LES DERNIERS JOURS LA MORT ET LES FUNÉRAILLES
Le 16 janvier 1854, LaMennais fut obligé de prendre le lit. Il allait mourir d'une pleurésie, mal soignée au commencement.
Dès le début, il ne se fit pas d'illusion sur la gravité de son état. A chacun de ses exécuteurs testamentaires, savoir Auguste Barbet et Adrien Benoît-Champy, il remit un exemplaire des instructions suivantes :
« Je veux être enterré au milieu des pauvres, et comme le sont les pauvres. On ne mettra rien sur ma fosse, pas même une simple pierre. — ]\Ion corps sera porté directement au cimetière, sans être présenté à aucune église ».
En outre, il délivra à Auguste Barbet un billet ainsi conçu : « Je déclare qu'il est de ma volonté expresse que mon ami, M. Barbet, reste seul uniquement chargé de la surveillance et de l'administration de ma maison et de mes intérêts. »
Ainsi, les intentions du malade étaient aussi claires que possible : il donnait le gouvernement de son domicile à un familier, qui, par son éducation protestante et par ses
idées politiques, lui paraissait plus apte que tout autre à le mettre en sûreté contre certaines démarches fatigantes et indiscrètes, et à établir une barrière entre sa couche d'agonisant et les zelanti. Mais le bruit se répandit assez rapidement que le vieillard était séquestré.
Le 27 janvier. Déranger écrivit à un ami de Blaize : « Mon cher Antier, je viens de voir Rostan, qui quittait « Lamennais ; ce n'est point une goutte remontée, mais « bien une fluxion de poitrine, qu'on aurait méconnue. « Rostan, appelé trop tard, a changé la médication, et il « en résulte du mieux. Toutefois, il désirerait que Blaize « fût ici. Lamennais a bien appelé Bcnoît-Champy, mais, « comme les prêtres assiègent la porte du moribond, Benoît « craint, dit-on, de se compromettre, en chassant ceux qui « guettent la pauvre âme au passage. Lamennais a toute « sa tête ; mais ne serait-il pas convenable que son neveu « fût là, pour faire exécuter les ordres de son oncle, quels « qu'ils soient ; il n'y a que des étrangers autour de lui. « Si j'avais su l'adresse de Blaize, je lui aurais écrit. Écris « donc promptement, et, si tu veux, envoie ces quelques « lignes que je t'écris à la hâte. Rostan, malgré le mieux, « craint des accidents que l'état du malade donne à redou- « ter. — Tout à toi. «
Ce docteur dont parle le chansonnier avait été appelé comme médecin consultant et resta l'homme préféré des anciens amis du malade. Le docteur Jallat, médecin traitant (mais praticien sans notoriété), qui avait cru d'abord à « une goutte remontée », inspirait confiance à Barbet et aux amis de Barbet.
Blaize arriva à Paris le 30 janvier. Dès le lendemain, il fit comprendre à Barbet, qui, d'ailleurs, semblait clTrayé des diffîcultés de sa mission, que le billet du 16 janvier avait besoin d'être renouvelé. La MennaisTefusa de recevoir
son neveu, et le 3 février, il signa une seconde copie des pouvoirs qu'il avait conférés, copie encore plus nette dans ses expressions, puisqu'elle donnait autorité à Barbet sur toute la maison, y compris les visites. Blaize s'établit dans le bureau de travail de son oncle, avec ce programme : libérer La Mennais de toute pression, de quelque côté qu'elle se produisît. Ceux qui venaient prendre des nouvelles de l'illustre malade étaient nombreux chaque jour, et appartenaient à des mondes fort divers. Nommons M™e Cottu, Mme d'Agout, M^e Clément, M^e d'Ortigue, ]y[me de Vaux, le mathématicien Cauchy, Berryer, l'abbé Rohrbacher, Hippolyte Carnot, David d'Angers, Emile
OUivier, Béranger, Lamartine Parmi ces visiteurs, il
faut que je mentionne le musicographe Dessus, qui se convertit dans la suite et déploya le zèle d'un néophyte. Il racontait dans ses vieux jours qu'il avait aidé à ensevehr La Mennais. Hélas ! l'unique linceul dont il ait enveloppé le vieillard est celui de plaisanteries et de calomnies, dont je possède le triste et odieux témoignage. — Le 12 février, Blaize pria Barbet de remettre au malade la lettre suivante, qu'il avait préalablement communiquée au chansonnier :
« Mon cher oncle, — M. Béranger m'a écrit, le 29 janvier « dernier, qu'il considérait comme nécessaire que je fusse « auprès de vous pendant quelques jours, pour mettre fin « à une situation qui devenait très grave et qui vous sera « expliquée. C'était l'avis de tous vos amis. Je suis venu « pour aider ceux-ci à assurer votre repos et à faire respec- « ter votre volonté. Grâce à l'état actuel de votre santé, « qui n'exige plus que des ménagements, les causes qui « avaient motivé ma présence à Paris n'existent plus. « Je viens prendre congé de vous, et vous dire que vous « pourrez compter sur moi, d'une manière absolue, dans
