EST-IL RÉVOLUTIONNAIRE
Nous avons analysé les nouvelles idées religieuses de La Mennais. Il nous reste à dresser un tableau de ses principales idées sociales, au seuil de cette année 1848, qui semblait s'offrir à la réalisation de ses plans politiques.
L'humanité est régie par une loi de progrès. — Chaque chose a son moment caché dans les trésors de la science de Dieu, disait le sohtaire de La Chênaie, en 1814. Et tout se développe progressivement à l'époque précise où ce développement devient nécessaire, écrivait-il dans VEssai. Mais on peut calculer la marche des choses, insiste-t-il dans ses lettres de 1827 ; pour cela il suffit d'observer et d'analyser les idées qui pénétrent et échauffent les masses et qui emportent les nations ; un philosophe est capable de supputer l'action des doctrines comme le physicien celle des forces physiques. On connaîtra donc la direction irrésistible de la société, et, par cette direction, la hgne du progrès, car l'activité interne de l'humanité
vient de Dieu, et, d'après VEsquisse, obéit à une faculté native d'intuition directe.
Il faut savoir faire les révolutions inévitables. — Dès 1808, La Mennais disait que les révolutions sont des résultantes inévitables et que le rôle de l'homme y est secondaire ; si Luther n'eût pas fait la réforme, un autre l'eût faite à sa place^ Aussi, remarquait-il dans V Essai (1817, p. 43), « quand une révolution est inévitable, la sagesse commande de la faire soi-même, afin de la diriger » (il supprima cette maxime dans les éditions suivantes, à la demande de Fabbé Jean, mais cette maxime fut toujours la sienne). Qu'on ne cherche donc pas à gouverner avec de petites habiletés et de petits ménagements, mais en voyant clair, en s'identifiant à l'esprit de son temps, et en marchant devant les hommes. Qu'on ne craigne pas d'abandonner les choses frappées de mort, qui voudraient survivre. « Le vrai danger en politique n'est pas de céder à la nécessité, mais d'y résister. » Et le révolutionnaire (au sens péjoratif de ce nom), ce n'est pas l'homme qui marche avec le monde, mais celui qui veut empêcher le monde de marcher.
La violence est un mal. — Si l'on précipite les révolutions en barrant le passage à ce qui doit être, on ne les provoque pas moins, dans un sens opposé, en brûlant les étapes nécessaires, et en prétendant imposer des améliorations sociales à des peuples qui ne sont pas en état d'en jouir. Il n'y a de possible que ce qui est mûr dans les esprits/ Le renouvellement social, répétait La Mennais devant ses juges, au procès de novembre 1840, ne saurait « s'elTectuer que par des voies exclusives de toute violence, de toute perturbation anarchique, de tout désordre réel, par un ensemble de mesures progressives ».
272 LA MEXNAIS
NÉCESSITÉ DU SUFFRAGE UNIVERSEL. — Le genre humain possédant l'instinct du progrès, la souveraineté du peuple est « le dogme sauveur ». Il suffira, pour épargner au monde les révolutions, et pour résoudre les difficultés en pleine lumière, de laisser chaque nation parler librement au moyen du sufïrage universel. — Et voilà pourquoi, à partir de 1830, La ]\Iennais lutte contre le système qui limite le droit électoral et qui en fait un privilège à l'usage d'une féodahté de l'argent.
Il faut SUPPRIMER LA PEINE DE MORT. — Le progrès se fera dans la liberté unie à l'amour (nous l'avons vu au chapitre xxvi) ; il faut donc faire disparaître peu à peu de la législation les derniers vestiges de la barbarie • « Plus de torture, et prochainement, on doit l'espérer, plus de peine de mort » (Avenir, 30 juin 1831). Qu'on réforme totalement le système de pénalité, car, selon l'idée moderne qui découle du dogme sacré de la fraternité humaine, « l'auteur d'un crime n'est plus un ennemi qu'on sacrifie à la vengeance publique, un être en dehors du droit humain, qu'on tue comme la bête de proie, mais un aliéné auquel on ôte, en le plaignant, les moyens de nuire, ou un malade qu'on doit s'efforcer de guérir par un traitement approprié à son état... Tout meurtre, légal ou non, s'il n'est une suite inévitable de la légitime défense, est un fratricide... » (Politique, 1837). La Mennais est revenu plusieurs fois sur l'abolition de la peine capitale. Même, il disait : « Quand la loi tue un homme qui se repent de son crime, elle tue un innocent )) (Discussions, 1841).
