus furieuse.

et, nous ne craindrons pas de le dire, la plus inepte » ; il « jette son fiel sur toute chose et sur tout homme ». Dans le Correspondant, Alfred de Courcy fit observer que rien n'était moins gai « que ces continuels lazzis sur la bêtise des hommes », et qu'après la lecture d'un beau passage on se sentait glacé dans son admiration par « des triviahtés et des quolibets ». George Sand entra dans la mêlée pour répondre à la critique de Cuvilher-Fleury, publiée dans le Journal des Débats. Elle exalta, dans la Revue indépendante, « le dernier prêtre, le dernier apôtre du christianisme de nos pères, le dernier réformateur de l'Eglise ». vSon œuvre est grande, disait-elle ; cependant il n'a pas assez compris la mission de la femme moderne, et il a conservé dans ses plans « quelque chose de trop ecclésiastique ». Volontiers, nous irions « le tirer par sa soutane (la seule soutane qui nous inspire encore du respect), pour lui dire : « Père, grondez-nous tant que vous voudrez, nous aimons mieux vos reproches que votre silence... Moquez-vous, tonnez, menacez ; tout cela est beau venant de vous, et vous ne blesserez jamais une âme sincère. »

Les aristarques n'ont pas cessé d'être sévères pour les Amschaspands. En 1849, une revue anglaise {The british quartcrlij review) exprimait le regret que l'écrivain eût choisi un cadre singulier pour sa matièfè. Les lecteurs étrangers, chsait-elle, et même les lecteurs français, éprouvent quelque peine à suivre la pensée de l'auteur, à travers ces noms bizarres ou barbares, tirés d'une mythologie qu'aucune éloquence ne saurait rendre populaire en Europe. En 1855, Rispal (dans le Correspondant) reprochait à l'ironiste de se perdre dans ses emportements : à la place d'une satire fine, incisive, sa plume courroucée ne produit qu'une diatribe. En 1892, SpuUer réprouvait encore ce volume « d'une facture pénible » et « d'une lecture fastidieuse »,

pamphlet lourd, obscur, « et presque incompréhensible ».

Est-ce que les tristes Amschaspands, mandait Béranger au pasteur Peyrat, ne vous ont pas montré le fond d'une âme découragée ? — Notez que le chantre des Infidélités de Lisette tenait beaucoup à inscrire le philosophe au catalogue des cœurs défaillants, — dont il se déclarait, naturellement, le bon Samaritain. L'indignation du chansonnier est comique, quand son admirateur calviniste semble croire (quel renversement des rôles!) que le prêtre breton pouvait le consoler dans ses souffrances ! — Trois ans auparavant (24 avril 1840), La Mennais répondait à Louis de Potter : « Vous avez eu raison de penser que ce qu'on vous a dit de mon découragement n'était pas vrai. Je crois aussi fermement que jamais à l'avenir meilleur qui se prépare, et, autant que jamais, je suis disposé à travailler, selon mes moyens, à sa réalisation. » Ne vous méprenez pas sur le sens des couplets d'Alceste. Il maudit les hommes, parce qu'il a foi dans la capacité vertueuse de l'humanité.

Certes, la vieillesse commence à lui rendre son labeur plus difficile, et il sent sa pauvre vue diminuer. Mais le mens divinior n'est pas atteint. Et il collabore de toutes ses forces au progrès.

En février 1846, il donna le IV^ volume de son Esquisse d'une philosophie. Il y traitait de la Science. Mais il ne sépare pas la science de Dieu et des réalités immatérielles, de la science de la Nature et des réalités physiques. « Science des idées, science des phénomènes : voilà donc toute la science. » L'infini et le fini ne se peuvent connaître l'un sans l'autre. — Le principe d'évolution domine l'histoire de l'univers, mais, en ce qui concerne les animaux, on ne saurait accepter un transformisme absolu, qui les ferait dériver tous d'un type unique. — Je ncrte que le mot transformisme ne se trouve pas dans La Mennais. — Si l'homme

n'est pas créé par l'action immédiate de Dieu (théorie que rien ne permet de soutenir solidement), il ne vient pas non plus de la transformation des espèces (doctrine à laquelle on peut opposer trop d'objections), il naît en vertu des lois de la Nature, à l'époque où les conditions de son arrivée sont réalisées et déterminent son apparition. Chaque espèce a dû commencer non par un seul couple, mais par production multiple, dans les milieux oîi le développement d'une nouvelle espèce était provoqué par les lois de la Nature ; et l'homme semble bien avoir plusieurs centres d'origine. Quant à la vie, elle n'est certainement pas l'attribut exclusif de notre planète imperceptible. « Le souffle divin rempht l'univers, et partout il s'y manifeste en des multitudes d'êtres, qui s'élèvent, de l'organisation la plus rudimentaire, au sentiment et à la pensée, progressive elle-même sans fm, sans terme. »

