CHAPITRE XXXVII
Au cours de cet ouvrage, nous avons étudié la formation du talent de La Mennais et nous avons vu les divers aspects de son génie. Nous voudrions montrer, au moyen de quelques exemples, la puissance dramatique de son imagination, source d'exagérations dangereuses dans la conduite de sa vie, mais principe de beauté dans le domaine littéraire, le caractère séduisant de son esprit, qui est trop oublié dans l'éclat de son romantisme, le don de i image, qui met dans son style tant de charme et de relief, iorigine de ses métaphores, qui sont l'instrument d'évocation et de suggestion, auquel on reconnaît l'artiste.
Lisez ceci à haute voix, en y marquant le mouvement des phrases, qui rend exactement celui de la pensée et de
l'émotion. Le texte n'offre-t-il pas des traits si frappants, qu'on s'imagine assister au spectacle ?
« L'Église était là, seule dans l'arène, livrée aux bêtes et « aux gladiateurs ; j'ai senti le désir de combattre pour « elle, de la défendre selon ma faiblesse. — Aussitôt évêques « et prêtres accourent pour voir cela. — Les poches remplies « de pierres, ils s'assoient, — et c'est à qui, de dessus leurs « bancs, où ils se reposent à l'aise, lapidera le mieux le mal « avisé, le téméraire, qui a eu l'audace de s'exposer à la « dent des ours et des tigres, .sans mission ! — Ceux même « qui l'excusent de cette hardiesse s'irritent quand ses « mouvements ne sont pas à leur gré ; ils n'auraient pas « fait comme cela, et la pierre arrive pour le lui prouver » (A Senfft, 28 mai 1829).
Et ceci :
« Empereurs, czars, rois absolus, rois constitutionnels, « et les autres que je ne nomme pas, voyez comme ils s'en « vont tous, et comme ils ont l'air d'être pressés de s'en « aller, tant ils sont attentifs à ne pas manquer une seule « des sottises qui peuvent assurer et hâter leur départ. — « Oh ! la belle procession ! Rangez-vous un peu, que je la « voie passer. — Adieu, bonnes gens, partez ! puisque cela « vous plaît, cela me plaît aussi. Après tout, je crois que « vous avez raison : que feriez-vous des peuples, désormais, « et qu'est-ce que les peuples feraient de vous ? vos mutuels « rapports tournent à l'aigre; vous les massacrez, ils vous « coupent la tête ; cela finit par ennuyer ; gardez votre « tête, et allez-vous-en !... Andate dunque, andate, e buon « viaggio 1 » (A Coriolis, 9 octobre 1832).
Et ceci, qui est un exemple parfait de la manière dont il dramatise ses contacts avec la réalité des choses :
« Le catholicisme était ma vie, parce qu'il est celle de « l'humanité ; je voulais le défendre, je voulais le soulever « de l'abîme où il va s'enfonçant chaque jour : rien n'était « plus facile. Les évèques ont trouvé que cela ne leur con- « venait pas. — Restait Rome : j'y suis allé, et j'ai vu là « le plus infâme cloaque qui ait jamais souillé des regards « humains. L'égoût gigantesque des Tarquin serait trop « étroit pour donner passage à tant d'immondices. Là, nul « autre Dieu que l'intérêt ; on y vendrait les peuples, on y « vendrait le genre humain, on y vendrait les trois perce sonnes de la sainte Trinité, — l'une après l'autre ou toutes « ensemble, — pour un coin de terre, ou pour quelques « piastres. J'ai vu cela, et je me suis dit : ce mal est au-dessus « de la puissance de l'homme, — et j'ai détourné les yeux « avec dégoût et avec eiïroi » (A M™e de SenlTt, l^^" novembre 1832).
