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CHAPITRE PREMIER DE LA NAISSANCE A LA CONVERSION

Sur la route qui conduit de Dinan, ville de Duclos, à Combour, nid de rêves pour Chateaubriand ; au delà d'une petite forêt sur la lisière de laquelle se dressent les dernières ruines de la demeure, jadis orgueilleuse et crénelée, des sires de Coëtquen, s'ouvre, à gauche, au travers d'un bois de sapins, une belle avenue, d'un ombrage généreux et délicieux durant les jours d'été ; en s'y avançant, on aperçoit bientôt, dans la lumière d'un parc, une blanche villa, que les paysans d'alentour décorent pompeusement du titre de château : nous sommes à La Chênaie.

Bien qu'il fût né à Saint-^Ialo, et qu'il aimât toujours sa ville natale, FéUcité Robert de la Mennais, — Féh, comme on l'appelait en famille, M. Féli, comme se plaisaient

à le nommer ses disciples, — laissa tout son cœur dans cette maison solitaire de la campagne bretonne, où il vécut ses années les plus heureuses et les plus décisives. « Oh ! si vous saviez, mon ami, dira-t-il un jour, combien je regrette La Chênaie ! — Non, rien ne saurait pour moi remplacer La Chênaie ! »

La famille Robert appartenait à la vieille bourgeoisie malouine. Pierre-Louis Robert de la Mennais, né le 10 juin 1743, et son frère, Denys-François Robert des Saudrais, épousèrent, en 1775, les deux sœurs, filles de Pierre Lorin de la Brousse, sénéchal de Saint-Malo. — M. Lorin était d'origine normande. Homme attaché aux lois, actif, soigneux des intérêts publics, et des siens propres, il disait : « Je veux que les affaires dont je me mêle soient nettes, et qu'il n'y ait jamais ni si, ni car, ni mais. » — M™*^ Lorin, née Bertranne Roce, avait du sang irlandais dans les veines. — De son mariage, Pierre-Louis Robert, riche négociant, et subdélégué de l'intendance de Bretagne, eut six enfants, dont deux ont gravé leur nem dans l'histoire, savoir : Jean- Marie, que ses amis connaîtront sous le nom de l'abbé Jean, né le 8 septembre 1780, et Félicité, qui vint au monde à sept mois, le 19 juin 1782.

Un vice de conformation, une dépression considérable de l'épigastre, donna longtemps de vives inquiétudes pour l'enfant paru avant terme. On peut dire qu'il est né malade à perpétuité. Cependant, sa vie ne dut pas paraître en danger au moment de sa naissance, car il ne fut ondoyé que le lendemain. Il perdit sa mère à l'âge de cinq ans, mais il se souvint de l'avoir vue réciter son chapelet et jouer du violon. C'était une personne cultivée, et d'une piété vive.

Au total, celui qui allait devenir un philosophe-dictateur dans le catholicisme, eut une ascendance de marins, capitaines, armateurs, corsaires et négriers, coureurs d'aventures

et constructeurs de vaisseaux ; il eut un atavisme de gens du comptoir, passionnés pour le négoce, entendus en affaires, aimant leurs terres, et défendant leur bien avec prudence et ténacité ; il eut une hérédité de bourgeois éclairés, ouverts aux idées de philanthropie, et de réformes dans l'Eglise et dans l'Etat. Il recueillit le legs des déhcatesses morales que lui transmirent des femmes, nourries dans les vertus d'autrefois, et fières d'exils subis pour la cause des Stuarts et de la Religion. Même, sa physionomie rappelait singulièrement celle de Bcrtranne Roce, dont il avait le front élevé et large, le visage ovale et maigre, les pommettes un peu saillantes, les yeux gris, les lèvres minces, le corps frêle. L'abbé Jean, au contraire, plus fortement constitué que son frère, avait la tête carrée de son père, et, dans son existence si féconde et si généreuse, montra, comme celui-ci, l'esprit d'organisation, le sens du possible, l'endurance, et le recul devant les abîmes.

