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LES AMITIÉS DES VINGT DERNIÈRES ANNÉES

Le jugement de Lamartine, que nous venons de citer, nous amène à marquer le caractère spécial des rapports entre le sociologue breton et l'auteur de la Politique rationnelle.

Dans les premiers mois de 1834, le député de Bergues songeait à fonder une revue, à laquelle eussent collaboré Ballanche, l'abbé de La Mennais, et nombre d'hommes « jeunes, et de toutes couleurs, réunis seulement sur le terrain des idées avancées ». Ce périodique devait être (s'il eût existé) l'organe du parti social, sorte d'éclectisme politique, dont Lamartine se constituerait l'orateur, et avec lequel il accomplirait glorieusement sa mission. Mais il vit un danger pour lui-même et son groupement rêvé, dans l'éclat des Paroles d'un croyant, « parce que rien ne tue une idée comme son exagération ». Ce livre, croyait-il, était à sa politique ce que la Saint-Barthélémy était à la religion. Dès lors, le poète sentit qu'il s'éloignait plus encore de l'ancien théocrate. J'ai vu Lamartine, écrivait Eugène Bore, le 28 janvier 1835, à son maître aimé : « il ne parlait

que de son parti social » ; il n'a pas paru m'estimer davantage, quand je lui ai fait connaître mes relations avec vous, « et j'en ai été vexé ».

Cette politique oratoire, qui consistait à s'élever au-dessus de tous les groupes et à siéger au plafond, sembla déconcertante au démocrate breton, comme à beaucoup d'autres. L'auteur du roman des Girondins avait tantôt l'air d'un hésitant, tantôt l'air d'un habile. Etait-il l'homme de la charte orléaniste, était-il l'homme de l'opposition ? Au juste, se demandait notre républicain, qu'est-ce qu'il a dans l'esprit ?

Pourtant, les deux Amphion se voyaient de temps à autre. On nous a conservé la peinture d'une réunion, en 1847, de Chateaubriand, Béranger, et La Mennais, chez Lamartine. Le Breton de Combour, avec sa grande tête froide et immobile, est placé sur une petite chaise près de la fenêtre ; le Breton de La Chênaie efîacé, replié, perdu dans un coin sur un bout de divan ; Béranger aux longs cheveux blancs, massif et lourd, debout vers la cheminée ; et le chantre du Lac, assis sur son lit, car les sièges faisaient défaut, et retenant ses lévriers qui voulaient sauter sur ses genoux. — Nous avons raconté comment la fondation de la seconde république aviva, du moins pendant quelques mois, ces deux lumières de l'humanité, dans une même flamme.

Il est regrettable que le facile auteur du Cours familier de littérature ait non seulement dissimulé toute influence de La Mennais sur le tour de ses idées et de son imagination, mais encore pris à tâche de le déconsidérer comme penseur, et de transmettre à la postérité, sous le nom du pliilosophc malouin, l'imago d'un Juif errant de la foi et de la poUtique, qui grinçait des donls en parlant d'amour. Nous avons d'autant plus le droit d'être étonné, que le poète des Médi-

taiions a suivi, dans ses opinions religieuses et sociales, l'évolution du credo ménaisien, et que le chantre de la Chute d'un ange subit, comme l'auteur des Paroles d'un croyant, les accusations d'anarchie et d'anti-christianisme. Bien plus, il finit par concourir au duel d'un curé avec l'autorité de l'Église (dans les derniers mois de 1846). Mais Lamartine était extrêmement attentif à la manière. Et c'est précisément ce qu'il montra dans TafTaire de l'abbé Thyons, Le La Mennais des dernières années, tribun de la multitude, lui sembla manquer de tact plus que jamais. Sa façon de mourir le choqua. Quand Dargaud s'éteignit, après avoir refusé le prêtre au chevet de son agonie, l'écrivain des Recueillements poétiques, qui, cependant, partageait les idées philosophiques de son ami, ne cacha point sa peine et dit : « La prière ne fait jamais de mal. » Que pouvait-il donc penser des derniers adieux que le théologien de la papauté fit à l'Église sur son lit de mort ? Dans un tel dédain de tout art et de toute diplomatie, dans ce mépris des usages traditionnels, le grand seigneur vit une sorte d'incorrection mondaine et d'insolence démagogique.

Nous ne pûmes jamais nous lier d'une amitié intime, dit Lamartine ; — et il est vrai que les rapports de notre héros avec Chateaubriand étaient beaucoup plus dans la nature des choses.

Les deux illustres se rencontrèrent à nouveau le 5 avril 1834, et renouèrent leurs anciennes relations. Ils ne s'étaient pas vus depuis dix ans. Le Malouin de La Chênaie trouva le Malouin de Combour « changé et vieilli étonnamment, la bouche creuse, le nez pincé et ridé comme le nez des morts, les yeux enfoncés dans leurs orbites ». C'était chez M™^ Récamier. La conversation dura assez longtemps. On parla de l'avenir, si obscur ; en tout cas fermé à la restauration et ouvert à la république. On constata que l'on avait un

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même goût de loyauté et de liberté, une même aversion pour un régime étayé sur la peur, sans noblesse, et cherchant à satisfaire sa cupidité sous l'astuce ; bref, on reconnut que l'on avait une même faculté d'indignation honnête. Les dernières préventions de l'abbé tombèrent devant l'attitude de son concitoyen à l'apparition des Paroles. On lui raconta qu'une personne s'étant avisée, un matin, d'aller dire à l'auteur du Génie : « Voilà une belle occasion pour vous de gagner de l'argent dont vous n'avez guère, et de faire bruit : répondez à M. de la Mennais », cette personne n'obtint que cette riposte : « Répondre à M. de la Mennais ? Mais c'est indigne 1 J'écrirais plutôt dix mille fois dans le même sens. )) Quoi qu'il en soit de la repartie (d'ailleurs vraisemblable) du noble vicomte, l'autre Breton se plut à mander la nouvelle à ses amis : « Chateaubriand a été on ne peut mieux pour moi. Je lui en sais infiniment de gré. » Ainsi fut scellée l'amitié entre les deux malades de même race, les deux blessés de môme orgueil, les deux poètes d'un même vol et d'un même cri. Ils se citèrent l'un l'autre dans leurs ouvrages et ne séparèrent point leur immortalité.