« toute circonstance où vous le jugerez utile, et qu'aucune « considération personnelle ne m'empêchera jamais de « remplir ce devoir. — Veuillez, mon cher oncle, agréer « mes hommages respectueux. »
Cette lettre qui apprenait au vieillard une intervention qu'il n'avait ni demandée ni désirée, lui déplut. Il ne m'a pas même dit merci, racontait avec tristesse le neveu. Mon cher Blaize, lui répondit Benoît-Champy, « votre lettre « à M. de L[amennais] est on ne peut plus convenable, et « je suis profondément afïligé du silence qu'il a gardé. Je « suis convaincu qu'il subit de mauvaises influences. Moi- « môme, je n'ai pu encore arriver jusqu'à lui. »
La dernière phrase de cette lettre signifie purement que le cousin n'avait pas eu d'entretien particulier avec le moribond depuis quelque temps, car il l'avait vu plusieurs fois en janvier. Mais on saisit quelle était la défiance vis-àvis de Barbet, qui pourtant se surveillait pour être d'une correction absolue.
Le baron de Vitrolles et Hyde de Neuville, ancien ministre de Charles X, n'attachaient aucune importance aux vertus de Veau bénite et de la confession. Pour eux, ce n'était pas une affaire où un malade pût s'embarrasser. Il s'agissait tout bonnement de mourir en homme qui sait vivre. Mais ces gens du monde voyaient une élégance sociale dans des actes qui eussent paru à La Mennais une comédie avilissante. En tout cas, ils étaient gênés dans leurs plans ou dans leurs espoirs par un gardien comme Barbet, qui ne se prêtait point aux petits accommodements souhaités. Le poste de cet ami était donc ingrat, et, comme le pensaient Béranger et plusieurs autres, Blaize, représentant légitime de la famille, l'aurait rempli avec une autorité moins discutée.
Le neveu ne demeurait pas sans information au cours
de cette maladie déconcertante. Ouvrons cette lettre d'Antier (qui doit être du 19 février ) :
« Depuis votre départ, mon cher ami, nous avons été bien malheureux. Nous avons cru vingt fois le voir expirer dans nos bras, et voilà que, samedi et dimanche, la sufîo- ( cation disparaît, l'agitation se calme, le sommeil arrive, et aussi l'appétit. Nous reprenons espérance, les médecins sont stupéfaits, et je me hâte de vous écrire ces quelques lignes, heureux de ne l'avoir pas fait plus tôt, puisque j'ai une bonne nouvelle à vous donner. Pardonnez-moi de ne pas vous en dire plus long, je suis un peu fatigué ; ;( et lorsque je m'absente, le refrain de notre cher malade est toujours : où est Antier ? — Mille tendresses à toute votre chère famille. Je vous serre la main de cœur. » Le mieux ne persista point. Blaize écrivait à son frère, le 22 février : « J'ai reçu hier un billet de Béranger, qui « m'apprend que mon oncle est de plus en plus faible, et « que les obsessions (pour le convertir) recommencent plus « fort que jamais. Il me presse de retourner à Paris. » L'opinion publique attribua cette rechute du malade à un entretien qui lui causa trop d'émotion, et que nous devons faire connaître.
jVIme (ig Kertanguy, sœur d'Ange Blaize, et légataire universelle de son oncle, était arrivée de Basse-Bretagne dans la capitale, le 4 février. Son frère aurait préféré qu'elle n'accomplît pas ce voyage. Il redoutait sa présence auprès du moribond, parce qu'il la jugeait capable, sous l'empire d'excitations provoquées par l'abbé Jean, par son confesseur, ou par des personnes exaltées, de commettre des impertinences, susceptibles d'irriter La Mennais, et de le pousser à des déterminations regrettables. Le vieillard la reçut deux ou trois fois, rapidement, et sans plaisir. Enfin, le dimanche 19, à une heure de l'après-midi, elle vint faire
ses adieux au malade, car elle se voyait contrainte, assurait-elle, de retourner en province pour ses afïaires. La Mennais lui répondit qu'il était bien aise de la voir, que son heure approchait, et qu'il voulait lui expliquer les dispositions testamentaires relatives à sa famille. Avant de le quitter, poursuit la nièce, à qui nous cédons la parole, « je « lui dis que j'avais reçu une lettre de mon oncle Jean. « Il me dit : « Comment est-il Jean ? » Je lui dis qu'il était « bien occupé de lui, que, depuis qu'il était malade, mon « oncle Jean ne pouvait plus dormir, que j'allais lui écrire « pour lui donner de ses nouvelles. Je lui demandai per- « mission de lui dire bien des choses de sa part. Féli resta « un moment sans me répondre, puis il me dit : « Tu peux « le lui dire ». La conversation dura plus d'une demi-heure.