L'éloquence, qui jaillit de l'imagination et de la sensibilité, est la faculté-maîtresse de La Mennais. Mais il faut y joindre l'acuité d'esprit, qui se manifeste dans l'analyse des idées et dans les constructions philosophiques et sociologiques. Dans ses polémiques, avec quelle habileté pénétrante il pratique la dissection des adversaires, avec quel entrain il retourne contre eux leur argumentation et leurs paroles, avec quelle industrie il sait ordonner et éclairer les éléments de sa thèse ! En outre, ce qu'on appelle l'esprit, tout court, c'est-à-dire la iinesse, le sourire, l'agrément, l'éclair dans la conversation, la réponse qui éclate en gaieté, la plaisantorio qui mord, répithète qui colle un masque ridicule sur le visage, la raillerie sous couleur de politesse, l'ironie (jui s'éteint dans une sorte de pitié, le coup de crayon rapide de l'observation humoristiciue, le piquant d'une allusion littéraire, bref, l'esprit, ({ui est l'élincelle
française, ce théologien et ce démocrate en était merveilleusement pourvu ; aucune arme ne lui a été refusée, pas même cette épée légère, de fête et de parade, qui fait parfois les moins guérissables des blessures. C'est principalement dans les entretiens où il était à l'aise, où il se sentait écouté, que le génial écrivain s'abandonnait à ces saillies, qui charmaient Maurice de Guérin. Déjà, en décembre 1828 (dans le Catholique), d'Eckstein avait souligné dans l'œuvre de notre écrivain la finesse de la pensée et l'adresse du sarcasme. Barbey d'Aurevilly n'a pas été moins séduit par le tour svelte et fringant, le mouvement alerte, retroussé, de tant de passages qui lui plaisaient dans les lettres publiées par Emile Forgues. Certes, on composerait facilement un recueil de ces traits variés et spirituels ! Ceci manque-t-il de malice :
« Autant que j'en puis juger à travers mes vitres, le soleil me paraît inviter assez à jouir de ses derniers rayons, les pâles lueurs d'octobre. A cette époque, on dirait qu'il cherche à entrer à l'Académie, comme en ce moment M. Liadières » (A Vitrolles, 16 septembre ? 1851).
Et ceci, — quand Chateaubriand vient de lui annoncer la mort prochaine de Bertin l'aîné (que La Mennais considère comme un type achevé d'égoïsme et de bassesse) :
« Que Dieu le décrasse ! J'en serai charmé. Il n'y a à changer que l'huile et la mèche » (A Vitrolles, 4 février 1841).
Le général Pepe vient de se marier à une Anglaise :
« C'est bien aimer la guerre que d'entreprendre une pareille campagne à soixante-six ans » (A Vitrolles, 9 septembre 1850).
Bataille autour du ministère :
« C'est la guerre des punaises et des araignées » (A M™® de Senfft, 22 janvier 1830).
Au sujet de M. de Villèle :
« Défiez-vous de lui, il doit vous craindre, pour l'intérêt de sa supériorité, qui tient uniquement à la nullité de ce qui l'environne. C'est un aigle de basse-cour » (A Vitrolles, 2 octobre 1822).
A propos de M™« Marliani :
« Je me suis figuré quelquefois que le mari devoit être quelque chose comme la raison même, tant sa femme se passe aisément de lui » (A Vitrolles, 30 novembre 1841).
D'un professeur d'arménien, qui ne savait pas vouloir :
« Son esprit est un pendule qui oscille dans une boîte vide » (A Montalembert, 12 mai 1834).
A M™® Yéméniz, nièce de Rubichon :
« Rivarol disait des Allemands : qu'ils se cotisaient pour entendre un bon mot. Qu'ils prennent garde à monsieur votre oncle, il les ruinera » (4 octobre 1842).
Les Conservateurs :
« Ils ressemblent à ces gros anneaux de fer que j'ai vus, scellés dans de vieux murs, à une demi-licuc du rivage, et auxquels autrefois les navires venaient s'amarrer. Ils sont toujours là, mais la mer n'y est plus » (A Vitrolles, 11 septembre 1841).
Et rien de timide ou de pudibond dans les pochades ménaisiennes : l'évèque de Rennes, M*' de Lesquen, craint
d'avoir des histoires, à droite, à gauche : le pauvre homme, écrit son diocésain, « le pauvre homme se trouve entre deux peurs, le cul dans la boue, c'est son juste-milieu » (A Montalembert, 10 septembre 1833).
M. Féli abonde en anecdotes, qui se tournent en épigrammes, — il a le goût des réminiscences, qui flattent les bons lettrés (ses écus dans son coffre attestent ses exploits, — leur nom seul est une atroce injure, etc.), — il est merveilleux dans l'art des citations, qui s'accordent avec son propre texte pour l'illustrer d'une manière pittoresque. — S'il avait voulu, il nous eût peint des « caractères » dans le genre classique ; son Physcon est du meilleur La Bruyère.
