CHAPITRE XXXII LA DIVINE COMÉDIE
Dans ces visites qu'il recevait, La Mennais faisait du journalisme oral, comme clans sa correspondance il écrivait des sortes d'articles polémiques au courant de la plume ; c'était un dérivatif à son indignation contre le coup d'Etat. Mais pour agir encore sur la pensée de ses contemporains, d'une manière qui fît honneur au grand lettré qu'il était, il se remit à l'étude de la Divine Comédie.
Dans son adolescence, la littérature italienne l'avait intéressé. En 1811, nous le voyons enthousiasmé d'un ouvrage itahen de spiritualité, et s'exerçant à en rendre quelques passages dans la simplicité et saveur de « notre vieux langage ». Vers la fm de 1826, il voulut acquérir une connaissance définitivement sérieuse de la langue et de la littérature itahennes, et bientôt nous le voyons lire dans la majesté du texte Pétrarque, Machiavel Boccace, Alfieri, comme les ouvrages nouveaux. Il prend plaisir à mettre dans ses lettres une phrase d'itahen. Il porte un jugement sur le Tasse ; il écrit une étude sur la storia de Micah ; il analyse des dialoghetti, qui auraient échappé, sans lui, au public français.
Mais il s'attacha surtout à Valtissimo poeta, au chantre de la théologie, au plus divin des scolastiques, à ce Dante qui fut homme de doctrine et homme d'action, philosophe et politique, épris d'unité sociale, adorateur de l'autorité spirituelle des papes et contempteur des ambitions terrestres du Saint-Siège. Comment le vates de La Chênaie n'aurait-il pas chéri cet exilé en quête de la paix, ce maître souverain, d'une verve si féconde dans l'invective et la vengeance, d'une création si prodigieuse dans la peinture hallucinante des crimes et des supplices, pathétique jusqu'à l'horreur, simple jusqu'à la trivialité, sublime et tendre, délicat et gracieux, musical et mystérieux ? Ce Guelfe devenu Gibelin, qui savait le langage de la foi et de l'adoration, de l'amour et delà haine, et qui avait gardé son cœur d'enfant tout fidèle au souvenir de Béatrice, La Mennais était prédestiné à le traduire.
Et il acheva ce travail vers juillet 1853, en y joignant les notes explicatives strictement indispensables. Il s'était aidé des ouvrages les plus autorisés, et il avait lu sa traduction devant quelques italianisants. La langue du xix« siècle ne lui semblait pas correspondre au génie du poète médiéval, et il essaya d'abord de le rendre dans une langue empruntée à Rabelais et à Amyot. Béranger lui dit alors, en plaisantant, que, pour être comprise, sa version aurait besoin, à son tour, d'un interprète. Le traducteur tint compte de cette observation, tout en conservant dans son vocabulaire et sa syntaxe une teinte de langage archaïque. On sent que l'écrivain breton a voulu faire œuvre d'art, œuvre originale et durable. Il est « exact, avec une intelligence très sulfisante du texte », mais on devine « l'elTort pour être précis, concis, primitif », de là quelque bizan'erie, et « un peu plus d'inversions que dans le texte ». Telle est l'opinion de M. Charles Dcjob. Elle
concorde avec celle qu'avait émise Saint-René Taillandier. Celui-ci disait : la traduction de La Mennais est « tantôt littérale jusqu'à la barbarie », et tantôt éloignée du texte sans nécessité. « Les contre-sens même n'y manquent pas, et d'inexplicables étourderies viennent souvent arrêter le lecteur. Il faut reconnaître pourtant à travers ces fautes un amour passionné du modèle. Là même où l'interprète est obscur et nous force de recourir au texte, on sent qu'il a voulu rendre la physionomie du poète empreinte dans les coupures, les ellipses, et les brusques mouvements de son langage ». Foucher de Careil est férocement sévère. Pour lui, le translateur n'est « ni italien, ni roman, ni français », et son mot à mot est incorrect et drôle.