J'entendais les éclats de voix de Lamennais, afiirme Barbet. — // n'éleva pas la voix un seul instant, certifie ]yjme de Kertanguy. — Après l'entrevue, je me précipitai dans la chambre de Lamennais, atteste Barbet ; il était méconnaissable et avait la figure violacée ; il me dit avec colère : o Ma nièce... me lit une formule d'abjuration que lui a donnée son confesseur. » — Je puis t'assurer, soutient jVjme de Kertanguy devant Blaize, que je ne lui dis pas un seul mot qui pût faire allusion ni à la religion ni aux praires. — Un fait qui n'est pas douteux, c'est que le D"' Jallat constata immédiatement une aggravation de l'état du malade, et la visite de la nièce fut vivement blâmée dans la presse.
Aux deux camps opposés, les adversaires se jetaient la pierre les uns aux autres, s'accusant, les uns, de troubler les derniers jours de l'illustre écrivain, les autres, d'attenter à la liberté de ses repentirs. Deux prêtres, avec lesquels il avait entretenu des relations amicales, le Père Ventura, et l'abbé Martin de Noirlieu, curé de Saint-Louis d'Anlin,
ne furent pas admis auprès du philosophe. Informé de leur demande, celui-ci répondit que, en toute autre circonstance, il les aurait vus avec satisfaction, mais que, dans la position où il se trouvait, leur démarche avait un sens, qui ne lui permettait pas de les recevoir. — Aussi bien, la moindre conversation avec Ventura aurait offert quelque danger, à cause de la manière oratoire dont ce religieux transposait la relation des faits. L'ancien ultramontain en avait eu des exemples depuis quelques années. Et après son décès, dans une lettre Sur la dernière disposition d'esprit de M. Vabbé F. de Lamennais (pubUée dans les Annales de philosophie chrétienne, en novembre 1857), le Théatin étala une passion de l'inexactitude et de l'apologétique et une avidité de se mettre en scène, qui étonnent toujours un peu ceux qui conservent la notion du réel et du convenable. — Le curé de ïa paroisse ne fut pas introduit non plus, malgré son insistance. Après avoir envisagé l'emploi de moyens hardis, l'archevêché y renonça, sur les observations très sérieuses qui lui furent présentées.
Le dimanche 26 février, vers trois heures de l'après-midi, le docteur Jallat signifia que la fm du malade lui semblait proche. Barbet voulut envoyer un domestique prévenir M™^ de Kertanguy, mais M. de Coux tint à se charger luimême de cette commission. Barbet conduisit la nièce jusqu'auprès du lit. « Vous le voyez. Madame, murmura-t-il, votre pauvre oncle est agonisant. » Elle dit alprs : « Féli, veux-tu un prêtre ? Tu veux un prêtre, n'est-ce pas ? » M. de La Mennais répondit : « Non ! » Elle reprit : « Je t'en supplie ! » Mais il repartit d'une voix plus forte : « Non, non, non ; qu'on me laisse en paix I » Hippolyte Carnot, dans un mouvement de vivacité, ne put retenir un mot désapprobateur : « Madame, vous venez de faire là une fâcheuse action, » — La rumeur s'accentua donc, que la nièce ne
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craignait pas de hâter la mort du vieillard. « C'est une triste responsabilité qu'elle a prise là », écrivit Ange Blaize. — L'accusée disait à ses frères, le 1^'' mars : « Mon oncle « Jean m'a écrit de proposer un prêtre à son frère. Je lui ai « promis de le faire. J'ai rempli ma promesse. J'ai été « refusée quatre fois... Dieu nous préserve d'une semblable « mort ! Je crains que mon oncle Jean ne succombe : il « meurt de douleur, sa lettre est déchirante. »
Dans la soirée du 26, La Mennais manda Emile Forgues, lui parla de la publication de ses œuvres, dont il le chargeait par son testament et codicille : Soyez ferme, lui recommanda-t-il, « on essayera de vous circonvenir ; publiez tout, sans changer ni retrancher ». Forgues lui répondit : « Vos volontés seront exécutées complètement, sans qu'il y soit changé un point ni une virgule, je vous le jure. » — Tout le dimanche soir, chaque personne qui se présentait put entrer. Cette idée d'ouvrir ainsi la porte pour démentir les imputations de séquestration avait été proposée par Hippolyte Carnot et acceptée par La Mennais.
