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CHAPITRE XXXI SOUS LE SECOND EMPIRE

Du fait qu'on le croyait mêlé aux agitations, voire, aux conjurations, le visage de La Mennais prenait un relief en eau-forte de Rembrandt, qui excitait la curiosité des étrangers. Pendant les dernières années de sa vie, l'entrevue la plus riche de détails, qui nous permette de saisir notre héros sur le vif, eut lieu en 1852 ou 1853. La narration nous en a été transmise par un journaliste américain, Parke Godwin (An hour with Lamennais, dans le Putnam's monthly magazine). Nous lui abandonnons la parole :

« Un jour, à Paris, un ami me proposa de l'accompagner « chez le fameux abbé de Lamennais. — L'abbé est-il à la « maison ? demandâmes-nous à une vieille femme, quand, « tout essoulTlés, nous eûmes atteint le sixième étage. — ■ « Oui, répondit-elle, mais il est à peine capable de recevoir « quelqu'un. — Toutefois, nous fîmes passer nos noms, et « nous fûmes introduits.

« La chambre était grande et élevée, regardant sur le « jardin du Palais-Royal. Elle était meublée proprement, « non pas élégamment, avec quelques gravures sur les « murs, et une grande bibUoLhèque dans un coin. Prés du

« foyer, sur un vaste fauteuil, et presque enseveli dans les « coussins, était assis le vénérable abbé. Son corps parais- « sait frêle et léger, son visage pâle et hagard, comme s'il « était souffrant depuis longtemps. La tête était grande « et disproportionnée, avec le cerveau faisant saillie sur le « front, et forçant le menton à s'appuyer sur la poitrine. « Comme il était placé contre la lumière, nous ne distin- « guâmes pas d'abord ses traits, mais il se détourna à moitié, « et je remarquai aussitôt que ses traits étaient excessivece ment expressifs, pleins de bienveillance et d'intelligence, « mais fort tristes. Peut-être la maladie avait-elle donné « à sa noble figure cet air abattu, mélancolique ; j'eus néan- « moins l'impression que c'était là sa physionomie coutu- « mière. La voix était basse et faible, mais sympathique à « un degré rare. Sa manière avait la fraîcheur et l'enthou- « siasme d'un enfant. Il s'intéressait toujours aux événe- « ments de l'heure présente, et s'exprimait sur les individus « et les choses avec l'ardeur d'un homme qui a beaucoup « d'années encore à vivre au milieu des controverses.

« Il commença par nous manifester son admiration en « général pour les États-Unis. — Où en est votre révo- « lution, l'interrogeai-je, et dans quelle mesure est-elle « touchée par le coup d'État de Louis-Napoléon ? — La « révolution, répliqua-t-il, ne saurait être étouffée. La « réaction récente ne peut, au contraire, que l'alimenter. « Elle éclatera de nouveau, mais quand ? personne ne le « sait, parce qu'un tel calcul est impossible. Du moins, « lorsque son jour sera venu, elle ne s'arrêtera pas à moitié a chemin comme en 1848, elle balaiera tout sur son passage « et sera définitive. J'ai traversé trois révolutions en France. « A l'époque de la première, j'étais enfant, toutefois je me « la rappelle bien ; en 1830, je fus un observateur attentif ; « en 1848, un collaborateur actif. Eh bien ! à mon avis, le

« programme de l'ancienne révolution est le seul bon : il « faut en finir avec l'aristocratie ! Qu'attendre de ces gens-là ? « Ce sont des voleurs et des assassins; on devrait les exécuter « comme les autres criminels. Autrefois, je pensais diffé- « remment Je m'imaginais qu'on pouvait gagner à la justice « et au progrès les classes dirigeantes ; aujourd'hui, je suis « persuadé que ce rêve est irréalisable. Elles sont radicale- « ment, entièrement, cordialement opposées au peuple ; « elles ne céderont jamais : il faut s'en débarrasser. La démo- « cratie et l'aristocratie ne peuvent subsister ensemble : « l'une doit conquérir, et l'autre mourir. Le jour où la « révolution reparaîtra, il n'y aura plus de délais ni de « compromis ; et la république sera tout ou rien.