Le royalisme ne pouvait les diviser. Qui donc a été plus méprisant que le fidèle légitimiste pour « le muséum de Prague », pour les « vieillards tisonnant les siècles au coin du feu » et enseignant à Henri V « des jours dont rien ne ramènera le soleil » ? Et dans les entretiens familiers, qui s'exprimait avec plus de sans-gêne sur la mangeuse de reliques d'Edimbourg (fille de Louis XVI, s'il vous plaît !) et sur la danseuse de corde d'Italie (celle à qui il disait : Madame, voire fus est mon roi !) Après cela, l'abbé nous paraît respectueux, quand il écrit : « Foi d'honnête homme, il n'est qu'une seule cour », où l'on puisse porter son estime, « celle de Prague. A celle-là, au moins, on ne reproche guère que des sottises et des inepties. .Te le dis de tout cœur, il

n'est point de consolations et de prospérités que je ne souhaite à cette mallieureuse famille, excepté une Restauration, si elle avait encore la folie de regarder cette solennelle parade comme une prospérité ». — Quant aux sentiments de nos deux Malouins sur la monarchie de juillet, ils s'accordaient merveilleusement. « Vous le voyez », s'exclamait La Mennais, « ce régime dure encore ! » — Oui, répondait Chateaubriand, « mais c'est un arbre qui ne fleurit point, parce qu'on l'a planté avec des racines gangrenées )). Et chacun d'eux appliquait son meilleur coup de hache à ce figuier stérile. — En outre, le sachem savait, comme son concitoyen, qu'il faut entrer dans Vesprit de son temps, afin d'avoir action sur cet esprit, et il confessait que le parti démocratique était « seul en progrés », parce que ce parti marchait « vers le monde futur ».

En rehgion, l'auteur du Génie et l'auteur de V Esquisse n'étaient pas au même point, mais ils ne pouvaient guère se heurter. Le premier se donne comme ayant assisté, au Vatican, à la fin d'une puissance, qui civiUsa les nations modernes. A ses yeux, l'erreur fondamentale de La Mennais est de s'être fié aux caresses italiennes et d'avoir cru à la Papauté, comme son mérite est d'avoir embrassé l'enseignement évangélique populaire. Par ailleurs. Chateaubriand émettait des opinions et des mots capables d'alarmer l'orthodoxie ou la piété. Aussi, l'homme du tout ou rien, pour qui le catholicisme devait se construire dans l'esprit en théorème rigoureux, déniait toute valeur à la religion esthétique et sentimentale de son compatriote, et il était porté à ne voir dans sa fidélité aux rites qu'une tradition mondaine, entretenue par les femmes. Ce qui est certain, c'est que, grâce à sa mentahté a-théologique, l'auteur du Génie accordait des satisfactions de détail au christianisme anti-théologique de La Mennais, par exemple, quand il

concédait à ce dernier que le Christ n'a pas lié la morale aux dogmes : proposiLion infiniment scandaleuse pour des théologiens. Mais l'apologète de Combour évitait les controverses scolastiques. Ah ! de grâce, mon cher ami, répondait-il un jour au dialecticien de La Chênaie, « n'engageons point de discussions théologiques. Je m'en tiens à mon Credo, et j'y trouve ma consolation ». La scène se passait en 1847. L'attitude dernière de l'écrivain des Mémoires était prise : il voulait descendre « le crucifix à la main, dans l'éternité ». Pour l'examen approfondi et définitif du problème religieux, il réservait au pélagien breton l'heure du passage dans l'autre vie. « Je ^ajourne à mon lit de mort », écrivait-il, « pour agiter nos grands contestes à ces portes que l'on ne repasse plus. » La phrase est superbe. C'est l'essentiel pour un artiste. En conversation, il disait avec plus de simphcité : La Mennais revenir au catholicisme ? « Il se ferait plutôt Turc ! »

Sur le chapitre des ressentiments, nos deux Malouins étaient des spécialistes qui pouvaient se comprendre. Si un homme me donnait un soufflet, disait Chateaubriand, je ne tendrais pas l'autre joue, — les blessures qu'on me fait ne se ferment jamais, — j'ai été ami sincère, je resterai ennemi irréconcihable. Il était difficile au traducteur de Vlmilaiion d'employer des formules aussi nettement opposées à celles du christianisme. Mais l'âbbé Combalot lui adressait cette apostrophe : Jamais vous n'oubliez une injure, ou seulement une contradiction.

Que de mots du vicomte semblent avoir été écrits à l'usage de l'abbé, — celui-ci, par exemple : « J'ai en moi une impossibilité d'obéir ! »

Et que de traits communs ! « Mon défaut capital est l'ennui, le dégoût de tout, le doute perpétuel. — Je m'ennuie, c'est ma nature. » Voilà du Chateaubriand. — Voici

du La Mennais : « Demande à Dieu pour moi la grâce de supporter la vie (1815). — Je m'ennuie au delà de toute expression (1819). — L'ennui, cet inexorable fléau de la vie humaine... (1843). — L'ennui est le grand reproche que je fais à la triste et fade vie humaine (1844) «. — Sur la misère de vivre, les plaintes désespérées des deux Bretons se répondaient alternativement : « Lorsqu'on a vu ce qu'est la vie », disait le métaphysicien dans ses dernières années, « ce n'est pas finir qui paraît horrible, c'est commencer. » Et l'Autre, parce qu'il allait jusqu'au bout de la pensée, était plus nihiliste, en ajoutant ce que le prêtre, éducateur de la famille, n'avait pas le droit de dire : « Après le malheur de naître, je n'en connais pas de plus grand que celui de donner le jour à un homme. »

Le René de Combour disparut le premier (4 juillet 1848). Le Peuple constituant inséra cette note : « La France vient de perdre une de ses plus belles gloires. M. de Chateaubriand est mort ce matin, à huit heures et demie. Puisse sa prière faire descendre sur la patrie qui lui fut si chère, quelque chose du calme et de la paix des régions sereines que sa grande âme habite maintenant ! » Le défunt alla chercher sa tombe dans le rocher natal. Les Malouins avaient rêvé jadis de voir la main du Prophète se lever, pour bénir, au milieu des flots, le reposoir suprême. Et la cité des corsaires se serait dressée devant la mer avec l'orgueil de l'antique Cybèle, couronnée de tours, fière d'avoir enfanté des dieux et d'être la mère d'innombrables héros :

Qualis Berecyntia mater...