Guerre a la guerre. — La barbarie sera éliminée non seulement des relations des individus entre eux et de la société avec les individus, mais encore des rapports des
nations entre elles. Les intérêts des peuples sont solidaires, et le bien-être de chacun d'eux est étroitement lié à la prospérité de tous. D'ailleurs, les peuples sont frères. A mesure donc qu'ils exerceront plus librement leur souveraineté, les causes générales de guerre seront anéanties* Qu'est-ce qui pourrait troubler profondément la paix, lorsqu'il n'y aura plus ni guerres de conquête, ni guerres de succession, ni guerres commerciales ? Les développements futurs de la civilisation permettront d'établir un jour entre les nations des tribunaux avec sanction suffisante, comme il en existe entre les individus, et la guerre inspirera dès lors « la même horreur que tout autre genre de meurtre » {Discussions, 1841).
Aimer la patrie. — Travaillons à répandre « un sentiment généreux de fraternité universelle, qui diminuera les causes de la guerre et rendra la guerre elle-même moins atroce et moins désastreuse ^{Avenir, 30 juin 1831) ; appelons tous les peuples à se fondre peu à peu dans l'unité humaine ; n'oublions jamais que « la fraternité universelle est le dernier mot de l'humanité : hors de là, nul repos, nulle paix » {Politique, 1837). Mais qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée : nous sommes « dévoués du fond de nos entrailles à la patrie que Dieu nous donna pour mère » {Politique), et qui hésite à mourir pour elle, nous le réputons « infâme à jamais » {Livre du peuple, 1837). — Nous voudrions qu'on reprît les frontières du Rhin, qui sont nécessaires à la sûrelé de la France, mais « en abjurant solennellement toute pensée de conquête ultérieure » {Politique. — Ce désir d'extension des frontières appartient un peu à la polémique d'opposition. On reprochait à Louis-Philippe un système humiliant de paix partout et toujours).
L'armée doit être nationale. — Evidemment, pour
aller jusqu'au grand fleuve, et pour prêter un appui aux peuples que notre exemple porterait à s'afîranchir, en un mot, pour ne pas être indignes des gloires de la République et de l'Empire, nous avons besoin d'une armée. — "A la vérité on peut se demander si les budgets militaires n'amèneront pas une banqueroute universelle, et si ces masses énormes de troupes ne seront pas un instrument de force aveugle aux mains de la tyrannie. Mais, ou ces armées seront dissoutes faute d'argent, ou elles subsisteront. Dans ce dernier cas, plus elles seront nombreuses, et plus elles sortiront immédiatement du peuple et auront de pensées, de vœux, de sympathies communes avec lui {Absolutisme et liberté, 1834). En tout cas, on ne doit pas confondre l'indispensable discipline militaire avec « l'obéissance passive de la brute » (Paroles d'un croyant, 1834 ; et Préface à la Servitude volontaire de la Boëtie, 1835).IRendons l'armée essentiellement nationale, en apprenant au militaire qu'il ne cesse pas d'être un homme et qu'il n'est point « un je ne sais quoi qui tue et qu'on tue » (Peuple constituant, 21-22 avril 1848). Et que les armes soient maintenues sévèrement « dans l'obéissance à l'autorité civile », afin qu'elles ne servent pas de pavois au despotisme (Discussions critiques, édition posthume, p. 162-3. La page entière semble avoir été écrite sous l'influence du^coup d'État du 2 décembre 1851. Un passage important a été supprimé par Forgues).