Inutile de discuter les thèmes qui remphssent ce livre. La science est dans un devenir perpétuel, et un volume comme celui-là vieillit rapidement. Quelques pages sont d'une lecture agréable. Mais on demande moins à une telle œuvre de brillants mérites littéraires qu'une limpidité et une précision parfaites dans le style. Cette courageuse tentative de jeter les fondements d'une philosophie générale des sciences obtint peu d'hommages. Pourtant, l'auteur n'avait négligé aucune source d'information dans son travail. Depuis 1834, il s'était mis à l'étude des sciences physiques et naturelles, et, pour sa rédaction définitive, il avait solhcité l'avis de plusieurs spécialistes et mis son manuscrit sous les yeux d'Arago.

En même temps qu'on imprimait l'in-octavo de 468 pages, on mettait sous presse les Evangiles, « traduction nouvelle, avec des notes et des réflexions ». Cet ouvrage parut à la mi-janvier 1846. L'abbé Henri Maret reconnut que la

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traduction « généralement exacte » était remarquable » par l'élégance, le goût, et souvent par l'onction ». D'autres (comme Rispal, dans le Correspondant, en 1855) se montrèrent plus sévères, et jugèrent que le tour de la phrase, « sans doute biblique, mais assurément peu français », décelait « plus d'affectation que d'originalité ». Quant aux commentaires qui accompagnaient le texte, ils furent accueillis avec défaveur. En vérité, s'écriait l'abbé Jean, « ce pauvre Féli extravague ». Lerminier fut d'un avis analogue, dans la Revue des deux mondes. A Rome, on mit le volume à l'index (en août 1846), à cause de la malignité des annotations ; néanmoins, observe un docte jésuite, Hurtcr, la traduction était magnifique (siilo splendido). A Paris, le préfet de police éprouva les mêmes sentiments que la Sacrée Congrégation. Car, dans un rapport adressé au président du conseil (le l^^ janvier 1847), il signala parmi les ouvrages dangereux relui de notre héros.

Ce dernier poursuivit son travail, en faisant passer dans notre langue, avec un soin extrême, tout le Nouveau Testament, et il donna ce document des origines chrétiennes en deux petits volumes, débarrassés de ses gloses sur les Evangiles. Malgré ce coup de ciseau, l'insuccès de la nouvelle publication fut complet. En effet, elle date de novembre 1851, et le libraire en avait encore, en 1854, dans son magasin, 2.923 exemplaires, qu'il ne pouvait écouler. L'ouvrage se vendait cinq francs.

Ses études philosophiques ou religieuses étaient loin de détourner l'auteur du spectacle de l'agitation européenne. Il était attentif aux souffrances des peuples, aux douleurs de l'Irlande, particuhèrement, et la Pologne lui demeurait une patrie sacrée. Le 16 décembre 1846, il écrivait à Marion : « Vous ne connaissez qu'une très petite partie des horreurs qui se commettent dans le Nord. Ce

sont des crimes inouïs, tels que la terre n'en vit jamais. Il y aura une justice terrible, on doit s'y attendre, et l'appeler de tous ses désirs. Car, sans cela, les peuples cesseraient de croire en Dieu. » Sous l'empire de cette émotion, il venait de publier une Protestation de la démocratie française et du socialisme universel, intitulée Le deuil de la Pologne. Moins de trois semaines après, il lança un appel A la démocratie européenne, au nom de la démocratie française.

Sur ces entrefaites, les alTaires d'Italie prenaient un intérêt très particulier pour La Mennais. En effet, Grégoire XVI était mort le l^r juin 1846. « Les malédictions du peuple, dit un historien, accompagnaient dans la tombe le pape qui avait d'abord tout promis et plus tard tout refusé. » De l'une à l'autre extrémité de la péninsule italienne, l'opinion exigeait des réformes. Or, un mois après son élection. Pie IX fit publier une amnistie, et, guidé par quelques libéraux, il se mit avec bonne volonté à modifier le déplorable état des choses. La papauté semblait s'affranchir des doctrines absolutistes et s'appliquer à la résurrection de l'Italie. Tous les regards se dirigèrent alors vers l'ancien rédacteur de V Avenir, comme vers le prophète de ces Temps Nouveaux.