Laeta deum partu, centum complexa nepotes...

Chateaubriand me disait souvent : « Je me suis toujours ennuyé, toujours ! » Je lui répondais : « C'est que vous ne vous êtes pas occupé des autres. » Sa femme, esprit fort

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singulier, s'écriait : « Vous avez bien raison ! vous avez bien raison ! » — Ainsi parle Pierre-Jean Déranger, qui dépensait tout son talent à composer des chansons, très adroitement, et à s'occuper des autres, même indiscrètement. Au reste, la maxime, qui recevait l'approbation de Mme de Chateaubriand, personne bienfaisante, et qui ne manquait ni de finesse, ni d'ironie, avait été traduite, dans un autre style, par le Père Souël catéchisant sur les rives du Meschacebé : « Quiconque a reçu des forces, doit les consacrer au service de ses semblables ; s'il les laisse inutiles, il en est d'abord puni par une secrète misère... » Précisément, c'est pour avoir vu dans le chansonnier le poète des pauvres gens, le défenseur de la cause populaire, qui souffrit destitution, prison, amende, l'homme de cœur au service de ses semblables, c'est pour l'image qu'il se faisait de ce héros de la foule, que l'abbé s'avança vers lui, avec cette simphcité confiante et ce don de soi, qui forment une caractéristique ménaisienne.

Vers la fin de novembre 1831, chez Benoît-Champy, Béranger rencontra, pour la première fois, le lilliputien à idées larges et style gigantesque (suivant ses expressions), et ne comprit rien à son programme ni à sa conduite. Mais, dans la suite, il entra en relations avec l'auteur des Paroles d'un Croyant, et fut séduit par son évangélisme. D'ailleurs, il n'eut pas de peine à sentir que la gloire de ce nouvel ami serait profitable à sa propre renommée.

Vraiment, disait vSaintc-Beuve, les rapports de Béranger avec La INIennais, Chateaubriand, Lamartine, sont piquants, si l'on songe au point d'où sont partis tous ces hommes : '( J'appelle cela le carnaval de Venise de notre haute littérature. » Rien ne prouve mieux que ces liaisons, la considération inouïe dont jouissait, et qu'administrait savamment, le chantre ingénieux de Lisette et de Frétillon, de

Madame Grégoire et d'Odavie, des Gueux et du Dieu des bonnes gens. Il a eu des biographes fervents, et le poète des Harmonies a composé son panégyrique. L'on ne saurait nier que Déranger a pratiqué la philanthropie, et qu'il s'est efforcé d'être un sage, et qu'il avait du tact et infiniment d'esprit. Quand il se trouvait en compagnie avec le philosophe breton, il se plaisait à dire gaiement : « Nous ne sommes pas ce qu'on se figure ; de nous deux, c'est lui qui est le poète ; moi, je ne suis qu'un homme de bon sens. » C'était une malice, observe Sainte-Beuve, et un joU mot. Mais il en avait d'autres, qui étaient d'un goût plus libre. On avait répandu le bruit dans le public, que l'éditeur Pagnerre, membre de l'Assemblée Nationale, avait acquis un milhon aux dépens des écrivains patriotes. Pendant que l'exploitant dort, réclamait-on, « le génie exploité souffre, à l'insu de tous, ne sachant pas, le matin, comment il dînera le soir, ni, la veille, par quel habit il remplacera, le lendemain, son habit trempé de pluie et couvert de boue ». Ce trait faisait allusion à La Mennais. Béranger engagea celui-ci à démentir la rumeur méchante. « Cela ne me regarde pas », répondit le satirique des Amschaspands, qui perdait toute confiance dans son éditeur. Enfin, répliqua le chansonnier, « vous savez pourtant bien que ce n'est pas la faute de Pagnerre si vous êtes sans-culotte ».

La goutte corrosive qui peut salir la pureté du marbre et mordre la lettre d'or du piédestal, Béranger la versera toujours, quand il s'agit de La Mennais. Celui-ci l'a déçu. Le bourgeois de Paris était enchanté que le prêtre déposât à terre le surplis et la soutane, mais il désirait que le sociologue vécût en clergyman distingué, souriant, adonné aux libres spéculations de la pliilosophie, fuyant d'une manière élégante les contrastes violents avec son passé. Bref, l'épicurien souhaitait un Renan, avant que ce troisième Breton

se fût révélé au monde. Néanmoins, il aima l'olTiciant en ornements rouges et à discours véhéments, comme matière précieuse et rare à bons conseils, dont lui, chansonnier, ne tarissait pas ; il l'aima comme excellemment propre à faire ressortir les qualités et l'utilité de maître Pierre- Jean.

« C'est un arien, — un cerveau de bronze, — un vrai ^ulet, — un ancien vert-galant, — un caractère retors et fmassier, — un vieux grigou, — un fou. » Qui a dit cela de l'abbé Félicité de La Mennais ? Béranger. — « L'avenir ne gardera pas une page de La Mennais. » Qui a dit cela encore? Béranger. En vérité, je vous l'assure, il l'aimait, mais oui, à sa façon, la plus exécrable dont un grand cœur puisse être aimé.