Nous possédons le manuscrit établi en vue de l'impression ; c'est une copie que La Mennais a revue, et sur laquelle il a fait des corrections pour la cantica de l'Enfer, et surtout pour celle du Purgatoire. Les dernières variantes sont inspirées tantôt par le désir de rendre la forme plus française, tantôt par celui de donner plus de ton, plus de brièveté, ou même plus d'exactitude à la traduction. Dans trois endroits, la leçon définitive du manuscrit n'a pas été reproduite par l'éditeur. L'ouvrage, qui parut en 1855, portait cette dédicace : Aux Italiens. Hommage de sympathie fraternelle. Il est très possible que La Mennais ait songé à cette consécration de son livre à un peuple qui lui était cher. Mais, comme elle ne figurait pas dans l'original, Ange Blaize et Auguste Barbet s'élevèrent contre, et obligèrent Emile Forgues à la faire disparaître dans l'édition suivante.
Afin de montrer la différence d'un traducteur à l'autre, mettons en parallèle deux Bretons. — Une ombre magnanime parle dans VInferno. Brizeux rend ce passage en français : « Elle me dit en pleurant : Si c'est la force du génie qui t'a ouvert cette obscure prison, où est mon fils ? et
pourquoi n'est-il pas avec toi ? » Voici le même fragment, avec quelque chose de plus saisissant, de plus condensé, dans La Mennais : « Pleurant elle dit : Si à travers cette sombre prison tu vas par grandeur d'âme, mon fils où est-il ? pourquoi pas avec toi ?» — L'ouvrage de Brizeux parut en 1841, C'était un noble travail, en progrès sur les traductions précédentes. Il n'a pas les raccourcis, la vivacité, la curiosité littéraire de l'œuvre ménaisienne, il semble même un peu traînant, parfois, à côté de l'autre. Mais il ne trahit pas l'Alighieri, autant qu'on peut adresser cet éloge à la traduction consciencieuse et adroite d'une épopée difficile. Et il paraît plus naturel, et il se lit avec plus de facilité que son illustre rival. La version du Breton lorientais et celle du Breton malouin font honneur à cette culture italienne qui fut chère, à différentes époques, à notre grande province celtique.
Quelques réserves de détail que l'on soit obligé de faire, il faut reconnaître, dit Saint-René Taillandier, que La Mennais a bien compris l'ensemble des inspirations dantesques : « Son analyse de la Divine Comédie étincelle de beautés de premier ordre ; personne n'avait exphqué aussi poétiquement le X*^ chant de VEnfer, la scène de Farinata et de Cavaicanti. Lire ainsi, c'est créer ; cette page seule révèle un grand artiste. » Il fait aimer davantage le texte qu'il commente, comme dans son examen de la rencontre de Dante et du musicien Casella. Il étend jusqu'à l'infini le symbolisme des récits : l'aventure d'Ulysse lui représente cette impulsion qui force l'homme, jeté sur une mer inconnue, au milieu des écueils et des tempêtes, d'obéir à la voix qui lui crie : va, suis le soleil ! Est-ce que l'on n'entend pas battre le cœur de l'interprète, quand il jouit de l'énergie avec laquelle le Florentin a peint ou l'orgueil indomptable de Capanée, ou le mépris qu'excitent les malheureux qui ne
304 LA MEXNAIS
i'.uenl ianvds vivants, les tristes âmes qui vécurent sans iuiami" . louange, troupe abjecte des êtres qui « furent pour se' », et qui s'appellent les lâches et les neutres. Pensez-vous que le Druide en colère ne cherche pas à faire siffler le fer rouge « sur le front du pontife prévaricateur », dans l'exposé qu'il nous offre de la scène où Guy de Montefeltro confesse ses actes, qui ne furent pas d'un lion mais d'un renard ? Ce pauvre misérable, qui a raisonné avec sa conscience, s'excuse sur ce qu'il était entraîné par la fièvre des paroles d'un pape, ivre d'orgueil !
