CHAPITRE XXX LA SECONDE RÉPUBLIQUE
La campagne en faveur de la réforme électorale, qui devait amener la chute de Louis-Pliilippe, saluait, à l'occasion, le nom de La Mennais. Le mouvement devait aboutir dans Paris au fameux banquet du XI !« arrondissement. Cette assemblée de gastronomie politique fut interdite. Mais l'opposition était trop forte pour dévorer en silence cet outrage. Comme des divisions s'élevaient chez elle sur la manière d'y répondre, Philippe Faure alla voir notre tribun (le 16 février), et lui demanda s'il ne fallait pas marcher quand même, avec la jeunesse, au lieu du banquet, et protester au nom du droit de réunion électorale. « La Mennais jeta un regard de tristesse sur sa débile personne perdue dans sa vieille redingote noire, et sur ses pauvres petits pieds frissonnants dans ses pantoufles, appuyés sur les chenets. ■ — Je ne puis vous donner de conseil, car je ne puis marcher le premier. — Alors j'interprète votre silence ; je penserai que vous marchez en avant, et je vous suivrai comme mon chef. » Le lecteur connaît l'histoire des barricades et l'anéantissement de la royauté.
Le 24 février, un avocat de Nancy, Villiaumé, suppha
le vieil ennemi du juste-milieu de se rendre à l'Hôtel de ville et de se présenter au gouvernement provisoire (dont faisaient partie, entre autres, Lamartine et Ledru-Rollin). Le fier Malouin aurait sans doute apprécié davantage une invitation de ce genre, si elle était venue du gouvernement provisoire lui-même, ou de l'acclamation populaire. Il répondit à Villiaumé, qui était excédé de fatigue, et affamé, en l'invitant à dîner tout d'abord. A la fin du repas, il fit remarquer à son convive qu'il était tard et point facile de sortir. « Si nous faisions un journal ? ajouta-t-il. Cela vaudrait mieux. » Posséder une feuille quotidienne, c'est avoir sa part dans la direction des choses, et l'ambition de La Mennais ne dépassait guère la longueur de sa plume. Ainsi fut fondé le Peuple constituant.
Le premier numéro parut le 27 février. — Attiré par les événements nouveaux, Linton, qui était un admirateur des Paroles d'un croyant et qui avait traduit en anglais V Esclavage moderne, vint en France, et, muni d'un mot d'introduction de Mazzini, il se présenta rue Jacob. .J'y trouvai, raconte-t-il (dans The century illustrated monthly magazine), au milieu d'une pièce pauvre et maigrement meublée, servant de chambre à coucher et de bureau de journal, un homme petit, mince, frêle, ecclésiastique à n'en pas douter, avec une expression sévère. Il paraissait usé. Aussi bien n'était-ce pas une légère besogne, pour un homme de soixante-six ans, que la rédaction d'un journal quotidien. En outre, il me semblait anxieux. La proclamation pacifique de Lamartine, qui avait pour but de rassurer l'Europe monarchique, désappointait les exilés polonais et italiens, à qui La Mennais gardait un cœur fidèle, et décevait les républicains, qui croyaient avoir des obligations à remplir vis-à-vis des étrangers eux-mêmes, dans leurs elTorts pour l'étabUssement d'une RépubUque. —
En effet, après avoir publié la circulaire de l'illustre ministre des Affaires étrangères, et avoir loué le noble langage de ce document, le Peuple Constituant tint à faire observer que la France, « solidairement unie aux nations, ses sœurs », ne négligerait jamais ses devoirs envers elles : « en éloignant de ses conseils toute idée de conquête, elle n'entend pas refuser son appui fraternel aux peuples opprimés qui suivraient d'eux-mêmes l'exemple qu'elle vient de donner au monde ».
