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SON PREMIER MAITRE

LONCLE DES SAUDRAIS

La Mennais avait eu un instituteur primaire, dont il avait fait le tourment, s'il faut en croire la tradition ; il eut ensuite un professeur d'enseignement secondaire, dans la personne de l'abbé Carré, qui le conduisit seulement jusqu'en sixième ; puis son frère, plus avancé que lui, le guida pendant quelques mois ; mais son véritable premier maître fut son oncle.

On se représente sans peine 'SI. des Saudrais avec son costume du vieux temps : souliers à larges boucles, bas chinés, culotte courte, habit à la française, chapeau à cornes. Il avait une belle et souriante figure. C'était un homme plein de bon sens, qui citait volontiers Montaigne, et qui chérissait Fontenelle, « ce sage des sages ». Par ses excès, la Révolution le désabusa des espérances à fonder sur le règne de la raison. Il avait aimé Rousseau, il écouta Bonald, et s'attacha principalement à Pascal. Il avait lu Voltaire, il prisa Malebranche, et resta fidèle à Montesquieu. Ce que Féh conservera de sagesse profane, ce qu'il y a de La Bruyère dans ses goûts de moraUste, ce qu'il a compris des classiques

latins, il le doit, en bonne partie, à ce délicieux Mentor, dont, écolier mutin, il disait sur un de ses cahiers : a Mon oncle se fâche contre moi, parce que je ne veux pas relire mes règles avant que de faire mon devoir. » Lorsque ses neveux étaient loin de lui, à Paris ou à La Chênaie, il leur adressait des conseils sous forme plaisante, leur racontait les petites nouvelles, leur parlait littérature, s'associait à leurs travaux, encourageait les essais du plus jeune, leur communiquait et leur soumettait avec bonhomie ses élucubrations. Et c'était une vie de l'intelligence à trois, vraiment exquise.

La devise littéraire de l'oncle était : multa in paucis. De là, chez lui, une certaine recherche de concision à la Tacite, un certain tour eUiptique, qui ressemble parfois à un tic. Il a peur des redites et des longueurs. Il cultive l'expression qui pique par son originalité, la callida jundura, recommandée par Horace. Mais il professe que la quaUté de la pensée est l'élément essentiel du style, qu'on doit s'attacher aux écrivains qui ont de l'énergie dans leur manière, et se mettre en garde contre le vide et le fatras des auteurs les plus renommés.

Son principe de conduite s'énonçait ainsi : est modus in rébus. Il disait : les métaphysiciens sont admirables, mais ils construisent en dehors de la vie ; la logique est bonne, mais elle ne doit pas être trop serrée, trop raidc, trop rude ; il faut avoir raison, mais non pas d'une raison trop haute et trop hautaine ; et il vaut mieux vivre et mourir dans la connaissance des choses que dans la recherche des causes. C'est sous son inspiration, bien sûr, que Féli écrivit un jour (en 1806) cette maxime : « Je ne sais pas est le mot qui convient le mieux à l'homme. » — Ah 1 le bon maître pour des adolescents excessifs, aiTamés d'éloquence, et qui se grisent de théories et de dialectique ! — Devenu vieux,

La Mennais se plaisait à répéter quelques sentences de l'oncle, celle-ci : « Avez-vous su prendre du repos ? vous avez plus fait que si vous aviez pris des provinces et des villes » ; et celle-ci, qui ne manque pas d'humour (car M. des Saudrais en avait) : « Il est difficile qu'on se choque dans le vaste champ des idées, puisque c'est même un hasard quand on s'y rencontre. »

Tonton ne conversait pas seulement avec les morts, il écoutait avec avidité les vivants. Il lisait, — et ses neveux Usaient avec lui, — le Censeur des journaux, qui combattait les partis extrêmes de droite et de gauche ; le Mercure, et le Journal des Débats, où l'abbé Jean, toujours soucieux d'apologétique, cherchait des pages en rapport avec ses préoccupations ; les Annales philosophiques, morales et littéraires, qui reparurent en 1800, et qui étaient avant le 18 fructidor, sous un titre peu différent, l'organe des prêtres réfractaires soumis aux lois. Cette publication fut de nouveau interrompue, par ordre du gouvernement, pendant les discussions préparatoires du Concordat. Un article de l'an X montre à quel degré l'atmosphère était chargée des idées que traduisait en ce moment même Chateaubriand : il était intitulé Droits du christianisme à la reconnaissance des gens de lettres. — Je ne puis savoir tout ce qu'on lisait dans le cénacle ménaisien, mais je suis certain que La Harpe y faisait autorité. On admirait en lui non seulement le critique, qui tient à la qualité de la langue et à l'art de la composition, le professeur pur, lucide, animé, mais encore le converti ardent et enflammé, qui stigmatise les tyrans révolutionnaires, qui jette le mépris sur les fêtes et les temples de la raison, qui poursuit les propagateurs des idées philosophiques comme les auteurs du désordre social, bref, l'anti-rousseau.