La propriété est sacrée. - — Le problème de l'armée n'est que le problème de la liberté des peuples, sans laquelle le progrès est impossible. Mais la liberté générale n'est faite que des libertés individuelles, et celles-ci ont pour support la propriété individuelle. Chateaubriand disait très bien : « Sans la propriété individuelle, nul n'est affran-
chi... la propriété n'est autre chose que la liberté » (Mémoires d'Outre Tombe, conclusion). La Mennais professe les mêmes principes. Il n'y en a pas sur lesquels il ait appuyé davantage. « Toutes les questions de liberté, disait-il, aboutissent pratiquement à des questions de propriété*» '(PeupZe constituant, 30 mai 1848). C'est pourquoi, un communiste, Dezamy, lui adressait ce reproche : « Vous déifiez la propriété. ')
Pour mieux comprendre les idées du sociologue breton, examinons la question suivante : Est-il socialiste ?
Il s'est chargé lui-même de la réponse, dans un article du Peuple constituant (27 avril 1848). On nous a demandé, y écrit-il, ètes-vous ou n'ctes-vous pas socialiste ?
« Si l'on entend par socialisme quelqu'un des systèmes « qui, depuis Saint-Simon et Fourier, ont pullulé de toutes « parts et dont le caractère général est la négation, cxpii- « cite ou implicite, de la propriété et de la famille, non. « nous ne sommes pas socialiste, on le sait assez. — Si l'on « entend par socialisme, d'un côté, le principe d'association « admis comme un des fondements principaux de l'ordre « qui doit s'étabhr; et, d'un autre côté, la ferme croyance « que, sous les conditions immuables de la vie elle-même, « de la vie physique et morale, cet ordre constituera une « société nouvelle, à laquelle rien ne sera comparable dans « le passé, oui, nous sommes socialiste, et plus que qui [que] « ce soit, on le verra bien. — Cependant nous dirons au « peuple : Vous avez droit de vouloir, de demander beauce coup, et tout ce que vous demanderez de juste et de pos- « sible vous sera forcément accordé, mais sous cette condi- « tion du possible et du juste. Hors de là, vous deviendriez « le plus fatal ennemi de vous-même, vous prêteriez secours (( à tout ce qui vous opj)rinu', vous prolongeriez indéfini-
« ment le mal dont vous souffrez. Ne vous laissez donc point « égarer par des promesses trompeuses, par des esprits « spéculatifs, sincères peut-être, au moins quelques-uns, « mais éblouis par de vaines lueurs. Ne courez point après « des chimères, c'est la raison qui vous sauvera. »
Ainsi, pour La Mennais, le mot socialisme a le tort d'être vague, comme « celui de philosophie », qui peut recouvrir les théories les plus diverses. Pourtant, il le constate, ce vocable commence à remuer le monde. Le sociologue finira donc par l'accepter, mais avec explication : en politique, république, en économie, socialisme, « le sociahsme que le bon sens pubUc dégagera de la confusion des doctrines aventureuses, impraticables, erronées et contradictoires, qui ont dû se produire d'abord » {Comité démocratique, 1851).
Est-il besoin d'ajouter que le Malouin de La Chênaie est sans indulgence pour les crimes politiques ? Ils ont « toujours un efîet contraire à celui que leur auteur s'en promettait ; ils ne réussissent presque jamais matériellement, discréditent le parti auquel on les attribue (quoique toujours à tort, car aucun parti ne se compose de scélérats), et affermissent ce qu'on voulait renverser d'un seul coup » (1er août 1835). — Il ne montre aucune complaisance pour les bas éléments de la société, et il exclut du peuple « la canaille corrompue des grandes villes » (22 janvier 1836). — Il se garde bien de confondre l'avènement des masses populaires avec l'envahissement des mœurs brutales, où la notion du respect disparaît. Il tient à la bonne culture française, qui se marque dans la délicatesse du langage comme dans la politesse des manières ; il déplore que les salons semblent faire place à « des espèces de tabagies allemandes et de clubs anglais » (20 novembre 1844).
Maintenant que nous sommes habitués, surtout depuis Karl Marx, à désigner sous le nom de sociahsme un sys-
tèmc bien défini, le collectivisme, nous ne sommes pas étonnés que les partisans de cette école s'expriment avec dédain, ainsi que M. Eugène Fournière, sur ce philosophe « empêtré encore dans sa robe de prêtre », et tout occupé d'un mariage mystique du christianisme et de la démocratie (voir Le règne, de Louis-Philippe, dans VHistoire socialiste, publiée sous la direction de Jaurès). Que conclure, sinon que La Mennais ne peut pas être appelé sociahste, sans une épithète d'éclaircissement. Il est socialiste-chrétien, ou, pour parler plus exactement, socialiste-évangélique.