Cependant, La Mennais n'entendait pas jeter de l'huile sur le feu, et, à la suite de la manifestation révolutionnaire du 15 mai, en faveur de la Pologne, lui, qui se considérait comme le défenseur attitré de cette nation, condensa tout son programme dans cette devise : « point d'anarchie et point de réaction ». Au reste, il ne séparait pas sa politique de celle de Lamartine. Celui-ci le rencontrait chez la comtesse d'Agoult, « femme de beaucoup d'esprit et de beauté », et cherchait à maintenir chez le directeur du Peuple constituant « le caractère, la modération, la fermeté, les vues » de l'homme d'Etat, et il était heureux de le voir dépopulariser « la guerre, la démagogie, les doctrines antisociales ». De fait, aux élections du 23 avril, La Mennais fut exclu de la hste socialiste. Le département de la Seine avait droit à 34 députés. Lamartine vint en tête, avec 259.800 voix, et notre journaUste fut élu le dernier, avec 104.871 voix. D'après les révolutionnaires, sa quahté de prêtre l'avait servi dans sa candidature.
L'abbé était président de la commission chargée de recevoir et d'organiser les dons volontaires et patriotiques offerts à la nation. A ce titre, il avait signé un appel au clergé de France, « habitué à donner l'exemple de toutes les vertus et à en développer le germe dans les âmes qu'il dirige vers le bien ». La rédaction de ce document officiel n'était pas du prêtre malouin, mais on fut content d'y voir
son nom apposé. Le clergé ne laissa pas sans réponse l'invitation qui lui était faite, et un curé écrivait à La Mennais : « Vous avez deviné juste, Monsieur, quand vous avez pensé que le clergé s'était associé de grand cœur à notre république nouvelle. »
On croyait aussi que notre député exercerait de l'influence comme membre de la commission de constitution. La chambre l'avait nommé par 552 voix (Cormenin eut 657 suiïrages et Tocqueville 490 ; séance du 17 mai). C'était en quelque sorte un hommage rendu au sociologue, qui venait d'éditer un Projet de constitution. 11 tenait à cette élucubration comme à un manifeste de principes qu'il était nécessaire de faire pénétrer dans les institutions politiques et civiles, et il répandait son travail avec l'espoir d'introduire sa doctrine dans l'esprit populaire.
Le National fut le premier à signaler cette œuvre d'un grand esprit inspiré par un noble cœur. Il en approuvait certaines dispositions (gratuité de l'instruction à tous les degrés, impôt progressif), faisait des réserves sur quelques points (suppression du budget des cultes), et disait : « Il s'y trouve des lacunes qu'on devra combler, des détails qu'il faudra élaguer, des propositions qui nous paraissent contestables ; mais, dans son ensemble, c'est un travail très remarquable, et digne à coup sûr de servir de base à celui de l'Assemblée Nationale. » L'Ere nouvelle, en refusant d'accepter toutes les dispositions du Projet, loua, néanmoins, la « tendance très prononcée à relâcher les liens de la tutelle administrative, â restreindre l'inlcrvention du pouvoir central dans la gestion des affaires de la commune, à faire prédominer le principe électif et le vœu des l)()pulations sur la volonté des ministres ou de leurs agents.» Ainsi le journal des socialistes chrétiens avait bien compris le caractère fondamental du Projet.