On me voudrait à Rome, écrivait l'abbé à ses amis. Cormenin, qui lui avait consacré jadis une page de chaude sympathie, fut plutôt surpris, pendant un séjour dans la Ville, de la manière dont « les hommes les plus considérables et les plus respectés » lui parlaient du vieil ultramontain. Ils l'ont prié, raconte La Mennais au baron de Vitrolles (10 septembre 1847) de me faire savoir « qu'ils avaient conservé de moi un tendre, et précieux, et pieux souvenir ». A cela rien d'étonnant, puisque le Père Ventura avait écrit quelques semaines plus tôt à son hôte de jadis : « J'ai

une ambassade à vous faire ; c'est de la part de l'ange que le ciel nous a envoyé, de Pic IX, que j'ai vu ce matin. 11 m'a chargé de vous dire qu'il vous bénit et vous attend pour vous embrasser. »

Lorsque, en 1834, un traducteur anglais donnait les Paroles, en ajoutant, au titre intérieur, que pour les avoir prononcées, le Croyant avait été damné éternellement par le pape de Rome, cet interprète avait des chances de convulser d'horreur et de plaisir un auditoire de romantiques :

« Mis hors du saint Empire et de la sainte Église, « Isolé, foudroyé, réprouvé, mais reste « Debout, dans sa montagne et dans sa volonté... « Rien n'a vahicu, rien n'a dompte, rien n'a ployé « Ce vieux Titan du Rhin, Job l'Excommunié ! »

Evidemment, le Job des rives de la Rance tombait sous le coup d'un certain nombre d'excommunications, qu'un canoniste aurait pu lui énumérer doctement. Mais le même spécialiste lui aurait expliqué, s'il en avait- eu besoin, qu'il était, après tout, dans la catégorie des tolérés. Car il ne fut jamais excommunié nommément, ni mis au rang des vitandi. Bien plus, on peut dire que le Vatican n'avait point brisé avec son apologète d'autrefois. Sans doute, Grégoire XVI avait qualifié en traits indignés sa superbia satanica, — mais en conversation privée, devant Brute, et M. Féli aurait à jamais ignoré ce mot, si l'auditeur ne l'avait transmis lui-même à l'intéressé, en avril 1836, avec le candide espoir d'épouvanter le pécheur sur l'état 'de son âme. En public, le Saint-Pére conservait un langage noble et paternel, et peut-être voulut-il réparer l'étourderie du prélat, lorsqu'il écrivit dans son bref du 21 décembre 1836, à Montalembert : « Plaise à Dieu que celui qui ne

cesse de nous contrister revienne enfin à son propre cœur! Quant à nous, nous continuons d'élever à cet efïet des prières suppliantes au Père des miséricordes. »

Non seulement en Italie, mais encore dans le jeune clergé de France, le fondateur du libéralisme catholique avait des sympathies, qui désiraient pouvoir se traduire. Le grand semeur de l'Avenir parlait à l'imagination des prêtres et à leur générosité. Ils désiraient voir dans l'Eglise du Christ autre chose qu'une administration et une routine. Ils constataient que les dernières murailles de la cité médiévale s'écroulaient, et que le catholicisme ne vivrait dans la cité future qu'en s'accommodant avec les libertés communes et même en les invoquant. Mieux que des laïques, parce que plus exposés aux étroitesses, aux taquineries, aux vexations diocésaines, ils se rendaient compte de la grandeur de l'œuvre entreprise par l'Ultramontain, et Os sentaient l'irritation qu'il avait dû éprouver en face de certaines inintelligences. « On le plaint », écrivait quelqu'un, « on l'aime », et l'on prie pour lui. — En Hollande, le grand publiciste du catholicisme. Le Sage ten Broek, mourait, en refusant de croire à l'apostasie de l'auteur des Paroles d'un Croyant. — Mais tous ces esprits teintés de ménaisianisme se trompaient en ne voyant dans le démocrate malouin qu'un homme aigri, qui se venge. Ils ignoraient ou ne comprenaient pas l'évolution d'un esprit, qui s'était totalement détaché des concepts orthodoxes. Tandis que le pélagien répétait : Je laisse la hiérarchie « dans le passé, c'est-à-dire dans le tombeau », Rome « n'a rien à me dire, et je n'ai rien à dire à Rome » ; les meilleurs dans le clergé pensaient avec satisfaction, comme David Richard : « La providence a suscité un pape généreux et bienveillant. Lamennais doit être content : tout ce qu'il désirait se réalise peu à peu. »