Les relations de Victor Hugo avec La Mennais semblent être devenues assez rares après la catastrophe de l'Avenir. La politique éloignait du Croyant le poète qui voulait être habile. Le 11 juin 1848, le Peuple Constituant annonça que « le citoyen Victor Hugo » était venu se placer à la Chambre « sur l'un des bancs les plus élevés de l'extrême droite ». Dix jours après, le môme journal écrivit en première page : « L'ordre du jour appelait une discussion générale sur les ateliers nationaux... Le premier qui demande la parole, c'est M. Victor Hugo. L'auteur à'Angelo, tyran de Padoue, transporte à la tribune ses artifices de style... II a des poses, il a des gestes, il a des inflexions de voix. Sa phrase est bruyante, hérissée d'épithétcs sonores et d'exclamations profondes... Ce discours, qui ressemble au monologue de Barberousse dans les Burgraves, à celui de Charles-Quint dans Hernani... a été écouté avec les égards que l'on doit à un poète de talent. On lui a prêté une attention qu'il ne méritait pas. » De qui était cet article ? La vengeance se fit attendre, car Y Evénement ne parut pas avant le 31 juil-

let 1848. Enfin, l'auteur des Châtiments eut son journal, lui aussi (quand La Mennais n'avait plus le sien).

Dès le 1er août (en première page), il fut visible que le démocrate breton n'excitait pas la sympathie de la maison d'Olympio. On racontait aux lecteurs un discours de Proudhon, « petit homme à figure commune, à voix enrouée et à besicles », et les huées de la Chambre contre les « hérésies sociales de celui qui a dit que la propriété était un vol », tandis que M. de Lamennais tirait de sa poche « un mouchoir rouge » et le portait à ses yeux en pleurant. Le lendemain, l'Evénement ramenait sa plaisanterie, ajoutant que M. de Lamennais avait bien donné ses larmes à Proudhon, mais lui avait refusé sa voix.

A l'approche des nouvelles élections (voir les numéros des 26 et 29 avril 1849), on insiste sur « la figure insignifiante et piteuse » de notre tribun dans le monde parlementaire, même dans celui du socialisme et du radicalisme. Ali contraire, le Penseur et l'Orateur est inscrit sur la liste « qui comprend les hommes éminens de tous les partis » (savoir : Cavaignac, Falloux, Montalembert, Bonaparte, Cousin, Berryer, etc.).

Pourtant, à son tour, l'auteur de Ruy Blas allait introduire bientôt dans sa vie une antithèse, qui fut qualifiée de vilains noms, quand, le 19 octobre 1849, il accomplit son évolution à gauche.

Le poète n'a jamais narré la phase difficile de son histoire ménaisienne, mais il a écrit plus tard, avec la plume charmante d'Adèle Hugo, ses liaisons de jeunesse avec l'abbé, et, dans la conversation, son récit s'enrichissait de haute fantaisie. En 1852, dans Napoléon le petit, il poussa la magnificence jusqu'à inscrire son ancien confesseur parmi ceux qui « ont successivement pris la parole » à la tribune du Parlement, « dans ce lieu le plus sonore du monde ».

Au rang des amitiés surprenantes dans leur fidélité, on ne doit pas omettre celle du démocrate malouin avec le marquis Charles-Louis- Alexandre de Coriolis d'Espinouse, marseillais. — Comme Pierre- Jean, celui-ci prisait les dicta sale tinda, mais il n'était pas attaché à ses amis en malin, il leur était dévoué en galant homme, tout simplement. — Figure qui plaît. — Parent de Mirabeau, il s'éprit de la liberté ; poète de circonstance, il fut cher à Delille ; émigré, il devint un ultra et un écrivain du Conservateur ; mais il demeura un indépendant à sa manière, et c'est dans le culte des belles-lettres qu'il chercha une consolation à ses mécomptes politiques. Catholique, il ne se priva pas d'être libre dans ses jugements sur Rome et le clergé. Et il resta jusqu'au bout le partisan de La Mennais, entrant toujours dans ses intérêts, ne l'ennuyant jamais d'importunes gronderies ; spirituel, un peu précieux, goûtant le mot, la citation, la petite nouvelle ; vrai marquis et vrai ménaisien, quelque chose d'unique ! L'ermite breton était enfermé dans sa cellule de Sainte-Pélagie, quand il apprit la mort de cet homme exquis, de cet ami « si constant et si bon ».

Mais l'amitié qui étonna le plus les contemporains, par sa durée, en dépit des dissidences d'opinions et des divergences de conduite, fut celle qui joignait notre Celte et le baron de Vitrolles. — Lorsque le Conservateur avait voulu s'associer un écrivain capable de traiter les questions religieuses, le nom de La Mennais avait été mis en avant, et ce fut le fameux ami du comte d'Artois qui enrôla cette illustre recrue. Ainsi commencèrent des relations fondées sur l'estime mutuelle, et sur le charme des conversations et de la correspondance. — Lamartine a raconté que M"« de Vitrolles, fille chérie, qui devait périr à la fleur de l'âge, avait une admiration passionnée j)our l'auteur de YEssai. Et c'est pour moi, ajoute le poète, l'explication de la cons-

tante union de « deux hommes si différents de carrière, d'ambition, de pensées » ; ils étaient liés par une '< chère mémoire, sacrée pour l'un comme pour l'autre ». Cependant, il y eut plus d' affection naturelle et jaillissante du côté de l'abbé, et plus de souci des convenances ou habiletés mondaines du côté de l'ancien ministre d'Etat. Tous les deux maintenaient dans leur langage les droits de leur position respective et la liberté de leur jugement. Un heurt passager venait leur rappeler parfois qu'on ne peut aller loin dans l'amitié, si l'on n'est pas disposé à se pardonner les uns aux autres des théorèmes particuliers. Mais avec aucun de ses correspondants familiers, La Mennais n'a mis un tel soin à conserver le tact requis. La philosophie du baron était celle d'Horace et de ]\Iontaigne. Aussi prêchait-il à son ami le repos. « Il y a en moi une puissance qui me pousse )), répondait La Mennais, « j'ai une tâche à remplir. » Après la fondation du second empire, l'homme qui avait tenté d'entretenir un gouvernement royal dans Toulouse, après le retour de l'île d'Elbe, disait au républicain révolté : « L'abus du pouvoir est inhérent à notre misérable nature : il est de tous les temps, de tous les pays, de toutes les formes de gouvernement, et la tyrannie la plus atroce n'est pas celle d'un seul. » Il essayait par ces paroles d'apaiser l'âme juvénile de l'autre vieillard. — Entre toutes les chroniques ménaisiennes, faisons une place de choix à ces lettres de belle tenue littéraire, et si vivantes, envoyées du 13 juin 1819 au 29 décembre 1853, à « l'homme du monde », à l'ancien soldat de l'armée de Condé, par celui qu'il appela d'assez bonne heure le très saint hérésiarque.