A cette base de sa constitution politique, La Mennais restait fidèle à son programme de V Avenir. C'est au temps où florissait ce journal, qu'il disait à maître Janvier : « Parmi les débris de l'ancien ordre de choses à jamais irréparable, voyez si vous trouverez une autre unité, un autre élément que la commune. C'est donc la commune qu'il faut avant tout constituer, et constituer naturellement, c'est-à-dire d'après une idée fondamentale de liberté, qui, de l'unité communale, remontant à l'unité vivante aussi de l'Etat, ordonnera tout, animera tout, vivifiera tout. » Peut-être l'idée que le philosophe breton se faisait de la commune lui venait-elle originairement de Donald. Celui-ci (voir une digression intéressante dans son discours sur le projet relatif aux élections, dans le Moniteur universel du 4 janvier 1817) exaltait la commune qui, pour lui, était dans le système politique ce que le franc était dans le système monétaire, « l'unité première et génératrice, l'unité indivisible ». Quoi qu'il en soit, notre sociologue lut avec passion la Démocratie en Amérique, et fut affermi dans sa théorie par Tocqueville, qui fait de la commune l'élément de la vie sociale et qui met dans la commune la force des peuples libres. Oui, répétait en 1837 l'auteur de la Politique à l'usage du peuple, « la commune, c'est l'Etat en petit... On est plus ou moins libre, plus ou moins asservi dans l'Etat, selon que la commune est plus ou moins asservie, plus ou moins libre ». On prétend, dira-t-il dans le Peuple constituant (18 avril 1848), que les communes sont « incapables de gérer leurs propres affaires », on devrait, pour être conséquent, empêcher les familles et les individus de gérer les leurs. Mais, dans son Projet, il étendait la commune aux limites du canton et demandait des municipalités cantonales ; son but était, évidemment, de donner à cet organe social une importance et une force nouvelles. —
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S'il a songé aux Etats-Unis dans le dessin de sa constitution, il s'est inspiré aussi de certaines dispositions de la Constitution de l'An III sur l'administration cantonale et sur les jurys (jury d'accusation et jury de jugement). Voici quelques autres traits du plan ménaisien : Le président de la République sera nommé par le peuple entier ;
— Tout citoyen a le droit d'enseigner, sous la surveillance de l'Etat ; — l'Etat doit l'instruction à tous les citoyens ;
— Seront privés des droits civiques les Français qui, à l'époque déterminée par la loi, n'auront pas reçu l'instruction primaire ; — la peine de mort est abolie en matière politique.
La Constitution officielle du 4 novembre 1848 a utilisé le Projet de La Mennais, en affirmant, par exemple, dans son préambule solennel, que la République « reconnaît des droits et des devoirs antérieurs et supérieurs aux lois positives », mais, au total, elle s'est à peine inspirée de l'élucubration du* métaphysicien de Bretagne. Celui-ci, soit dédain, soit fatigue, soit plutôt mécontentement, donna, dès la seconde séance, sa démission de membre de la commission. Lamartine lui reprochait de trop accorder aux communes et de trop donner au nombre, et de priver de centre la force pubhque. Les critiques furent d'autant plus nombreuses que le Projet attira davantage l'attention.
— La constitution de La Mennais eut même les honneurs d'une traduction italienne. — L'auteur fit quelques réponses. Il se défendit, notamment, de ne pas tenir compte des minorités ; il exphqua pourquoi il attribuait au Président le pouvoir exécutif avec l'autorité et la responsabilité qui en découlent. Nos contemporains ont blâmé le système de plébiscite présidentiel, que les événements ont montré dangereux. Mais la critique retombe sur Lamartine, aussi bien que sur La Mennais, et la Constitution du l novembre,
encore moins prudente que le Projet du 4 mai, n'a pas plus remédié que celui-ci au cas de conflit entre le Président, élu de la France entière, et les députés, élus des départements. Les choses principales dont le sociologue malouin poursuivait la réalisation (comme la liberté d'association, la séparation de l'Église et de l'Etat, l'impôt progressif) sont entrées dans nos mœurs.
L'ex-abbé refusa son adhésion à la constitution officielle de 1848. Il voulait (et l'on reconnaît ici l'homme de logique pure qui voisinait avec l'homme de raison pratique) qu'une constitution formât « un travail d'ensemble, lié dans ses diverses parties par un principe générateur unique », et non pas une pièce collective et disparate, œuvre de quantité de collaborateurs, dépourvue « de simplicité et de grandeur » en manquant d'unité. — Mais, ne faut-il pas se garder de confondre avec une proposition géométrique le gouvernement des hommes et des peuples, qui sont pleins de besoins divers, et d'aspirations variables avec le temps ? Qu'importe, dirait Taine, que la machine soit bien dessinée sur le papier, si elle ne fonctionne pas bien sur le terrain ? « En vain les constructeurs allégueraient la beauté de leur plan et l'enchaînement de leurs théorèmes ; on ne leur a demandé ni plans ni théorèmes, mais un outil. » Toutefois, reprendrait La Mennais, un outil de fortune est indigne d'une grande nation ; l'on doit lui en procurer un qui soit élaboré par des spécialistes, en vue d'un travail progressif dans le sens de l'avenir.