En 1788, Pierre-Louis Robert de la Mennais fut anobli. Il l'avait désiré, et il le méritait par les services exceptionnels qu'il avait rendus en temps de disette pour combattre la vie chère.

Une lettre inédite de ce Malouin, adressée à l'Intendant de Bretagne, semble faire allusion aux premières promesses d'anobhssement. Nous allons la reproduire. Tout à fait dans le ton de la seconde moitié du xviii^ siècle, elle dévoile autant de générosité que de politesse, et convient au père de notre héros :

« Monseigneur, — J'ai reçu la lettre dont vous m'avez « honoré le 22^ de ce mois. Vous me dites que j'ai fait le « bien, celui qui était en mon pouvoir ; c'est pour moi la « récompense la plus flatteuse ; en faut-il d'autres au citoyen « à qui ce sentiment-là même ne coûte rien ? Mais si ses « enfants doivent en hériter de lui, et que ce soit le premier

« de ses vœux, sans doute il peut désirer pour eux un nouvel « aiguillon propre à le leur inspirer, en leur rappelant que, « s'ils ont acquis un degré d'élévation sur leurs semblables, (c ce n'est qu'avec l'obligation d'aimer davantage et de « mieux servir la Patrie. Je sollicite vivement, Monseigneur, « pour eux, et pour moi, la continuation de cette bienfai- « sance, éclairée et sensible, qui caractérise en vous l'homme « d'Etat citoyen ; il n'est pour moi qu'un moyen de vous « témoigner ma reconnaissance, c'est de redoubler mes soins « et mon zélé pour le bien public. — Je suis, avec le plus « profond respect. Monseigneur, votre très humble et très « obéissant serviteur : Mennais Robert fils. — Saint-Malo, « le 25e juillet 1785. »

Détail singulier, les lettres patentes de noblesse, octroyées par le roi, ne furent pas enregistrées à la cour des comptes de Nantes, le nouveau privilégié attendant qu'on l'exemptât, et à juste titre, des droits onéreux de cette formalité. Survint la révolution, qui termina les petites difficultés de ce genre et en ouvrit de plus sérieuses.

Les deux frères étaient associés dans le trafic ; ils le demeurèrent dans leur conduite vis-à-vis des événements. Ils se montrèrent partisans de la constitution civile du clergé, et prirent leur part des mesures qui devaient assurer le triomphe des lois nouvelles. — Pendant ce temps-là, Féli grandissait (si l'on peut dire ! car sa taille resta toujours au-dessous de l'ordinaire). Nerveux, d'une vivacité singulière et comme fébrile, il était fantasque, irritable, sujet à des accès de colère qui pouvaient se terminer par des évanouissements. M^i^ Villemain, que ses sentiments élevaient au-dessus de son humble condition de servante, avait pour les enfants de la maison les soins les plus attentifs, et, quand on grondait FéU, elle ne manquait pas de le défendre, en disant : « Il a un cœur d'or. » Aussi, le petit entêté lui témoi-

gnait du respect et cherchait à lui faire plaisir. Puis, il était sensible à la louange, et l'on pouvait faire appel à sa piété. Il avait le culte de la Vierge.

Cependant, il ne fit pas sa première communion au cours de son enfance.