Le 18 avril 1836, Benoît d'Azy offrait à M. Féli ses félicitations à l'occasion du mariage de sa nièce, Augustine Blaize, avec Élie de Kertanguy. « Je connais bien peu ce jeune Elie », disait le cher Denis, « mais je l'aime, parce

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qu'il t'aime sincèrement, et qu'il me semble qu'il y a, à cause de cela, entre lui et moi, une sorte de fraternité. » Cependant, quelques mois après (en octobre), les relations épistolaires du prêtre avec son « cher bon frère » prenaient fin, sans déchirure. Le maître n'avait-il pas abandonné cette religion qui leur était commune à tous les deux ? Puis, son travail, ses soucis de père de famille, sa participation à des entreprises industrielles, absorbaient l'esprit de Benoît. Je ne rêve plus, avait-il prévenu La Mennais, que charbon, fonte, fer, machines, et ce que j'aime infiniment moins, marchés commerciaux, etc., etc. En février 1841, il fit visite au prisonnier de Sainte-Pélagie. Deux mois plus tard, il était élu député de la Nièvre. Ses succès électoraux se renouvelèrent et l'amenèrent souvent à Paris. Il allait déposer sa carte chez le terrible ennemi du juste-milieu. En 1849, il devint vice-président de l'Assemblée législative. Ce n'était pas un titre à l'admiration de M. Féli. Le 23 avril 1850, il écrivit en ces termes au vieillard :

« Mon cher bon frère, — car je ne veux point renoncer « à ce nom, malgré les tristes divisions qui nous séparent, « — je ne veux pas que cette journée, si pleine pour moi « de grandes émotions, s'achève sans que je te dise quelques « mots dé ce grand événement qui vient ajouter au bonheur « de ma famille. Je veux te dire que cet enfant que tu « avais béni à sa naissance et que ta pensée a si souvent « soutenu dans sa jeunesse, que mon fils bien-aimé, mon « Paul, se marie aujourd'hui même à une belle et charmante « jeune personne, fille de M. Jaubert, notre voisin dans le « Nivernais, et qui a joué autrefois un rôle politique. Je « serais triste de penser que cette nouvelle de famille vien- « drait jusqu'à toi sans qu'un souvenir d'affection y fût « joint. J'espère toujours qu'un temps nioillour nous rap-

« prochera et nous fera retrouver quelques-unes des jouis- « sauces de notre vieille amitié. »

L'heure de la rencontre suprême devait arriver quelques années plus tard. Peut-être le prêtre breton vit-il reparaître auprès de son lit d'adieux cette figure de ses années si lointaines, cette image de sa poésie première. Il reçut et rendit une fois encore (nous voudrions le croire pour la beauté d'une telle scène) les rites d'une amitié, dont la cendre venait tomber sur ce feu, qui défiait de ses dernières étincelles la mort victorieuse.

Au nombre de ceux qui restèrent dévoués jusqu'à la rive qu'on ne repasse plus, on peut faire une place d'honneur à Marion, qui fut chargé par l'abbé Jean et par Féli de la gestion de La Chênaie. Ce bourgeois malouin, qui était un homme religieux, sans être « un grand pratiquant », entretient son compatriote de la terre tant aimée, lui donne des nouvelles de la cité natale, évite (comme le lui conseille l'abbé Jean) les discussions d'idées, irritantes et vaines, et se borne à lui exprimer quelquefois, mais avec cordialité, ses surprises ou ses objections. Féli a confiance dans cet homme d'affaires, et les lettres qu'il lui écrit, et où il peint sa vie et ses sentiments, constituent un recueil ménaisien qui n'est pas dépourvu d'importance. Marion mourut en mars 1848.

Pour intéressantes qu'elles soient, comme toutes celles de ce maître épistolier, qui avait tant de mal à écrire une lettre de style impersonnel ou d'un caractère banal, les lettres de La Mennais à Joseph d'Ortigue sont loin de former une collection notable. Le jeune critique d'art avait été encouragé par l'artiste de La Chênaie, à l'apparition de son ouvrage sur la guerre des dilettanti, en 1829. Il écrivit dans V Avenir, puis dans le Journal des Débats. Entre les catholiques qui conservèrent des liaisons avec le métaphysicien

hétérodoxe, il fut, dit Sainte-Beuve, le plus sage et le plus doux. L'auteur des Lundis ajoute : « Le Lamennais que nous rencontrions chez M. d'Ortigue... causait à ravir, parlait art, musique, immortalité de l'âme... » Aussi (et c'est pour cela que nous détachons son nom), l'abbé inscrivit le littérateur et musicographe, le 16 janvier 1854, au nombre des six personnes à qui l'on devait faire part de son décès. Mais, averti à temps, le bon ménaisien put rendre quelques petits services au vieillard pendant ses derniers jours, et se conduisit à son égard avec ce tact irréprochable et cette afTection sincère, qui s'unissent comme un parfum délicieux à une fleur de culture rare.

Trois calvinistes sont entrés à des degrés divers dans l'intimité de l'écrivain breton, savoir, le pasteur Peyrat, dont nous avons utilisé l'ouvrage sur Béranger et Lamennais, le pasteur Joseph Martin-Paschoud, dont il reçut l'hospitalité, et à qui il donna le manuscrit de sa traduction du Nouueau Teslament, enfin Auguste Barbet, qui fut l'égal de ses amis les plus anciens et les plus chers, par l'admiration et le dévouement dont il entoura le maître, comme par la confiance et l'affection qu'il obtint en retour.