En vérité, on ne saurait exagérer l'influence de La Harpe

sur La Mennais, l'influence du Cours de littérature, et l'influence des autres écrits. Qu'on lise notamment la brochure Du fanatisme dans la langue révolutionnaire ou de la persécution suscitée par les barbares du dix-huitième siècle contre la religion chrétienne et ses ministres ; et qu'on dise si cette rhétorique, avec le mouvement du style, et les formules de sarcasme et de défi, ne devait pas ravir Féli et lui donner la joie d'entendre le bruit du soufïlet sur les figures jacobines. Est-il besoin d'ajouter que les idées de l'ancien disciple de Voltaire s'unissaient à la marée montante des idées communes à Joseph de Maistre, Bonald, et Chateaubriand ?

Le Génie du christianisme fut lu et commenté dans le cénacle ménaisien, et l'abbé Jean se complut à en copier une prosopopée de l'Espérance. Quant n son frère, il n'a laissé aucune trace écrite de sa première lecture. Plus tard, il utilisa le tableau de l'action bienfaisante de la papauté (dans divers ouvrages). Nous pensons que, jeune homme de vingt ans, il fut séduit, tout d'abord, dans ce livre si frais en sa nouveauté, par le souiïle de la nature, par les impressions d'artiste et les émotions religieuses. Ame passionnée, qui, l'année précédente, avait lu Atala, il ne put pas ne pas se retrouver avec une volupté secrète dans la peinture de René. Comme de ce dernier, il sera dit un jour de Féli : « On montre encore un rocher où il allait s'asseoir au soleil couchant. »

Nous allons voir que le Génie marqua son empreinte sur l'oncle.

Entre 1798 et 1802, il avait composé ses Philosophes, avec une petite préface (qui est peut-être de l'abbé Jean, à moins qu'elle ne soit de Féli). Dans son opuscule, resté inédit, M. des Saudrais nous présente des philosophes, réunis pour « traiter, approfondir, et décider les grandes et importantes questions qui intéressent le genre humain >'.

Leur « nombre innombrable » n'ayant pas permis de les convoquer tous, et l'un d'eux ayant rappelé que plus il y a de têtes assemblées plus elles se rétrécissent, on n'avait invité que les chefs de sectes avec leurs principaux disciples. La docte compagnie se demande : Y a-t-il un Dieu ? Y a-t-il une âme ? Et l'âme est-elle immortelle ? — Il n'est pas impossible que l'auteur ait voulu peindre ses neveux dans les orateurs qui défendent les saines doctrines ; et l'on peut supposer que Féli est « ce jeune fou des Gaules à qui l'amour a tourné la tête », et qui déclare : « Aimer, c'est vivre, et philosopher, c'est mourir. )> — Quoi qu'il en soit, le badinage de Tonton est trop prolongé. Lui qui souhaitait des coupures dans Montaigne et dans La Bruyère aurait pu en pratiquer avantageusement dans son pamphlet. — Observons que cette pièce contient des souvenirs de Pascal. L'écrivain des Pensées était lu attentivement, à cette époque, dans le cercle ménaisien, comme nous en pouvons juger par les extraits que faisait l'abbé Jean. Le chapitre que le Génie consacra au maître de Port-Royal ne fit qu'aviver la ferveur pascaline de nos trois collaborateurs.

Le Bon curé, œuvre inédite de M. des Saudrais, comprend deux parties ; la première est postérieure au Génie ; la seconde s'est formée peu à peu jusqu'en 1806. — La première partie est la seule qui réponde d'une façon exacte au titre du manuscrit. Elle nous peint un village chrétien, où le pasteur exerce son zèle et sa charité. La leçon de catéchisme forme le tableau principal. Après avoir présidé au bonheur des fiançailles, le prêtre vénéré se rend auprès d'une famille pauvre. — Ici, le manuscrit s'interrompt et laisse plusieurs pages vides. Ensuite commence la seconde partie. Elle comprend cent pensées, de longueur très variable. En réalité, l'auteur a quitté son plan primitif, mais, pour mettre de l'unité dans cet ouvrage, nous pourrions dire

qu'après nous avoir donné l'image de la vie du bon curé, on nous présente ses idées, ses maximes, son apologétique religieuse.