La vérité, c'est que le tribun breton ne se faisait pas d'illusion sur les difficultés que Pie IX rencontrerait dans le chemin où ses bons désirs le poussaient. Il prévoyait les conflits inévitables entre les impulsions de la démocratie et les traditions de l'autorité ; et bien que ces essais du Saint-Siège, et la faveur qu'on lui témoignait, calmassent pour un temps sa crise d'anticléricalisme, il n'était pas homme à faire halte dans sa voie. Un article anglais (dans Vllowitt's journal, en 1847) rendit parfaitement la réaUté des choses. La Mennais, y disait-on, regarde avec une curiosité intense le mouvement réformiste de Rome, et le bruit circule en France qu'on l'invite à se réconcilier avec l'Eglise. Mais, en rompant avec son sacerdoce, ce philosophe n'a point agi à la légère. Il n'est pas l'homme qui revient sur ses pas efïacés. Il a pour devise : « En avant, vers la lumière 1 Sans arrêt ! »

Pendant que Grégoire XVI s'éteignait, notre Malouin, qui n'aimait pas l'humanité pour se dispenser de secourir le prochain, se mettait au chevet d'un malade difficile, qui ne lui permettait pas de s'éloigner. Ce mourant était Jean-Alexandre de Rouillac, un méridional, dont l'histoire est singulière. A l'époque des poursuites contre la brochure sur le pays et le gouvernement, son attention s'éveilla sur le nom de rilluslre écrivain. Il apprit que celui-ci était le fils d'une famille qui lui avait été hospitalière et bienfaisante au temps d'un naufrage. Ce souvenir remontait aux années de son adolescence. La vie lui avait réservé d'autres tempêtes, mais lui avait ménagé d'autres ports. « Céhbataire et sans entourage », il fut heureux de voir un visage qui lui rappelait des aventures lointaines, et un homme dont les traversées difficiles étaient plus célèbres que les siennes. Il s'attacha à La Mennais, et mourut le 21 mai 1846, après l'avoir fait son légataire universel.

Moins gêné dans ses finances, M. Féli désira posséder « une espèce de petit château gothique, avec un peu de terre autour «, dans les environs de Combour, afin d'y terminer sa destinée en terre bretonne, dans la tranquillité des champs, « loin du monde et des hommes )>. Ce dessein n'aboutit pas. Du moins il est une preuve que le dernier voyage du Malouin dans sa province (en juin 1846) lui avait été agréable. Il s'était reposé chez Ange Blaize, son beau-frère, à Trémigon (propriété située à trois lieues et demie au sud de Dol). Certes, il aurait préféré revoir son cher paradis de La Chênaie, errer sous ces arbres dans la sève desquels coulait sa vieille vie, mais il craignait d'y rencontrer l'ombre d'un frère.

Au lieu d'afîaibhr ses ressentiments d'une vivacité injustifiée vis-à-vis de l'abbé Jean, les années semblaient en augmenter la croissance, parce que, dans la mesure où il s'éloignait de l'Eglise et prenait en aversion son sacerdoce, il rejetait sur les épaules de son aîné le poids de son orientation vers l'apologétique et de son enchaînement à l'autel. L'abbé Jean lui apparaissait dans son existence comme l'homme fatal, dont l'influence funeste l'avait égaré et précipité dans la soufïrance. En vain le saint prêtre lui fit savoir qu'il lui laissait la jouissance pleine, entière et absolue, sans la moindre réserve, de La Chênaie, et qu'il refusait à l'avance de recevoir « un centime pour cela », Féli se contenta de répondre : « Je ne veux d'aucune complaisance. »

Or, le 16 décembre 1847, l'abbé Jean fut frappé d'une violente attaque de paralysie. Deux jours après, il écrivit à son frère une lettre touchante, pour lui faire connaître le danger qu'il avait couru, et la fidélité, en face de la mort, de ses sentiments fraternels. Les relations reprirent. Et le 19 janvier 1848, notre héros annonça que, « sous le coup de pertes récentes et très considérables <>, il songeait à se

retirer à La Chênaie, pour y achever ses jours dans « une vie calme et douce ».

Mais, il calcula bientôt les inconvénients de ce projet, qui. lui semblait moins séduisant à mesure qu'il devenait plus réalisable, puis il espaça les lettres à son aîné. Enfin, la République, tant attendue, vint, tout à coup, trancher ses hésitations, en lui prenant la main pour le retenir dans la capitale. Elle allait ranimer sa flamme, rajeunir son nom et son crédit, jusqu'à l'heure des nouveaux mécomptes.

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