La chose s'expUque sans peine. A Saint-Malo, comme dans les autres diocèses de Bretagne, on accomplissait cette cérémonie sainte à douze ans. Il suffît d'ouvrir les anciens catéchismes pour le savoir. Or, au printemps de 1794, dans la cité maritime, les cierges ne s'allumaient plus sur les autels pour les solennités pascales. Et à ce moment, Pierre- Louis Robert n'avait qu'un désir : passer pour bon patriote. Déjà, il avait armé un corsaire, nommé La Républicaine, dont l'histoire n'est pas inconnue. On prétendit plus tard qu'il en avait équipé un autre, appelé Le Révolutionnaire, lequel avait pour figure un Vengeur du Peuple, tenant un poignard et portant la tête d'un tyran. En tout cas, au beau milieu de l'An II, il ne songeait pas (en dépit des légendes) à organiser dans sa demeure, en pleine ville, un service cultuel, nocturne et secret. Encore avait-il le bonheur d'occuper un poste où il pouvait être utile au pubUc, sans être induit, aussi fortement que d'autres, à commettre des gestes déplorables : il était administrateur de l'hôpital laïcisé. — Serait-ce Tonton, comme l'appelaient les enfants, qui aurait été soucieux de voir Féli communier ? Mais Robert des Saudrais n'était alors qu'un chrétien à la manière de Rousseau, qui accompUssait tous les rites nécessaires pour éviter la guillotine, la prison, l'exil, ou la pauvreté. Car Le Carpentier, conventionnel en mission, serrait dans l'étau la bourgeoisie malouine. Descendu chez Blaize, l'ami des Robert, qui devait devenir leur allié, il réduisait son hôte à faire abandon, pour la République, de la majeure partie de sa fortune.

b LA MENNAIS

Avec quel soupir de soulagement, ce monde accueillit la réaction thermidorienne, et les épurations de Boursault, représentant du peuple, envoyé en mission dans l'Ouest !

Celui-ci forma une commission philanthropique, dont Louis Blaize de Maisonneuve fit partie (5 décembre 1794). Elle était composée de douze membres, distingués par leurs « vertus civiques et morales », et avait pour but d'établir, en vue des restitutions, une liste des vols et dilapidations terroristes. Trois jours après, le même conventionnel proclamait dans le temple de l'Etre Suprême, à Saint-Servan, les membres de la nouvelle assemblée communale : Robert des Saudrais était nommé officier municipal. Bientôt, la liberté des opinions religieuses et des exercices cultuels fut autorisée par la loi.

Féli touchait à sa treizième année. Il avait fourragé dans la bibliothèque de l'oncle et fait des lectures à tort et à travers, il avait le goût de la discussion, et n'était pas préparé par les rencontres, et les spectacles, et les conversations des rues révolutionnaires, à recevoir l'eucharistie. Il préférait aux homéhes la joie de se jeter au milieu des vagues, de lutter contre elles, et de ne revenir sur la plage qu'exténué de fatigue. Cependant, des scènes religieuses frappaient sa sensibilité. Des prêtres réfractaires venaient parfois (il nous est permis de le supposer) célébrer la messe au domicile de M. de la ]\Iennais, devant un petit groupe de fidèles, en se conformant plus ou moins aux règlements de police.

Sous le Directoire, la famille suit le courant de réaction, et lit le Censeur des journaux, qui criait : « Les vertus républicaines 1 C'est un beau mot ! Ils n'ont que ce mot à la bouche, les tartuffes 1 Ils nous sucent, ils nous vampirisent, quand ils ne peuvent nous égorger » (23 sept. 1796). Ces manifestations de retour aux traditions catholiques et anti-

révolutionnaires nous laissent comprendre que Pierre-Louis Robert subit une dernière alerte au coup d'État du 18 fructidor. Enfin, la famille se donna le plaisir de mettre à une place d'honneur, sur la cheminée, le buste du premier consul. On sortait de la tourmente, fortune préservée et la liberté dans l'ordre reconquise. Féli était alors dans l'ardeur et l'impétuosité de son adolescence. Comme tous les siens, comme tous ceux qui avaient soufTert et tremblé, il savait le prix des idées conservatrices de la société, mais ses gestes étaient loin d'être ceux d'un catéchumène en robe blanche. Il avait commencé le latin vers neuf ans, avec le précepteur de son frère, un jeune prêtre, qui devait faire preuve d'un caractère médiocre, l'abbé Joseph Carré. — Ce pauvre buveur mourut à l'hôpital, le 9 septembre 1807. — Au comptoir de M. de la Mennais, on avait besoin de savoir l'anglais et l'espagnol. FéU apprit en outre l'italien et l'allemand. Pendant plusieurs années, il s'appliqua à l'étude du grec, qui était à la mode. — En 1800, et durant les années qui suivent, nous le voyons en relations avec Gail, professeur de Uttérature grecque au Collège de France. — Qu'on se garde, toutefois, de le confiner dans sa chambre. Il avait le goût de la musique, et, flûtiste, il était membre de la société philharmonique de sa ville. Il aimait le cheval. Il s'adonnait à l'escrime. Même, amoureux et romanesque, il se battit en duel, et blessa légèrement son rival, qui était, peut-être, Surcouf, le marin. Il allait chasser le canard sauvage, avec Macé de la Villéon. Pour la causerie littéraire, il iH'éférait un autre cousin, Charles Pitot, jeune créole, qui avait fait ses humanilés à Paris, Ensemble, ils parlaient d'Anacréon, de Catulle, du Tasse, et se communiquaient leurs rêves d'aventures et leurs rêves de fortune. — Etabli à l'île de France, le père de Charles Pitot écrivait à Robert des Saudrais, à propos de la compagnie française