La première partie procède un peu de Rousseau, beaucoup de La Harpe, et surtout de Chateaubriand. Savez-vous, disait à ce dernier le chansonnier français, savez-vous que j'ai été d'abprd votre disciple ? « J'étais fou du Génie du christianisme, et j'ai fait des idylles chrétiennes : ce sont des scènes de curé de campagne, des tableaux du culte dans les villages et au milieu des moissons. » Robert des Saudrais avait éprouvé le même enthousiasme littéraire que Béranger. — Et La Mennais dira un jour à Victor Hugo : « J'ai toujours envié le bonheur d'un curé de village. »

Dans la seconde partie, l'auteur fait des emprunts à ses Philosophes. Les pensées qu'il écrit, et que barrent ou retouchent ses neveux (la copie est de l'abbé Jean et la plupart des corrections sont de Féli), montrent à plein « l'homme sensible » du xviii*^ siècle, qui ouvre son esprit au réveil religieux de l'anti-révolution, et qui porte ce signe particulier d'être nourri de Pascal. Nous savons que le grand apologèle, (jui, depuis des années, était en honneur dans la petite confrérie ménaisienne, avait été de nouveau relu par M. des Saudrais, l'année où celui-ci mettait la dernière main à son ouvrage. — Féli songera plus lard à placer dans des périodiques quelques morceaux des Philosophes et du Bon curé. Extrayons donc de celui-ci quelques fragments :

« Si j'avais deux cœurs, je sens que l'un aimerait, que <( l'autre peut-être serait indilTérent ; mais un troisième, « je sens qu'il ne pourrait haïr. Si j'avais deux âmes, je « conçois que l'une croirait, que l'autre pourrait douter; « mais je ne conçois pas qu'une troisième put aller au delà. » « Le cœur de l'homme est comme un arbre dont l'idée

« de Dieu est la racine : coupez-la, il tombe et meurt. »

« Le sauvage dit à son enfant : « soufTre et tais-toi » ; de « même, la philosophie dit à l'homme : « il n'y a point de (( remède à tes maux; soufTre » ; la Religion me dit : « souffre, « et espère ».

« Rien n'échappe à la tyrannie, que la pensée ; rien « n'échappe à la conscience, pas même la tyrannie. »

« Entre la naissance et la mort, le Temps décrit une ligne « droite : la ligne la plus courte. Combien l'ont parcourue « sans l'avoir mesurée 1 »

« Qu'est-ce que l'homme cherche dans un hvre ? Il cherche « quelqu'un qui se soit donné la peine de penser pour lui, « et puis il se fâche contre l'auteur s'il pense trop ou trop « peu, ou s'il ne pense pas précisément comme lui. Oh ! que « Sterne avait raison de couvrir des pages de points, ou de « les noircir, ou de les laisser en blanc ; que pouvait-il faire « de mieux pour la plupart des lecteurs, et quel meilleur « modèle pour la plupart des écrivains ! »

« L'homme n'a jamais trop de tout ce qu'il possède, et il « ne s'en dessaisit pas facilement ; il semble qu'il ne puisse « disposer que de ses restes ; ainsi, en se mariant, il donne à « sa femme les restes de son cœur ; en mourant, il donne à « Dieu les restes de ses pensées ; il faut excepter de cette « règle que, dans toute sa vie, il n'a pu se résoudre à donner « au pauvre le reste de sa monnaie. »

« Ce n'est pas tant parce qu'il ordonne aux hommes de « mourir, que le despotisme est essentiellement destructeur, « que parce qu'il leur défend de naître. »

« Le stoïcisme a pour base la raison et s'appuie sur la « force de l'homme ; le christianisme, au contraire, sur sa « faiblesse, et se défie de sa raison. De là une divergence « entre les principes, d'où naît le vrai ou le faux dans toute « l'étendue de leurs conséquences. — Le vrai serait-il que

« l'homme est si fort de sa raison ? Hélas ! la philosophie « elle-même l'a regardée, cette raison, comme digne d'être « comptée pour une des misères de l'homme »

Robert des Saudrais tenait singulièrement à sa Comparaison entre le christianisme et le stoïcisme. Qu'elle nous paraît longue ! Evidemment, nous préférons l'Entretien de Pascal avec M. de Saci. Toujours est-il que FéU, dans cette période, s'est intéressé particulièrement au stoïcisme. Je possède écrit de sa main, et avec un véritable souci de calligi'aphic, VEpilecti enchiridion, dont il a détaché la finale : Sustine et ahstine.