La haute idée que notre journaliste se faisait de la presse, sacerdoce social, et des devoirs d'un représentant du peuple, l'obligeait à un labeur de quatorze et quinze heures par jour. Sans se joindre au parti que voulait former Lamartine, il aida (tout en maintenant sa liberté foncière) l'œuvre du gouvernement provisoire. Néanmoins, il envisageait avec
peine la force de la réaction dans l'Assemblée, et, après les maudites journées des 23, 24, 25 juin, il fut amèrement troublé. D'un côté, les ouvriers, avec la misère, les déceptions, la colère explosant en insurrection ; et de l'autre côté, les républicains et la garde nationale, avec les horreurs de la répression. Alors, dans sa feuille, il fait appel aux sentiments fraternels, pour que les mauvais souvenirs soient effacés, oubliés, pardonnes. Mais la peur bourgeoise a produit son effet : le général Cavaignac est nommé chef du pouvoir exécutif, et l'on ne songe plus qu'aux mesures draconiennes. A la chambre, dans la salle des Pas-Perdus, entouré d'un grand nombre de députés, le tribun breton étend les mains vers eux et leur dit : « Il y a un Dieu qui vous demandera compte de tant de sang. » En attendant le jugement du ciel, il cherche à pénétrer le mystère atroce. La douleur atteint la clarté de sa vue : il voit « rouge ». Il se croit le témoin d'un affreux massacre organisé successivement sur tous les points de l'Europe par la royauté. Il se sépare de son neveu, Ange Blaize, disciple constant et dévoué, qui demeure fidèle à la république, mais qui a combattu au péril de sa vie dans les rangs de la garde nationale et qui s'élève avec force contre l'anarchie. Survint l'obligation du cautionnement (24.000 francs pour les gazettes quotidiennes paraissant dans le département de la Seine). Indigné de cette restriction apportée à la hberté de la presse, La Mennais voulut que son journal finît dans un grand cri de peuple blessé : « Il faut aujourd'hui de l'or, beaucoup d'or, pour jouir du droit de parler. Nous ne sommes pas assez riche. Silence au pauvre ! » Ce dernier numéro du Peuple Conslituant (11 juillet 1848) parut encadré de noir. Quatre cent mille exemplaires (le double des succès les plus éclatants que l'on eût connus jusques alors dans le journahsme) coururent à travers la
France et prouvèrent la vérité de cette sentence : « Le citoyen Lamennais a un organe très faible, mais il a une voix puissante lorsqu'elle retentit par la presse. »
Les insultes même vinrent glorifier à leur façon l'éloquence de l'article désormais fameux. « Tout Paris a lu vos sinistres adieux », dit l'un ; « votre dernier cri est celui du tigre muselé... prêtre renégat! » Un autre : « Honte éternelle... à l'écrivain dont la plume a toujours distillé le fiel et la haine, et qui a établi sur la désolation et le deuil les fondements impies de son effroyable popularité ». Aussi bien, il était réglé, parmi les gens bien pensants, que La Mennais défendait des idées contraires à la morale publique et à la loi divine, et que l'opinion devait se soulever contre lui. La justice alluma ses torches et procéda contre le gérant du Peuple constituant. Par lettre envoyée au Président de l'Assemblée Nationale, et par une autre lettre adressée au Ministre, le fier breton réclama que les poursuites fussent dirigées contre lui-même, seul responsable et signataire de la pièce incriminée. Il essaya de se faire écouter de la chambre, à ce sujet, dans la séance du 15 juillet, et il renouvela cette tentative, difficile et courageuse, dans la séance du 5 août. Une partie de l'assemblée se groupa au pied de la tribune, pour tâcher d'entendre ce souffle frêle qui murmurait : « Je n'ai pas craint les cabanons de la monarchie, je ne crains pas ceux de la république. » Plus haut, criait-on, plus haut ! — Messieurs, répondait le lendemain la Réforme, dépouillez-vous d'abord de ces dignités et de ces honneurs qu'il a méprisés, élevez votre intelligence et votre moralité, élevez aussi votre langage, et vous aurez peut-être le droit de lui dire : Plus haut !