« Cependant, dit l'un de nous, ne pensez-vous pas que « cette expression si franche d'opinions extrêmes, que cette « proclamation publique de mort aux aristocrates, ne soit « précisément ce qui effraie beaucoup d'hommes timides « et ce qui les éloigne du républicanisme, qu'ils confondent « avec un socialisme enragé, et ce qui les entraîne dans un « autre parti ? — C'est possible, répondit l'abbé ; mais le « républicanisme n'est pas autre chose que le socialisme, « puisque c'est le gouvernement de tous par tous et pour « tous ; et quelles que soient les différences dans la manière « d'atteindre pratiquement le résultat, le principe reste le « même. Sans nul doute, on voit beaucoup de sottises dans « les livres socialistes, mais n'en trouve-t-on pas dans tous « les livres ? Il n'en est pas moins vrai que ceux qui s'op- « posent à la république par crainte du socialisme ne sont « pas de vrais amis de la république. Ce sont des couards « en quête de faux-fuyants.

« Permettez, interrompis-je, il y a quelque distinction « entre les républicains et les sociaUstes. Les premiers « désirent que le peuple travaille à son bien-être par des

« efforts volontaires et des combinaisons libres ; les derniers « espèrent obtenir les mêmes améliorations grâce au gou- « vernement. Conséquemment, les premiers dressent les « hommes à la dépendance de soi-même et au contrôle per- « sonnel ; les derniers ne font pas sortir la société de l'état « d'enfance. Sous cet aspect, le socialisme n'est qu'un abso- « lutisme inverse : c'est un pouvoir qui s'applique au bien « des masses, au lieu de chercher le bien d'un monarque ; « tandis que le républicanisme rejette tout pouvoir, sauf « celui qui naît spontanément du développement même du « peuple. — La Mennais admit en partie la justesse de ce « point de vue, mais il se défendit sur le terrain de l'état « social en Europe, où l'on était façonné depuis si longtemps « à l'obéissance au gouvernement, qu'il était plus facile « d'y organiser une démocratie socialiste qu'une démocratie « purement républicaine.

« Ensuite, La Mennais parla des hommes. Naturellement, « il se montra plein de véhémence contre l'usurpation sauce glante de Louis-Napoléon ; mais il espérait secrètement « que celui-ci se tournerait bientôt du côté du peuple. « Le prince devait poursuivre la destruction progressive « de tous les chefs de la légitimité et tomber ainsi aux mains « des démocrates. Un ennemi plus redoutable que Napoléon « était Cavaignac, soldat dur, cruel, impassible, traître « à la république. Quant à Proudhon, c'était un brave « compagnon, sagace, capable, imprenable, mais excen- « trique, ne pouvant agir ni penser avec les autres, plein « d'opinions particulières. Emile de Girardin était un peu « incertain dans ses principes, mais un esprit merveilleu- « sèment aigu et puissant. Victor Hugo avait l'âme saine. « Ledru-RolUn était digne de confiance. Mais Lamartine, « voyez ce que c'est ! — Les esquisses étaient pittoresques « et amusantes, faites des pieds à la tête ; je ne me sou-

« viens plus aujourd'hui que d'un résidu de ses paroles.

(( Est-il possible de voir George Sand ? demandai-je. « Et lui de me répondre : « Elle n'habite pas à Paris en ce « moment, mais elle était ici avant votre visite, et se dis- « posait à aller chez Louis-Napoléon pour intercéder en « faveur d'un vieil ami. Vous avez dû la croiser dans l'es- « calier. » — Que je fus donc mortifié d'apprendre que « j'avais été si près de la femme la plus extraordinaire du « siècle sans m'en douter et sans jouir de l'occasion d'une « interview I La Mennais parla d'elle judicieusement, « toutefois avec une grande bienveillance.