Il faut rattacher à la fois à l'esprit et à l'éloquence de La Mennais ce don de l'image qui lui a été départi, et qu'il nous révèle avec une opulence, une variété, une spontanéité, un à-propos, capables d'exciter l'envie de l'écrivain le mieux doué. Extrayons au hasard quelques exemples :
La prospérité matérielle, dit-il, n'est pas la félicité morale : « Qu'importe aux pestiférés la richesse du lazaret ? » (Préf., Sec. Mél, 1826, p. 5).
« Point de trouble, point d'inquiétude, même après nos fautes, mais un humble et prompt repentir, avec une résolution ferme de n'y jamais retomber volontairement. Soyons comme la balle qui n'a pas plus tôt touché la terre, qu'elle rebondit aussitôt » (A Benoît d'Azy, fm février 1819).
Dans la question d'Orient, nous suivons l'Angleterre, « semblables aux laquais qui, autrefois, portaient la queue des robes des grandes dames » (A M™^ Ligeret, 8 janvier 1854).
« Les choses vont si vite de nos jours qu'on ne peut que camper dans une opinion quelle qu'elle soit. Ce sont des
tentes qu'on plante le soir et qu'on enlève le matin » (A dom Guéranger, 30 novembre 1832).
« Nous avons peu de prise sur le cours des choses... Imitons la fourmi qui se laisse aller au ruisseau sur son frêle brin d'herbe » (A Alexis Gérard, 13 avril 1851 ; et cf. La Fontaine, Fables, II, 12).
« Les plus petites choses me troublent et m'agitent comme un enfant. Je ressemble à une frêle nacelle abandonnée sur l'océan ; les flots n'y entrent pas, mais ils l'emportent » (A M°ie Cottu, novembre 1818).
Les hommes qui nous conduisent aux révolutions « ne savent pas où ils vont. Mais que savent les hommes, et qu'ont-ils jamais su? Ce sont des aveugles qui jouent au billard » (Au baron Cottu, 10 février 1830).
L'image-lumière, l'image-flèche, l'image-émotion, Timage qui s'étend en tableaux et en paraboles, bref, toutes les qualités de l'imagerie littéraire s'offrent dans ses œuvres. Il cultive l'image-maxime, à frappe cornélienne :
« Descendre, pour le pouvoir, c'est mourir » (Religion considérée, 116).
« Le devoir fatigue : on no veut marcher qu'en descendant » {Religion considérée, 339).
« Ce que le bras abat, la pensée l'avait déjà renversé » {Religion considérée, 108).
Ce goût de la sentence parfaitement modelée est vif chez La Mennais, qui est un moraliste, — moraliste beaucoup moins en pur anatomiste de l'individu qu'en directeur de conscience, mais moins encore en conducteur d'àme qu'en
poète et en philosophe, et surtout en observateur de la société et en défenseur des peuples. Les différents reflets des « pensées » de notre écrivain paraîtront dans la série suivante :
« Il y a un libertinage d'esprit qui use l'âme, comme la débauche use les sens » {Prem. MéL, 1819).
« Quand on ne porte pas l'amour de soi jusqu'à la haine des autres, on est tranquille, on se croit en règle » (Sec. Mél., 1826).
« Qu'est-ce qu'un vieillard dans le monde ? Un sépulcre qui se meut. La foule l'évite ; quelques-uns s'approchent pour hre l'épitaphe. Un nom, une date, voilà tout ce qui reste de cet homme, quel qu'il fût » (Sur la vieillesse, 1817).
« C'est grand'pitié qu'une tête faible qui n'est pas soutenue par un cœur droit » (A Salinis, 6 juin 1827).
« Quiconque voudra faire interdire le genre humain, ne manquera pas de témoins qui déposeront de sa démence » (A l'abbé Jean, 23 juillet 1814).
« Voyez-vous, mon cher, ce monde est le serpent à sonnettes, il attire, fascine, et tue » (A Berryer, 4 février 1825).
« Les actes de fermeté ne réussissent jamais aux faibles, ou à ceux que l'on tient pour faibles » (A Benoît d'Azy, 7 mai 1827).
« Montesquieu aurait très bien pu n'être qu'un préfet médiocre : est-il dit pour cela qu'il n'ait fait que rêver des sottises en politique » (Politique à Vusage du peuple).
« Comme au milieu d'une tempête, on aperçoit l'ombre d'un léger nuage qui passe rapidement sur des flots trou-
blés, ainsi passe l'homme sur la terre : ailleurs est le lieu de son repos » {Essai, IV, 1823, fin).