Le lendemain matin, le baron de Vitrolles arriva vers l'instant où son ami trépassait, et posa la main, deux fois, sur ce cœur qui n'avait pas cessé de lui être fidèle. Le moribond expira à neuf heures trente-trois minutes, et Barbet lui ferma les yeux. Il avait conservé une force surprenante jusqu'au dernier moment. Sa tète, toujours penchée sur sa poitrine, était alors rejetée en arrière. Elle portait l'empreinte de l'agonie, mais avec un caractère d'énergie, qui semblait traduire la victoire de la volonté.
Henri Martin communiqua la nouvelle du décès à Michelet : « Notre Lamennais nous a quittés. Il a fini comme il « a vécu, en pleine possession de lui-même, libre, calme « et fort, sans grande souffrance, au moins dans les derniers « jours... Il est morl plein de confiance en Dieu. Son visage
« était admirable dans la mort, d'une majesté sévère et « d'une certitude indicible. Je ne comprendrais pas que « quiconque a vu cet aspect si vivant dans la mort même, « pût douter de l'immortalité. » Adrien Benoît-Champy notait de son côté : « M. de Lamennais a envisagé la « fin de sa vie avec une grande fermeté ; il était comme « impatient de quitter ce monde et de voir, suivant une « expression que je l'ai entendu répéter bien souvent : « se lever enfin le rideau ! On eût dit que sa forte et vigou- « reuse intelligence était à l'étroit dans son corps frêle et « délicat, et qu'elle aspirait sans cesse à brider son lien ter- « restre pour s'élancer dans les régions de l'infini, »
Après le drame de la mort, celui des funérailles.
L'archevêché fit savoir au gouvernement qu'une manifestation importante devait se produire, avec présentation forcée du cadavre dans une église. Le ministère de l'intérieur, qui redoutait surtout quelque démonstration républicaine, fit avertir M^^^ (je Kertanguy que les obsèques s'effectueraient de grand matin, et que la pofice prendrait les mesures nécessaires pour que le cercueil fût suivi seulement de cinq à six personnes. L'héritière répondit que la famille désirait que la cérémonie funèbre s'exécutât sans bruit.
jyjme (Je Kertanguy ne s'occupa en aucune manière des suprêmes devoirs à rendre à son oncle. Auguste Barbet, principalement, et Benoît-Champy firent le nécessaire. Les formalités et courses qu'exige un enterrement furent accomplies par Emile Ofiivier.
Informé du deuil, Ange Blaize, qui habitait alors Saint- Valéry-sur-Somme, écrivit à son frère Auguste, le 28 février : « On a remis le convoi à demain matin, huit heures, afin que je puisse y assister. Plaise à Dieu que tout se passe bien 1 On parle d'une grande réunion, ce qui est tout simple.
J'espère que les choses iront comme elles doivent aller. » Pour prévenir la grande réunion, un communiqué olliciel fut envoyé aux journaux du mardi soir, afin de notifier à la population que « les membres de la famille et les amis du défunt désignés par les exécuteurs testamentaires » seraient seuls admis à suivre la dépouille mortelle au cimetière.