Le seul travail de l'oncle qui ait été imprimé, est celui qui a pour titre : Vingt odes d'Horace, traduites en français par un de ses amis (Paris, An XI 11-1805). Dans la préface, notre humaniste disait :

« Horace chantoit Auguste. Le grand Nicolas chantoit « Louis le grand. Qui chantera Napoléon ? Un géomètre, « un chimiste, un idéologue ? Ah ! dit la Muse, je puis donner « aux poissons la voix mélodieuse du cygne ; à ceux-là, il « n'est pas en ma puissance. Comment donc faire ? Mais « comment se fait-il qu'à l'imitation d'Horace, il ne se « trouve pas un poète qui dans vingt, trente vers, immor- « talise son héros, et que celui qui a mérité trente odes, ne « puisse en obtenir une ? Cela viendroit-il du déplacement « du soleil et du refroidissement de la terre ? Mais les arbres « croissent, les fleurs exhalent leur parfum, la tendre lourte- « relie ne cesse de gémir, l'aimable, le charmant rossignol « fait loujcurs entendre ses chants ; tout vit encore, tout « est animé dans la nature, hors le iioète. — ISinqcnium, « le mens divinior. Vos magna sonalurum, V utile dulci, le « molle atque facetum, le dulcia sunto, ô mes amis, il n'y a « donc plus rien de tout cela ! Adieu vers, adieu prose, « adieu tout 1... »

M. des Saudrais ne s'arrêta pas en chemin. Il se mit à composer des Commentaires sur Horace. Toutefois, la culture du poète païen s'alliait chez lui à celle des auteurs sacrés. La Harpe et Chateaubriand avaient célébré la beauté de la Bible. Il s'appliquait donc à traduire le livre de Job, celui de la Sagesse, et ï Ecclésiastique. Ces essais sont perdus en majeure partie ; ce qui en subsiste témoigne que le lettré malouin prenait des libertés de classique avec la Sainte Écriture. Cependant, à l'occasion de ces tentatives pour rendre dans notre langue la parole inspirée, on osa critiquer La Harpe dans le cercle ménaisien. L'observation audacieuse vint du plus jeune, qui, en l'année 1807, se piquait d'être un hébraïsant résolu. L'oncle se hâta de se ranger à l'opinion nouvelle, et fit la réponse suivante : « Je suis de « ton avis sur la traduction de La Harpe. Elle n'a aucun « attrait, aucun charme à la lecture. On y sent trop le fran- « çais, pas assez l'hébreu. Ce sont des phrases qui n'expriment « que des pensées communes. Aux idées sublimes, aux senti- « ments profonds de l'original, il faut un autre langage, « tantôt celui de l'âme, tantôt celui du cœur. Mais ce lan- « gage, il faudrait le créer... » Plus tard, Féli s'essaiera précisément à mettre dans l'art de traduire un revif de grâce, de force, d'originalité. Combien il est intéressant de relever sa critique, à cette date ! Elle est assez personnelle, puisque l'appréciation générale était celle de Chateaubriand : « La Harpe a donné en prose une traduction estimée du psalmiste. »

En avançant en âge, — en 1809, il avait soixante-cinq ans, — Tonton avait perdu de son initiative première, de son autorité éducatrice, et de sa ferveur d'écrivain, et il était passé, pour nos jeunes gens, à l'état d'ancêtre, que l'on vénère d'autant plus qu'il contrarie moins. Plein de bonté et de délicatesse, il s'était fait au rôle de confident ou

de simple suivant. Mais il avait beau entrer dans les projets des deux néophytes et se hausser au genre apologétique, il ne pouvait atteindre à la fièvre sacrée de ses neveux. Puis, pour Féli, n'être plus jeune était une faute irrémissible : des mots cruels lui monteront bientôt aux lèvres à propos du vieillard. Au temps où nous sommes arrivé, l'influence de l'abbé Jean est vraiment la seule qui compte sur son frère.

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