« Les hommes ne font que paraître en ce monde : le flot du matin les jette sur le rivage et le flot du soir les reprend » (Guide de la jeunesse, eh. i).
« Nous ressemblons aux feuilles emportées par le vent d'automne, et qui ne savent où elles tomberont » (A la Villéon, 3 avril 1851).
« L'avenir est une mer qui n'a point de reflux ; chaque flot vient et se retire, mais la masse monte toujours » (A Coriolis, 5 décembre 1835).
« Qu'est-ce que la force contre les idées qui travaillent et qui emportent la société européenne ? » (A VitroUes, 28 avril 1827).
« A toutes les époques, dans tous les siècles, rien n'a été faisable que ce qui était conforme aux croyances, aux opinions, au génie du temps » (Discussions, 1841).
« Ouvrez au peuple les portes de l'avenir, si vous ne voulez pas qu'il les brise » (Peuple constituant, 17 mai 1848. cf. psalm. 23, attolite portas principes vestras).
« Quelques sceptres en travers n'arrêteront pas le genre humain « (Trois. Mél., 1835, Préjace, fin).
L'imagination et l'esprit^ voilà tout le génie de La Mcnnais, en y joignant une sensibilité exquise. Si nous cherchons maintenant les sources principales de son imagerie si riche, nous verrons qu'elles sont la nature et la mort.
La NATURE. — Dès l'âge de sept ans, raconte Maurice de Guérin, M. Féli « a commencé à observer la nature dans
« ses moindres détails, et il s'est fait ainsi un prodigieux « trésor d'observations, d'où il tire des comparaisons qui « donnent à ses pensées une grande lumière et une grâce « infinie ». En effet, la plupart des similitudes (ou des métaphores, qui sont les comparaisons en forme condensée) ont été inspirées à notre auteur par les spectacles qui se sont déroulés sous ses yeux de Saint-Malo à Dinan. C'est dans cette délicieuse région qu'il a écouté ces sons lointains, ces voix tristes, qu'on entend quelquefois, ou qu'on croit entendre, au fond des bois, le soir d'un beau jour ; il a été saisi par le vaste silence de la campagne, comme par les bruits innombrables : celui de l'eau qui sourd et tombe goutte à goutte, celui des oiseaux dans le buisson, le bourdonnement des insectes ; il a vu l'épine blanche des haies développer avec le printemps ses bourgeons d'une verdure si tendre, il a contemplé le mouvement joyeux des mouches à miel dans le petit jardin autour de la chaumière, et le vol du passereau qui s'abaisse et se relève alternativement ; tantôt il a parcouru les chemins creux, remplis de feuilles déjà sèches, tantôt il s'est promené dans la forêt à la recherche des violettes et des primevères, tantôt il a observé le long de la rivière l'arbre qui en rétrécit le lit, mais qui, miné dans ses racines, finit par céder au courant qui l'emporte.
La mer, qui a été créée à l'usage des poètes, lui est particulièrement familière. L'étendue des plaines marines semble l'infini. La musique des flots berce comme un rêve. Ce que les enfants des hommes écrivent sur l'arène, ce qu'ils construisent avec le sable, les vagues se font un jeu d'en effacer les moindres traces. Sur leur surface déserte, les eaux poussent et repoussent avec indifférence le navire délabré. Dans les ténèbres épaisses, des sillons d'éclairs font saillir les vaisseaux mouillés sur la rade comme un monde fan-
tastique. Ou bien, sur la grève solitaire, l'oreille ne perçoit que le mugissement sourd et lointain de la marée qui monte, le cri aigu de la mouette tournoyant sous la nuée, et la voix triste et douce de l'hirondelle de mer.
Ces scènes riantes ou mélancoliques, magnifiques ou terribles, ont charmé ses regards et coloré son style. En dehors de la Bretagne, il n'a véritablement regretté que a belle lumière du midi.