L'enterrement eut lieu le l^"" mars, mercredi, jour des Cendres. Le corbillard arriva à sept heures un quart, au no 12 de la rue du Grand-Chantier, et, malgré les réclamations de Barbet et de Blaize, qui résistèrent pendant presque une demi-heure, et qui voulaient qu'on attendît les quelques personnes autorisées à faire partie du cortège, le corps fut emporté quinze minutes avant huit heures, sur la voie toute enveloppée de brouillard. Cependant, à mesure qu'on avançait, la foule devenait plus nombreuse. Comme on traversait, pour atteindre le Pére-Lachaise, des quartiers populaires, les ouvriers, quittant leurs chantiers, se plaçaient silencieusement devant la porte des maisons. Quelques-uns s'adjoignaient au convoi. Un officier de paix ayant remarqué un prêtre parmi ceux qui suivaient le corbillard, s'écria : « Sergents de ville, faites sortir cet homme, sa place n'est pas ici. » En un clin d'œil, l'inconnu fut enlevé. Plusieurs fois, des manœuvres de barrage furent commandées. Quelques sévérités de la police provoquèrent des protestations : « A bas les voleurs de cadavres ! » On raconta dans la suite que des ripostes à coups de pierres et de bûches, lancées des maisons, s'étaient produites en plusieurs endroits. Enfin on parvint à l'entrée de la nécropole. Une autre foule attendait là. Il y eut un commencement de désordre. Dans la bagarre, le musicien Lalo ne perdit que son chapeau, tandis que l'avocat Vauzy eut les poignets brisés, et qu'un homme en blouse reçut dix coups de casse-
tête, qui retendirent sans mouvement et sans soufïle. Une quinzaine d'assistants subirent des accès analogues de matraque policière : du moins la rumeur en courut. Peutêtre faut-il disperser le long du parcours ces bourrades dont on garda les traces. Le préfet de police, qui était venu diriger le ser\àce d'ordre, n'autorisa que peu de personnes à pénétrer dans l'enceinte. Béranger arrivait à ce moment. Il marchait avec peine, appuyé sur le bras de Jean Reynaud. Il fut reconnu et acclamé. Emile Forgues, qui était en retard, obtint difficilement la permission de rejoindre l'escorte familiale. L'hémicycle du Père-Lachaise était littéralement envahi par les agents de police. A droite et à gauche deux escadrons avaient pris position, sabre en main.
On tira la bière du corbillard et avec des cordes on la laissa glisser au fond de la tranchée, à la suite d'une ligne de cercueils qui s'y pressaient. Pas de discours. Le silence lugubre ne fut interrompu que par le préposé du cimetière qui, d'un accent de mauvaise humeur, ordonnait de ménager le terrain : « Gardez une petite place pour un enfant, s'il nous en vient un ». Le sol une fois nivelé, on demanda : « Faut-il mettre une croix ? » Barbet répondit" : « Non. » Le défunt avait prescrit de ne rien mettre sur sa fosse. Le préposé du cimetière ajouta : « Messieurs, vous pouvez vous retirer : tout est fini. » Mais le fossoyeur planta sur la tombe un bâton grossier, auquel une corde attachait un papier, avec le nom de La Mennais. — Ceux qui avaient apporté le corps de ce pauvre étrange (dont la bière coûtait huit francs) avertirent leurs camarades qu'il avait dans la bouche un râtelier d'argent. — On sortit du cimetière pendant qu'un soleil radieux dissipait la bruine d'hiver. Des jeunes gens parcoururent quelques rues en criant : « respect aux morts », ou même en chantant la marseillaise. Les
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cabarets pleins de masques avinés ne comprenaient pas ce que voulaient dire ces protestataires, et les boutiques se fermaient sur leur passage. — Ainsi s'achevèrent les funérailles shakespeariennes du plus vrai et du plus complet des romantiques.
Pendant que toutes les puissances de la terre et du ciel semblaient conjurées contre ce cadavre séditieux, avide de disparaître dans la poussière des misérables, elles s'unissaient, par un contraste éclatant, pour entourer de pompe, à la Madeleine et sur la voie publique, les obsèques de l'amiral Roussin, ancien ministre de la marine, chargé de titres et de décorations.
L'émotion fut profonde dans le monde religieux. Les uns ne trouvèrent que des paroles de dureté pour le mort et d'admiration pour leur propre conduite. Certains expliquèrent l'impénitence finale du prêtre par des raisons en rapport avec la petitesse de leur esprit ou avec la bassesse naturelle de leur expérience. D'autres, à la fois timorés et évangéliques, cherchèrent dans de vains signes, ou dans des récits sans consistance, un motif d'espérer contre les apparences. Chez quelques-uns, enfin, de la générosité de leur cœur jaillirent des accents d'une fidéhté invincible ; et vrais croyants, ils ne consentirent pas à séparer l'ami perdu de l'Étemel Amour, qui meut le soleil et les étoiles.
Le 28 juin 1854, l'abbé Jean voulut revoir La Chênaie. Accompagné de deux ou trois prêtres, qui savaient de quels nobles rêves cette maison blanche avait été la gardienne, il alla ouvrir la petite chapelle et célébra la messe à cet autel de mémoire si douce et si cruelle. Avant de quitter la terrasse et les beaux tilleuls où son frère s'était reposé, le visiteur fixa son regard sur les fenêtres d'une chambre, dont il semblait attendre encore l'hôte famiUer. Et les bras
tendus vers la chère image que son cœur évoquait, il cria de toute sa force : « Féli, Féli, où es-tu ? » Puis le saint vieillard tomba évanoui. — Quelques années plus tard, l'abbé Jean mourut. On rapporte que dans son agonie le nom de son frère toujours aimé se mêlait sur ses lèvres au nom sacré de Dieu.