Incapable d'agir par le discours, il s'efforçait du ihoins de convaincre quelques députés dans la conversation. Il apposait sa signature aux manifestes des démocrates. Aux
élections législatives de la Seine, en mai 1849, il fut inscrit sur la liste adoptée par le comilc démocratique socialiste, et il fut nommé le treizième, avec 113.331 voix (tandis que Hugo, le dixième, avait 117.138 suffrages, avec l'appui des réactionnaires, des républicains modérés, et des bonapartistes). — Quand Lamartine parle complaisamment du discrédit dans lequel tombait notre tribun, il oublie son propre échec en ce 13 mai, et il ne se souvient plus qu'au 10 décembre précédent, il avait obtenu, pour toute marque de popularité, 17.910 voix contre 5 millions et demi données à Louis Napoléon. — La Mennais votait avec le parti de la Montagne, qui était le sien, et ne redoutait pas d'associer son nom à des noms obscurs, et qui méritaient de l'être encore davantage. Il fut l'adversaire de l'expédition romaine, destinée à rétablir le pouvoir temporel du pape, non seulement par son vote, mais encore par ses articles. Car, à partir du l^r octobre jusqu'à la fin de l'année, il fut directeur de la Réiorme, et y donna 43 entrefilets, articles, ou premiers-Paris (anonymes).
Parmi ses collaborateurs, saluons au passage celui qui signa le billet suivant : « Reçu de M^ Lamennais la somme de quarante cinq francs pour quinze jours de rédaction. — Paris, 5 novembre 1849. — Leconte de Liste ». Ce dernier, qui n'avait pas encore trente ans, ne comprenait rien au « modérantisme » du vieillard, qui l'avait invité à faire preuve de mesure et à ne pas être blessant pour les croyances religieuses. Aussi, quand l'abbé le pria « très catégoriquement» de partir, avec quelle verdeur le chantre des Poèmes tragiques accusa-t-il l'apostat d'avoir peur de l'enfer! — Cette boutade, confiée à Louis Ménard, n'empêcha pas le Parnassien de conserver une estime très vive pour le maître qu'il avait admiré.
Le programme du démocrate, à cette époque, était de soutenir une doctrine arrêtée, comprenant à la fois une poli-
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tique et une morale, dans le sens républicain (ou, comme s'exprimaient les députés de la Montagne, dans le sens révolutionnaire). Mais il prétendait bien écarter de son périodique les excès de plume.
Le journal, qui était en déconfiture, reprit un peu de vie, grâce au nom illustre qui se trouvait à sa proue. « Nous tirons à 12.000 », écrivait avec satisfaction le nouveau directeur (1^^ novembre).
n disait aussi : « Ce qui me soutient et ranime mes forces, c'est l'espérance de faire quelque bien. Semons, semons toujours, la bonne semence germera tôt ou tard. » Mais les puissances de chair n'aiment guère, quand elle est trop libre, cette main qui par les airs chemine. Une fois, il s'adresse Au peuple des campagnes, contre ceux qui identifient la république avec la guillotine, le partage des biens, l'abolition de la famille et de la propriété, et il s'élève contre les royalistes, qui « ont égorgé la république romaine, au profit du despotisme papal », et qui tendent à relever l'Empire. La police se hâte de saisir ce numéro inquiétant, daté du 2 décembre. Et le gérant eut à subir 2.000 francs d'amende et 3 mois d'emprisonnement. Sous le titre d'Inconséquences, Emile de Girardin reproduisit dans la Presse l'article condamné, en y joignant quelques conmientaires. Poursuivie à son tour, la Presse fut acquittée. Mais ce procès fut un roulement de tambour qui attira la foule autour de la parole de La Mennais, et la France se passionna pour un article qui, sans le zèle de la censure, eût été oublié dès le lendemain de sa publication.