La mort. ~ Elle est l'entrée dans la patrie, mais, au passage, deux ne sauraient marcher de front, et l'on cesse un instant de se voir, c'est là tout. Elle est la grande espérance, le repos mystérieux que Dieu a placé là devant nous, dans l'ombre, pour nous aider à supporter les fatigues de la route. En vérité, la vie est un mystère triste. C'est la foi qui maintient l'homme à son poste. S'il considérait l'existence comme une étincelle qui sort de la nuit pour aller s'éteindre dans la nuit, il devrait la rejeter avec dédain. Et le bail de la vie est si onéreux dans ses conditions inéluctables, que M. Féli ne voudrait pas ramener sur la terre les jeunes gens qu'il aimait et qui sont partis. — L'idée de la mort est celle qui domine chez La Mennais ; elle s'unit à la tristesse, qui constitue véritablement le fond de son être. Elle lui dicte des pensées et lui suggère des images sans nombre.
Les métaphores funéraires de l'écrivain breton vont jusqu'au morbide et au macabre. Chapelle ardente, lit de parade, catafalque, caveaux funèbres, lampes des tombeaux qui n'éclairent que des ossements, pierre du sépulcre, pesantes vapeurs de la fosse, chants de la liturgie autour des cercueils dans la vieille cathédrale en deuil, son creux et sourd renvoyé par la bière qu'enfouit à la hâte la bêche du fossoyeur, sourire de squelette, doigt glacé des fantômes,
funérailles formidables et convoi déshonoré, morts qui traînent leurs suaires, spectres sanglants, ivresse produite par la fumée de l'enfer, larves hideuses, trône composé d'ossements, râle d'un homme qu'on étouffe, lampes mourantes, orgies dans le lieu saint et danses dans les tombeaux, frissons de la fièvre et sueurs de l'agonie, confession des damnés dans la compagnie des démons, toutes les croyances et toutes les superstitions relatives à la mort, tout le matériel des pompes funèbres, toutes les misères de la décomposition, le royaume infernal avec Satan, tout y passe, dans cette imagerie de cimetière. Quelques-unes de ces métaphores sont expressives et d'un romantisme superbe; trop souvent les mots n'ont aucune proportion avec les choses et semblent tomber d'un appareil automatique. — UEssai sur Vindifférence s'ouvre par un tableau de la dernière heure, et, dans la suite de la seule introduction, on n'est pas quitte de figures analogues. La préface à la Servitude volontaire de La Boétie, préface intéressante et de la meilleure époque de La Mennais, contient, dans une vingtaine de pages, huit locutions de caractère obituaire. Si, dans la Politique à r usage du peuple, nous choisissons sept belles pages de rhétorique historico-politique, construites sur ce thème : Laissez passer la justice de Dieu, nous y comptons six images nécrophiles contre huit images empruntées à la mer, aux champs, ou à la lumière.
Les métaphores qui s'inspirent de la naissance des hommes sont assez nombreuses et variées, même assez hautes en couleur, pour qu'on les souligne chez le traducteur de V Imitation. - — Citons celle-ci, à la fois technique et poétique, d'un accent très ménaisien, et qu'on dirait écrite après une lecture de Sénèque : « Comme le monde même, qui doit se transformer, nous ne sommes pas nés encore ; nous aspirons à naître ; nous flottons dans les eaux de l'amnios. Le
beau jour que celui où nous en sortirons! » (Comparez ce passage d'une lettre à M^^ de ScnlTt, 28 janvier 1835, à quelques lignes de l'épîtrc 102 à Lucilius : Quemadmodum novcm mensibus tend nos maternus utérus... sic... in alium naturae maturescimus partum... Dies iste, quem tanquam extremum reformidas, aeterni natalis est...)
Les images qui procèdent des sciences ne sont pas fréquentes chez La Mennais. — Retenons celle-ci, qu'il adresse à M™^ Cottu : « Nous vivons comme dans deux planètes séparées, sans communications directes, mais qui cependant, ce que vous oubliez peut-être trop, gravitent autour du même soleil. » Est-il possible d'exprimer sous une image plus belle et plus ingénieuse l'état de deux âmes, qui, sous la diversité des apparences religieuses et politiques, participent à la lumière d'un même Dieu ?
On pense bien qu'il n'est pas arrivé du premier coup h la perfection de son art. Parmi tant de similitudes empruntées à la Bible, qui ne sentirait une dilTérence entre la plume novice, dépeignant l'Eglise Anglicane, en proie au vin funeste, qui n'avait point été puisé dans le cellier de l'Epoux, et le créateur des métajjhores à vision hallucinatoire et à musique en finales d'opéra : quelque chose de splcndide et de formidable comme l'ombre de ma main, — et les deux en silence tressaillirent.