« Nous continuâmes la conversation pendant quelque « temps, et, quand nous nous levâmes pour nous retirer, le « vieillard nous serra chaudement la main et nous dit : Adieu, « messieurs, nous ne nous rencontrerons jamais plusl »

Cette entrevue, — qui n'a pas été relevée par les liistoriens de La Mennais, — constitue, avec l'introduction de notre écrivain à sa traduction de la Divine comédie, un tableau intégral de sa mentalité dernière. Les deux documents se complètent. Car, dans la conversation avec Parke Godwin, rien ne paraît de l'irritation du démocrate contre l'Éghse, qui, après avoir acclamé la république, s'était mise au service du régime bonapartiste. Il est heureux que l'abbé n'ait pas abordé ce sujet devant son interlocuteur d'Amérique, tant son anticléricalisme l'exposait à des plaisanteries vulgaires sur les moines gras, et caetera. Décidément, Renan a raison : « Il ne vit pas que la poUtesse renferme un grand fond de justice et de philosophie... » Ou plutôt, il distinguait fort bien les avantages de la pondération, et il la recommandait lui-même à ses partisans, mais il avait du mal à l'observer, en face d'événements qui bouleversaient ses espérances et semblaient défier ses croyances politiques et sociales.

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Il disait à Philippe Faûre, le révolutionnaire : « Une certaine mesure, que les Grecs nommaient è-:tiy.t'.7., est indispensable pour opérer le bien. » Soit dit entre parenthèse, ce mot inattendu lui venait probablement de ses anciennes études scolastiques. Pratiquer l'épichie est une locution courante des séminaires, dans le sens d'interpréter une loi, surtout avec douceur. — Il se répétait à lui-même le mot d'Horace : Carpe diem. Et il songeait que la foule au milieu de laquelle nous vivons est comme celle des ombres que Dante rencontrait au purgatoire, « légère, futile, sans attache réfléchie au mal, sans amour efficace du bien », masse de créatures plus étourdies que méchantes. Il tâchait de s'élever au relativisme des choses, de ne pas s'enfermer « dans l'étroit présent », de ne pas raisonner comme « ces pauvres êtres éphémères qui voient la mort de la nature et le renversement de l'univers dans la chute des feuilles en automne ». Et cette idée le consolait, que le temps justifierait les affirmations de sa foi. Lui, l'homme impatient, mettait ses amis en garde contre l'étonnement que pouvait leur causer la lenteur du progrès. Il leur disait : « Qu'est-ce que dix ans, vingt ans, trente ans, dans la vie de l'humanité? » C'est le monde entier qui s'ébranle, écrivait-il à Michelet, « il ne sauroit aller comme un convoi va de Paris à Saint-Germain ». Sans doute l'avenir immédiat était une nox sine stellis, mais la punition du coup d'État était infailUble, et infaiUible le triomphe de la démocratie.

Cette « résurrection glorieuse » de l'humanité, il ne pouvait se flatter d'en être le témoin. La mort le guettait. Dès le commencement de novembre 1853, le bruit de sa fin prochaine se répandit partout. Il reçut, à cette occasion, la visite d'un abbé Guérin, aumônier de la Charité, avec lequel il usa de re-isixeia d'une manière si parfaite, que ce bon prêtre se retira pleinement satisfait de son entrevue,

sans avoir compris l'ironie de son malade, qui répondait à ses pieuses exhortations : que la grâce lui manquait. Au reste, il entendait bien ne pas tomber aux mains de gens qui épiaient sa fin pour s'en emparer : pour moi, accentuait-il, pour moi, qui me suis toujours appartenu, f espère bien m'appartenir jusqu'au bout.

Dans ces mêmes mois on peut situer une suprême interview. — Richard-Robert Madden avait étudié jadis la médecine à Paris. Catholique dévoué. Irlandais patriote, écrivain aux sujets variés, il avait la réputation d'être un hôte excellent et un grand conteur. — Quelque temps avant sa mort, dit-il (not long bejore his death), je parlais à La Mennais de Napoléon III, et je lui citais des traits de son ingratitude. Avec son tranquille regard, avec la froide expression de ses yeux gris, clairs et brillants, l'abbé me répondit : « Voyez-vous, mon cher monsieur Madden, cette homme la n'a pas le sentiment ni du bien ni du mal, il n'a pas de sentiment que de soi-même. » La grammaire et l'orthographe de cette sentence ménaisienne sont la propriété de Richard-Robert Madden, — de quoi le lecteur français ne saurait s'attrister.

A partir de la mi-décembre 1853, La Mennais ne sortit plus de sa chambre, mais il demeura fidèle aux chers livres, à sa plume, à son Dieu, jusquau bout.

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