On sait que Boniface VIII assiégeant Palestrina fit sortir du couvent des Franciscains, où il avait pris l'habit, Guy de Montefeltro, pour lui demander son avis : « Promettez beaucoup et tenez peu », aurait répondu le moine. C'est pourquoi, celui ci a été précipité par Dante dans la vallée des conseillers maudits. Et le damné a dû attendre jusqu'à ces années dernières son procès de réhabilitation. Pendant que l'univers était plongé dans l'horreur des mensonges et des atrocités infernales, de bons érudits relevaient le comte Guy de l'anathème dantesque. Mais la critique historique n'était pas l'affaire de La Mennais. C'est un peu ce que lui reproche Renan, qui le renvoie gravement au Corpus juris germanici antiqui, et le blâme de son manque de nuances, et réprouve les prétendues idées générales ou les lieux communs qui remplissent ses tableaux d'histoire. En effet, le philosophe malouin qui, dans son Introduction, encore qu'inachevée, nous a légué sur l'Alighieri une belle étude, chaude et pénétrante, et qui s'est efforcé de « se transporter dans des sphères d'idées, de croyances, de mœurs », si différentes de ses opinions et de ses rêves d'avenir, a voulu joindre à la partie littéraire de ses prolégomènes une partie historique, où l'on sent moins une reconstitution sereine du passé qu'une lutte ardente pour des con\ictions sociales.
Non moins que savoir et afTirmer, douter a sa valeur et son plaisir :
Che non mcn che saver, dubbiar m'aggrata.
Ce vers de Dante, que Montaigne a mis en relief soigneusement, n'est pas celui que La Mennais aurait subtilement isolé de son contexte. Peut-être a-t-il trop négligé l'avertissement que lui donnait Buonagiunta dans le Purgatoire : « Qui outre-passe pour plaire davantage, plus ne reconnaît la différence de l'un à l'autre style. » Certes, en répondant une fois encore aux encycliques, et en concluant que les peuples s'agitent pour sortir du cercle satanique, où rois et prêtres les ont, comme un vil bétail, tenus jusqu'ici parqués, l'écrivain n'avait pas pour but particulier de plaire, mais il voulait convaincre la postérité qu'il n'avait point commis une erreur en quittant la vieille institution romaine, et qu'il avait découvert aux générations futures, « à l'aide d'une vue plus perçante », le terme vers lequel marchait l'humanité. Seulement, il outrc-passait, en revenant sur des questions qu'il avait sufhsamment battues au marteau de la polémique, et en nous refusant la joie d'entendre, sans mélange d'inutile tocsin, les vibrations exquises de son style, dans la paix de la vieillesse et le seul amour de l'art :
« Cx)si con voce piu dolcc e soave,
« Ma non con questa moderna favella. »
En considérant l'influence littéraire de la Diuinc Comédie sur l'auteur des Paroles d'un Croyant, on est tenté de dire que, dans la personne de La Mennais, Dante rend aux Celles ce qu'il leur avait emprunté. La littérature gaélique des visions et dos imrama (ou voyages) avait fait jadis la conquête du continent, et le poète de l'Au-delà, qui aimait
les romans de la Table Ronde, connaissait aussi la Vision de Tundale, écrite par l'irlandais Marcus, vers le milieu du xii^ siècle. Uimram de Brendan, ou la pérégrination de ce saint à travers les mers, eut un succès prodigieux dans le monde chrétien, et n'a pas été inconnu de l' Alighieri. Or, la forme la plus ancienne qui nous soit parvenue de la légende brendanienne est de source galloise et d'expression bretonne et malouine : elle se trouve dans la Vita Machutis de Bili. Bien plus, le guide de Dante, ce Virgile, dont La Mennais à plusieurs reprises parle avec tant de plaisir, ce Virgile, qui a fait l'éducation littéraire du moyen âge breton, et qui fut si cher à Auguste Brizeux, comme il l'est à Frédéric Plessis, ce Virgile n'a-t-il pas un nom qui semble d'origine celtique ? Le village d'Andes (près de Mantoue), où naquit ce divin poète, garde la dénomination des Andécaves (de l'Anjou). Peut-être, ce maître, che spande di parlar si largo fiume, avait-il dans les veines du sang gaulois. Nous présentons ces remarques cum grano salis, dirait Renan. En tout cas, M. FéU, qui, par ses hérédités irlandaises (croyons-y littérairement), avait l'âme des prophètes, des visionnaires, des poètes de la Verte Erin, s'est toujours senti en communication d'esprit avec le chantre de la Divine Comédie, et jusque dans sa correspondance, VInferno l'inspirait en beauté. Achevons donc ce chapitre en offrant à l'interprète breton du maître itaUen l'éloge que les Gaëls adressaient à Colomban d'Iona : « Il fut plein de véhémence, de noblesse, et de douceur. C'était une harpe sans corde vulgaire. »