Une autre fois, notre polémiste accuse les hommes qui veulent soumettre la France « à la double tutelle du presbytère et du château », et il combat les « lois, qui, sous le nom d'éducation publique, organisent l'ignorance, font de l'instituteur dégradé une machine à abrutir et de l'école
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une annexe du bureau de police ». On se flatte, soutient-il, d'avoir plus aisément raison du peuple dans la nuit. Ceux qui veillent à la sagesse des propos publics laissent passer cette page d'opposition. — Mais, quand il éveille l'attention et la défiance sur la Position de VElysée, sur les projets occultes du président, dont l'attitude est singulière et vise au pouvoir personnel, la police surgit de nouveau et saisit ce dernier article de l'indomptable Malouin.
On pense bien que la loi du 15 mars 1850, connue sous la dénomination de loi Falloux, qui consacrait la liberté d'enseignement, lui parut une opération réactionnaire, créée au seul profit de l'Eglise, et il vota contre, avec Lamartine et Victor Hugo. Il y eut 399 sufîrages pour, et 237 contre. Depuis plusieurs années, La Mennais croyait que ceux qui demandaient la liberté d'enseignement avaient surtout pour but de devenir les maîtres et d'imposer plus tard leur domination. Il continuait de désirer la liberté de l'instruction, mais simplement au môme titre que la liberté des opinions et la liberté de conscience. Il reconnaît maintenant un droit et un devoir de l'Etat en matière d'enseignement, et il voudrait un large système d'éducation publique. Au fond, il s'est rallié à l'organisa lion de l'Université, mais il ne le dit pas.
L'ancien chef d'école ne pouvait pas ne pas sentir combien son rôle était elTacé au Parlement. Aussi, en avril 1851, ne se fit-il pas scrupule de demander un congé de trois semaines. Pourtant, il ne se résignait pas à se taire. « Les « destins de l'Europe et de l'avenir, disait-il, se pèsent « aujourd'hui dans une balance où chacun doit jeter le « poids de son action, si insignifiante qu'elle paraisse, car « tout compte et rien n'est perdu dans l'oeuvre de Dieu. » 11 rêvait une sainte alliance des peuples, et y travaillait. Pour commencer il cherchait à unir les nations latines.
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la France, l'Italie, l'Espagne, comme un noyau central, autour duquel viendraient se grouper des éléments nouveaux, dans l'accomplissement de « la grande loi de solidarité ». Sur la démolition des sociétés usées, sur les ruines de la papauté, source d'esclavage, sur l' effondrement du catholicisme, principe d'intolérance et d'ignorance, grandiraient enfin, avec la république, un socialisme de raison et une religion de vérité. Lisez la brochure intitulée Comité démocratique français-espagnol-italien, qui parut chez Garnier. Ah ! depuis les journées de juin 48, son anticléricalisme est devenu aigu, et il est brûlant de zèle contre « la vieille société », qui se débat, prise dans l'étau des conséquences de la Révolution. — Il pille Cabet, protestait Louis Veuillot, il cabétise.
Dans le même temps, notre héros se raidissait devant les menaces d'un coup d'État, et disait avec confiance : l'époque est passée à jamais, « où l'on pouvait fonder un empire sur des baïonnettes ». Or, le 2 décembre 1851, Louis-Napoléon dissolvait l'assemblée. Cet acte, qui fut ratifié par le suffrage universel, frappa « comme une massue » sur la tête du tribun.
Le Pouvoir laissa La Mennais tranquille. Vieillard, à qui l'on avait arraché des mains son arme quotidienne, le journal, et que la police pouvait surveiller chaque jour, il était moins dangereux dans la capitale, englouti dans l'immense mouvement réactionnaire, que debout, dans le lointain d'une île, avec l'auréole du proscrit.