des Indes : « Je ne suis royaliste, ni compagniste, je suis moi, et cest tout. » Voilà un langage très suffisamment breton et malouin, à l'usage de Féli.

Ce dernier avait, en ce temps-là, pour idéal poétique celui de VAlmanach des Muses : un style pur, facile, harmonieux, qui traduirait la volupté du paganisme, ou bien quelque pièce spirituelle, légère, qui s'aiguiserait en épigramme. Dès 1796, il s'essayait à de petites compositions et voulait faire connaître sa plume. Dans la suite, il parvint à rimer quelques quatrains, dont l'agrément et la malice ont été loués par des critiques de renom, tels que Brandès et Faguet :

On a vu souvent des maris

Jaloux d'une épouse légère;

On en a vu même à Paris,

Mais ce n'est pas le tien, ma chère...

J'ai vu cette épigramme transcrite de sa main, avec un soin de calUgraphe, et sans ratures, dans un cahier daté de 1806. C'est la même année, le 15 novembre, jour de la fête de saint Malo (suivant sa propre remarque), qu'il écrivit cette boutade : « L'ennui naquit en famille, une soirée d'hiver. «

Pour fuir cet ennui patriarcal, il a songé bien des fois à partir aux colonies. — Vers le milieu de 1801, Charles Pitot y était retourné. Notre jeune homme voudrait le rejoindre et aller, dans les pays du soleil, réaliser des projets magnifiques. Ah ! être libre ! avoir sa vie à soi ! cantiléne de l'adolescence, dont le charme enivre les plus sobres. Mais ce têtu est un indécis ; cet exubérant, qui a tant de joie dans la vie en plein air, est sujet aux accès de tristesse et de sauvagerie ; ce fier, incapable de supporter une injure, est d'une physionomie mesquine, avec ce nez long et gros, et d'un aspect peu engageant, avec tant de négligence dans sa mise. Cet orgueil-

LA PERIODE DE FORMATION y

leux, qui méprise les réflexions banales de la foule, est un timide. Puis, il est si faible, quand il est saisi par le cœur. Le voilà dompté et mené peu à peu par Jean, son aîné, parce que Jean est un lettré, et qui argumente volontiers en théologien érudit, parce que Jean est un croyant logique et heureux dans la pratique de ses convictions, et parce que Jean, avec du tact, de l'esprit spontané, une bonne humeur scandée d'un bon rire, est le plus tendre des frères.

En avril 1802, parurent la proclamation du Concordat et le livre intitulé Génie du christianisme ou beautés de la religion chrétienne. L'auteur, un Malouin, rendait aux cathédrales gothiques et aux petites églises des villages la musique coutumiére de leurs sonneries d'antan. Féli était dans une atmosphère pubhque et familiale qui le disposait à croire, et déjà il inclinait aux idées mystiques, mais il hésitait à se convertir. Jean fut ordonné prêtre le 25 février 1804. Son frère, qui aspira toujours à la paix et au bonheur dans la certitude, il le précipita à genoux. Féli abjura son passé : Il fit sa première communion, parmi d'autres jeunes gens de la ville, qui affirmaient alors solennellement leur retour aux traditions. Il avait vingt-deux ans.

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