Le rédacteur de V Avenir n'était pas sans relations avec Armand Carrel, fondateur du National, tous les deux cherchaient les bases d'une république future ; et c'est Armand Carrel qui conduisit chez l'apologèle son ami Barbet. Celui-ci, — de vieille et solide famille normande, à l'esprit indépendant, actif, opiniâtre, ouvert aux arts et à l'industrie, — occupait à Rouen une situation considérable, était passionné pour les questions de finances, d'économie politique et sociale, de réformes humanitaires. Du jour où il rencontra La Mennais, il fut conquis. En 1832, ayant perdu sa femme, il quitta sa chère province dans un moment de découragement, et occu|)a le poste de receveur général des

finances, à Montpellier. Puis il revint à Paris, et collabora plus tard, de sa plume et de son argent, au Peuple constituant, et à la Réforme. — Beaucoup de Ménaisiens se sont montrés sévères pour ce disciple des dernières années, à qui ils ont reproché une amitié un peu jalouse, une humeur médiocrement traitable, un caractère plutôt prétentieux. Ils l'ont accusé d'avoir entraîné le vieillard dans sa fâcheuse spéculation de tableaux. Quoi qu'il en soit de l'estime qu'on peut accorder à ces blâmes, inspirés en partie par des antipathies d'origine politique et religieuse, nous exprimerons seulement le regret qu'Auguste Barbet ait abandonné souvent son genre procès-verbal, clair, minutieux, pour pasticher le ton de La Mennais. Mais nous louerons sa fidélité pour l'ami, dont il assura la tranquillité des heures suprêmes et dont il conserva toute sa vie le pieux et loyal souvenir.

Plusieurs Italiens aux noms connus fréquentaient chez le démocrate breton, tels le général Ulloa et Joseph Montanelli. Celui-ci s'était réfugié en France au printemps de 1849. Il avait combattu contre l'armée autrichienne, était tombé en versant son sang, avec ce cri : Oh ! che bella la morte sut campo ! Notre héros l'aima « comme un fils adoptif », le détacha du parti des catholiques libéraux, pour en faire un ménaisien de la dernière frappe.

Au chapitre des amitiés qui furent la joie de La Mennais pendant la dernière phase de sa vie, il faudrait réserver une place spéciale à ces jeunes gens qui venaient l'interroger et l'écouter religieusement, et pour lesquels il était Vepiscopus incertorum.

Comme type représentatif de ces admirateurs ou de ces enthousiastes sur qui le vieux prêtre exerça une influence durable, on peut choisir Francisco Bilbao. Il vint à Paris en février 1845, dans la ferveur de ses vingt-deux ans pour

la civilisation et la littérature françaises. — Né dans la capitale du Chili, il sortait à peine du collège, quand Pascual Cuevas, qui vivait caché et persécuté, lui mit entre les mains le Livre du peuple, et lui apprit à en vénérer l'auteur. — Dès leur seconde conversation, l'abbé enseigne à son disciple le christianisme nouveau, et lui dit, au sujet du clergé : « le passé est mort et ne ressuscitera jamais. » — Dans la suite, le maître affermit le jeune homme contre les désordres de l'adolescence. Bilbao lui demande un jour : « la chasteté est-elle un devoir de morale ou un précepte d'hygiène ? » Et le vieux prêtre lui répond avec tact, en homme d'expérience, qui unit à l'indulgence des paroles l'austérité des conseils. Prenez donc de l'exercice, lui dit-il, évitez le sommeil prolongé, ne restez jamais oisif. Puis son discours se fait très suave et tout plein d'autorité, son visage semble celui du Christ lui-même aux yeux de l'auditeur ému.

Bilbao collabora à la Réforme. Et rentré dans son pays, il voulut être le propagateur des idées ménaisiennes. Le 5 décembre 1853, l'abbé lui écrivait encore, à Lima : « J'ai « été aiïecté bien péniblement de ce que vous avez eu à « soulTrir depuis votre retour dans voire patrie, hors de « laquelle rinfluence d'un corps partout ennemi des lumières, « du progrès et de la liberté, vous tient banni... Consolez- « vous et prenez courage... la justice triomphera... » — Dans sa dernière maladie, voyant ses amis l'entourer, Francisco Bilbao se plaisait à répéter la parole qu'avait prononcée son cher maître aux mêmes heures : Estos son los bellos momentos : sentir avant le départ la caresse des yeux fidèles, le lien des mains attendries, oui, a' sont les bons moments.

Plus que sa correspondance avec ses amis, celle que La Mennais entretenait avec le monde féminin eut à souffrir de sa rupture avec le sacerdoce et de sa politique « rouge ».

Sa dernière lettre à M™^ de Senfft est du 26 décembre 1835. La comtesse mourut peu de temps après. Elle avait épousé AL de Senfft-Pilsach, ambassadeur d'Autriche auprès de la cour de Savoie, puis à Florence, et dont toute l'ambition tendait à représenter l'empereur auprès du Saint-Siège. Il avait été conquis par le premier volume de l'Essai. D'après le journal inédit de Rio (sous la date du 23 mars 1839), il avait « l'air d'un pieux évêque déguisé en costume diplomatique «. Il se retira chez les Jésuites d'Inspruck et leur légua sa correspondance. Bien que toutes les lettres de M. Féli aux Senfft ne soient pas publiées, celles qui l'ont été forment une collection particulièrement précieuse, au point de vue littéraire et au point de vue documentaire. Ces relations épistolaires d'un apologète avec la femme d'un plénipotentiaire étranger n'ont rien de la prudence du serpent ni des élégances veloutées d'un monsignor. Vibrantes des émotions du polémiste, de ses inquié-

tudes, de ses combats, de ses malédictions, elles laissent se dérouler en pleine lumière le drame de son âme et permettent d'entendre le bruit de l'action qui se précipite. L'écrivain voudrait faire entrer le comte dans ses vues sur la papauté et le mettre en garde contre la Compagnie de Jésus. Il lui insinue, avec l'espérance de les savoir répétés au bon endroit, les mots utiles à ses grands desseins.