Comment se fait-il donc que l'écrivain breton ait été mis au nombre des rouges, et qu'il ait causé un tel excès d'horreur aux bourgeois les moins pourvus d'orthodoxie ? Est-il révolutionnaire ?
Les pages qui précèdent étabUssent assez qu'il est éuolutionnaire, si l'on nous permet d'employer ce néologisme, mais qu'il n'est pas révolutionnaire, à moins qu'on entende purement sous ce mot un partisan de changements dans les idées et les gouvernements. Que si l'on attribue à ce terme son sens vulgaire de fauteur de troubles et d'innovations brusques et violentes, il est évident que La Mennais ne mérite pas cette dénomination. Combien de fois n'a-t-il pas répété que « ce n'est pas avec le désordre qu'on remédie au désordre ».
Mais, on doit reconnaître qu'il a, quelquefois, les éclats de voix d'un agitateur. Les impétuosités de son langage tiennent à sa nature, qui se satisfait dans les formules en couleur et dans la phrase en déclamation, et à sa crainte de ne pas entraîner les hommes à l'action, car Vaction doit suivre la pensée. De là, dans ses œuvres, à côté d'une doctrine élevée et pleine de raison, de véritables poussées à
la révolte : « Pauvre peuple, on te foule, on t'opprime
Il ne s'est pas rencontré un Spartacus,... Assez de mots.
des armes.... ». — En outre, l'esprit de parti dictait au journaliste' malouin des pages d'une apologétique simpliste en faveur de la démocratie. Comme il considérait (voir le Peuple constituant, 24 juin, 2 et 4 juillet 1848) que « le peuple en masse est la conscience de la société, la souveraine expression du juste », et qu'il admirait « cet instinct de l'ordre » que le peuple porte « dans le désordre même », il mettait les égarements de la foule au compte des « réactionnaires », qui lui semblaient capables des pires agissements par astuce et méchanceté.
Les exagérations de ce genre rendaient plus facile la calomnie des nouvellistes, qui prend du corps et de l'assurance en se répandant : viresque acquirit eundo. Voici un exemple des cancans propagés par des gens qui se disaient parfaitement avertis. Nous l'empruntons à Charles de la Varenne, qui écrivait en 1850. C'est un auteur infiniment distingué, puisque ( comme il nous l'apprend lui-même) il remontait d'aïeux en aïeux jusqu'au premier amiral de France. Il révélait donc ceci : « Au dernier banquet démocra- « tique socialiste, dont le Château-Rouge a été le théâtre, le « très doux et très suave ex-abbé Lamennais, ci-devant rédac- « teur de la Bibliothèque des dames chrétienes et du Dra- « peau blanc, a porté pubhquement, hautement, un toast « solennel à la mémoire de Marat et de Quatre-vingt-treize. » Et d'ajouter : « En vérité, je vous le dis, tous les Richardet, « les Nadaud, les Bourzat, les Lagrange, les Joigneaux, « les Greppo, les Colfavru, les Jules Fa\Te, les IMichel qui « se disent de Bourges, les Vidal, les Eugène Sue et autres « juifs errants de la démo-crasse, ne sont que des pantins « auprès de ce petit vieillard, qui s'arrose de vin bleu à la « santé de Marat. »
En dernier lieu, nous devons mentionner les manœuvres de la police, pour déshonorer un journahste et un républi-
cain, qui était odieux au régime de Louis-Philippe. M. de Carné racontait un jour à table (vers le commencement de décembre 1840) qu'on avait suivi les pas du pamphlétaire jusque dans une maison de campagne habitée par George Sand. Et Montalembert de rire et les autres convives de gloser sur ce chapitre. D'ailleurs, certaines personnes, soit croyafttes, soit incrédules, ne pouvaient s'expliquer la laïcisation de l'abbé que par des motifs inquaUfiables. L'épithète de révolutionnaire qu'on accolait à son nom leur semblait autoriser toutes les accusations et renfermer tous les crimes.