La correspondance avec la baronne de Vaux, supérieure des Dames de Saint-Louis, — qui devait à La Mennais d'avoir quitté « tous les plaisirs du monde à un âge où ils ont tant d'attrait », — ne saurait se comparer, pour l'étendue et l'importance, au recueil des lettres adressées aux Scniït. Néanmoins, elle renferme des pièces d'un réel intérêt. Pendant les derniers jours du prêtre, les zelanti tentèrent de faire jouer à cette fille de M™^ Tallien un rôle, qui eût été contraire à la franchise et à l'élévation de son caractère. Elle évita ce piège et songea toujours affectueusement au « cher et illustre défunt ».

Les lettres à Angélique de Trémereuc vont du 24 juillet 1819 au 13 mars 1853. Cette Bretonne avait dans la maison des Feuillantines une réputation de sagesse et de gravité. C'est à elle, semble-t-il, que M. Féli parlait du ton le plus sacerdotal ou le moins chargé du tumulte de ses opinions et batailles. Sans doute, à partir de 1830, la plume de l'abbé perd toute odeur de chapelle embaumée d'encens mystique, mais, sauf une fois, en passant, elle conserve quelque chose de sérieux, même dans les agréments d'un style fraternel, avec cette amie vénérable. Le démocrate s'ingénie à lui répondre d'une manière qui ne puisse lui faire peine en rien, mais qui lui laisse, au contraire, le charme d'une causerie toute cordiale, comme au temps jadis.

L'accent n'est pas le même avec « la gaie Ninettc », sœur

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Ninette, Mademoiselle Ninette, ou Ninette tout court. De son vrai nom, elle s'appelait Cornulier de Lucinière. Avec cette autre institutrice des Feuillantines, qui était plus âgée que lui de treize ans, la correspondance de l'abbé semble caractérisée par la plaisanterie libre, facile, drôle, crue, à l'occasion, et par des locutions provinciales, où s'amuse le jovial Mennais, comme l'appelaient entre elles ces bonnes et pieuses personnes. Vrai, les missives à Ninette forment un monument original, qui ne sent en rien « la tracasserie dévote », ou la direction à l'usage des « dames de Paris ». Toutefois, si les circonstances le réclament, le prêtre sait choisir une plume qui ait la note attendue. De son côté, M^^^ de Lucinière l'aide dans ses œuvres, suit avec une attention dévouée les phases de son existence, ne lui tait pas les sentiments qu'elle éprouve. L'écrivain garde sa bonne humeur devant les remontrances, même peu heureuses, de l'amie sincère.

Il écrivait aussi à M™® Yéméniz : « Plus vous me direz d'injures, plus vous serez sûre de ne point me fâcher, car vous n'auriez certainement pas tant de colère contre quelqu'un qui vous serait indifférent. » En effet, depuis qu'il n'était plus l'abbé d'autrefois, la belle Lyonnaise lui cherchait querelle « sur tout et à propos de tout ». Las ! lui répondait-il, « votre bannière ressemble à l'oriflamme de Saint-Denis, qui ne sortait qu'en temps de guerre ». Il est regrettable que les lettres à son aristocratique et spirituelle dirigée, dans lesquelles il a dépensé quelques-unes des qualités les plus séduisantes de sa plume, ne soient connues que partiellement. Mal inspirée. M™® Yéméniz refusa communication à La Mennais de ces missives qu'il désirait faire copier (comme il le fit pour ses principales correspondances, en vue de laisser à la postérité, sur l'histoire de sa vie et de ses idées, des documents plus vifs, plus modestes

et plus indéniables que des Mémoires). Justement blessé du rejet de sa demande, le grand épistolier a protesté contre toute publication posthume de ces pièces, redoutant qu'elles fussent tronquées, mutilées ou altérées selon des vues politiques et apologétiques. Car il considérait M™^ Yéméniz comme « aveuglément livrée aux Jésuites ».

Un incident du même genre provoqua une interruption de neuf ans dans les relations de La Mennais avec M™^ Cottu. Le mari de la baronne ne s'imaginait-il pas que le démocrate voulait mettre le public en tiers dans ses entretiens confidentiels avec ses convertis et ses pénitentes ?

Dans un agenda de Féli, sous la date du 24 décembre, une note écrite au crayon contient ces mots : Ce jour fut heureux. J'ai perdu le 10 féurier 1820 celle à qui je dus le B. Il m'a semblé que ces paroles mystérieuses s'appliquaient à M™c Cottu, et j'en ai donné l'explication dans un article. Quoi qu'il en soit, le solitaire de La Chênaie répondit au cœur de la jeune femme avec une sensibilité émue, sans se départir de la dignité morale et des obhgations imposées par son sacerdoce. Le jour où l'amie lui reprocha les routes déconcertantes dans lesquelles il s'avançait : « Accusez les « choses, lui répondit-il, les événements de la vie, ses tra- « verses, mais ne m'accusez pas. Je n'ai jamais cessé un « moment d'être le même pour vous. Il est vrai que le M devoir, ou ce qui me paraissait tel, m'a poussé en des voies « qui, à quelques égards, semblaient nous séparer. N'en « a-t-il pas été ainsi de vous ? D'autres n'ont-ils pas eu « des droits, des droits sacrés, à vos premières, à vos plus « intimes affections ? C'était conforme à l'ordre de Dieu, « et je vous loue d'avoir marché dans la voie que lui-même « vous traçait. Il m'en montrait une autre ; j'y ai mar- « ché aussi... » Telle est la langue cornélienne que parlent les serviteurs de la Vérité. « Quittez cette chimère »,

s'écriait Pauline, « et m'aimez ». Le héros chrétien lui répond :

Je vous aime, Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même.

Plus que moi-même? Vaine figure de langage, suggérée par le désir de convaincre. Le poète païen avait trouvé l'expression vraie, et le prêtre malouin avait le droit de répéter avec lui : Je vous aime comme la moitié de mon âme : Oui, vous êtes moi aussi ; mais c'était son honneur de maintenir cette réserve, commune à tous ceux qui obéissent à quelque haute vocation : Je vous aime, beaucoup moins que mon Dieu. — M°i^ Cottu reçut la dernière lettre qu'il écrivit. Puis elle eut la joie (une de ces grandes joies tout imbibées de tristesse) de presser dans ses mains une dernière fois les mains loyales de l'ami. Et plus tard, au souvenir de l'entrevue suprême, elle consigna ce trait : « Sur son lit de mort, il a eu encore non pas seulement des paroles, mais des tressaillements d'inefîable tendresse pour les larmes qu'il faisait couler. »

Il est à remarquer que les amitiés féminines du prêtre breton, postérieures à son exode, ont eu peu de racines ou peu de fleurs, et n'ont point ressemblé en frondaison à ces beaux arbres qui avaient crû, dans sa jeunesse et sa virihté, au jardin profond de sa religion et de son amour. — Ses relations avec ^l^^ Clément datent de l'année 1836. Elles étaient honorables pour l'écrivain, et lui assuraient une affection solide, dévouée même. Les choses avaient été ménagées par Béranger, qui estimait beaucoup les Clément, et qui espérait sans doute apaiser l'esprit du prophète dans une bonne et digne atmosphère de bourgeoisie. Mais il semble que le Malouin ait eu peur de perdre là son indé- . pendance native. Dans sa correspondance avec cette admi-

ratrice, confiante et vénérable, qui survenait au déclin de son automne, il n'a pas cette abondance et cette plénitude de langage dont il était coutumier. On dirait que la couleur de son encre a pâli.

C'est en' 1838 qu'il fit connaissance avec M™e Ligeret de Chazey. Croyante, qui considérait La Mennais comme un martyr de la vérité, elle lui avait soumis un manuscrit, qu'elle avait intitulé Paroles d'une femme. Or, dans ces afi^aires de plume féminine, l'abbé était un conseiller plein de clairvoyance et de courtoisie. 11 n'est pas douteux, lui répondit-il, que « les femmes amélioreront d'autant plus leur position dans la famille et la société qu'elles se perfectionneront davantage moralement et intellectuellement ». Mais il ne l'engageait pas à publier son tableau des souffrances de la femme dans le mariage, parce que, disait-il, on pourrait y substituer, tout aussi bien, « le tableau des souffrances de l'homme ». — Dix ans plus tard, M™^ Ligeret partit avec son mari à la Nouvelle Orléans, et une correspondance, que nous lisons avec intérêt, s'étabUt entre les émigrés et « le vieillard des bords de la Seine ». Celui-ci marque sa préférence pour les peuples latins. 11 voit dans les Américains un « peuple abruti par la passion elTrénée de l'or » ; il considère la race saxonne, à ses trois degrés, allemande, anglaise, américaine, comme chargée des gros travaux dans la famille humaine, tandis que les races du midi, d'une oisiveté apparente, lui semblent les « dépositaires des principes féconds de la vraie civilisation toute spirituelle ».

Le lecteur peut se rendre compte maintenant de la méprise dans laquelle est tombé Renan, lorsqu'il s'est étendu avec quelque complaisance sur V antipathie de La Mennais pour les femmes. En fait, l'apologète se plut aux échanges de lettres avec le monde féminin, dès que l'occasion

s'en présenta. Le critique accuse l'abbé d'être pour l'autre sexe <■ d'une sévérité révoltante », et il attribue à Vorgueil du prêtre son aveuglement sur ce point. Or, le jugement du philosophe de La Chênaie se condense dans cette pensée, — laquelle exprime très exactement la thèse qui charme le philosophe de Tréguier : « Certainement, les femmes ont une délicatesse de perception et de sentiment bien supérieure à tous les lents procédés de la logique. » Sans doute, il ajoute : « Elles ont des qualités autres que celles des hommes, et, ce dont je les blâme, c'est d'en vouloir changer. Je n'aime pas plus les femmes qui se font hommes, que les hommes qui se font femmes. » Mais Renan soutiendrait-il le contraire ?

L'exégète a négligé les admirables pages des Amschaspands sur le rôle de la femme, vierge, épouse, mère, pages où La Mennais a protesté, en même temps, contre les doctrines de « fausse liberté » dont on veut la leurrer. Le prêtre de la démocratie était, particulièrement, l'ennemi du divorce. Il s'en est toujours tenu aux principes de l'ancienne formation française.

Dans le seul article qu'il ait écrit sur Védacation des filles, en 1819, il repoussait même, avec un accent de puritanisme, les garanties nécessaires du progrès dans l'enseignement féminin, et regardait les examens, que l'on voulait imposer aux maîtresses, comme une suggestion des idées révolutionnaires. Il n'est pas douteux que de telles pages sentent la polémique anti-ministérielle, et la jeunesse de l'ultra, et les moqueries des bonnes demoiselles sous les charmilles des Feuillantines : avaient-elles jamais eu besoin de brevets pour se dévouer à la culture intellectuelle et morale de leurs élèves ? Mais, dans la suite, quand il travailla à l'organisation d'une société démocratique, l'abbé n'aborda point avec netteté la question si importante de l'éducation des

jeunes filles. Les façons tapageuses, le dédain des mœurs, l'atTectation de philosophie, qui caractérisaient les personnes du sexe désentravées des traditions religieuses ou des conventions sociales, contribuèrent à l'éloigner des idées « avancées », dont elles se croyaient les prêtresses. Sans être insensible, par exemple, au talent et à la générosité de George Sand, il se montra sans indulgence pour les écarts de sa conduite et la licence de ses théories. De là certaines maximes qui ont frappé Renan, mais qui n'étaient que la satire directe de quelques héroïnes et de quelques bas-bleus qu'il avait rencontrés. Nous ne devons pas cacher, toutefois, que la sentence essentielle de La Mennais est bien celle-ci : « La femme est une fleur qui n'exhale de parfum qu'à l'ombre. »

Il traitait le monde féminin comme celui des êtres faibles, en qui rien n'est véritablement déplaisant, que la méchanceté aggravée de laideur. Il ne cherchait point à troubler leurs croyances anciennes. Et il adressait à M™« Cottu cette parole si sage : « Les idées qui nous donnent repos, paix et consolation, qui nous allègent le plus le poids de cette triste vie, sont les meilleures. »

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