CHAPITRE XXXVIII SES PRINCIPES DE STYLE ET SA LANGUE
Avant tout il faut être naturel, et la forme doit correspondre exactement à la pensée pour la représenter avec une fidélité complète : voilà tout le mérite et toute la difficulté du style.
Qu'on se garde de tomber dans la pompe, ou dans la trivialité, ou dans le superflu, ou dans le purisme, la préciosité, le raffinement. Pas d'art pour l'art, ni de ces descriptions longues et minutieuses qui éblouissent et fatiguent, ni de ces curiosités de langage où l'on fait abstraction de la valeur des pensées, mais l'art pour la vérité. Qu'on y fasse attention, le réalisme, qui prétend servir le vrai, n'est pas l'art. Celui-ci est une création, et non une simple imitation de la nature. Aussi le goût est-il une qualité nécessaire à l'écrivain. Malheur à qui méprise la forme et en méconnaît la puissance.
Recherchons la belle ordonnance du discours avec un plan bien conçu. Evitons de mélanger les genres. La critique doit aller d'abord à la substance des choses, mais la langue doit être saine.
Tels sont, en abrégé, les principes littéraires de La Men-
nais, qu'on peut extraire de ses œuvres, de sa correspondance, de ses conversations. - — Il ne se privait pas, à l'occasion, de ridiculiser la phrase embarrassée ou l'expression incorrecte de son adversaire. Etre convaincu d'un délit de grammaire, c'est être coiffé du bonnet d'âne. — Sa syntaxe est du meilleur aloi. Les fautes de français qu'il commet sont rares (on sait assez qu'il en échappe à tous les écrivains). Relevons seulement l'emploi abusif de la négation ne (Déranger le lui reprocha), des formes fautives du verbe tressaillir (je tressaillerai) et du verbe défaillir (mon zèle ne défaillira point), l'emploi incertain de la conjonction que (consentir à ce que, et consentir que ; s'attendre à ce que et s'attendre que), quelques provincialismes ou quelques formes discutables. — Il s'est eftorcé d'être fidèle à la correspondance des temps dans l'usage du subjonctif. — Il chérit la division du verbe en son participe présent et l'auxiUaire être, marquant l'état, ou l'intransitif aller, marquant le mouvement : « Comme il était ainsi s'attristant... Il allait distribuant d'une main légère... » — Les libertés qu'il prend dans la construction de la phrase sont en rapport avec la vie de la pensée et pourraient s'appuyer d'exemples dans la langue classique. On dirait que sa syntaxe s'est formée d'abord dans l'étude de Bossuet et de Racine.
Visiblement, il veut se rattacher aux meilleures traditions littéraires. Dans son étude sur les Paroles d'un Croyant, Sainte-Beuve observait qu'à s'en tenir purement au détail de l'expression et à l'ensemble du vocabulaire, quelqu'un de Port-Royal aurait pu écrire en cette manière et peindre avec ces images. Cormenin était frappé, lui aussi, qu'on pût dire de ce philosophe et de ce pamphlétaire, de cet écrivain si divers : la langue ordinaire suffit à son génie.
Sans en être l'esclave, il respecte l'autorité du Diction-
naire de V Académie. Il cherche la nouveauté ou l'originalité à la manière classique et racinienne, dans des alliances de mots, qui donnent du rehef et de la vie à des termes familiers.
Bien avant Hugo, il a recours au substantif épithète : hommes-tigres (Tradition, III, 370), homme-pouuoir (Essai, I, 390), laquais-prêtre (1^^ décembre 1817), vérités-lois (article de 1825), cité-reine (Avenir, 22 décembre 1830) ; etc. Il aime les mots composés : Diogène-Vandale (18 août 1825) ; Crache-sentences (Absolutisme et liberté, 1834), etc.
Il poursuit beaucoup plus la clarté, l'euphonie, la beauté oratoire, le musclé de la phrase, que les petites habiletés du style. Cependant, il ne méconnaît pas ces dernières. Ainsi a-t-il fait usage des assonances et des allitérations, (« productions dans lesquelles ils se mirent et s'admirent », Amschaspands, 279), et il a exploité les physionomies ou les sonorités de certains noms propres (« expirer entre les bras de MM. Diot, Dorlodot, Payart, Foulard, Juglard, Levrard, Clausse, Pioche, Grappin, Frappier, Matardier, Lefessier, Maudru, et autres illustres Pères de l'Éghse constitutionnelle » Tradition, III, 215). Au moyen de mots anciens, d'ellipses et d'inversions, d'infinitifs employés substantivement, au moyen d'une syntaxe archaïque, il a cherché dans sa traduction de Dante à se créer une langue particulière pour rendre un poète étranger à notre temps. Peut-être s'est-il inspiré de la littérature anglaise dans certaines locutions qu'il voulait fortes et originales (leur voix aiguë grondoit de sourdes menaces, Pohtique, édition de 1844, p. 226).
Y a-t-il des vers blancs dans la prose de La Mennais ? Assurément, puisqu'il y en a chez tous les prosateurs. Toutefois, si notre écrivain était attentif au rythme de la période et avait le mouvement lyrique du poème, comme
Bossuet et comme Rousseau, il ne tâchait pas à introduire dans sa composition des factures spéciales au vers français. Détachons, néanmoins, un alexandrin : .
Dans toute la longueur d'un horizon immense. (A Benoît d'Azy, 23 mai 1819).
et plusieurs décasyllabes :
Un jour partagé est un jour perdu.
(A l'abbé Jean, 15 oct. 1814).
^ Il n'y a de paix que dans le tombeau.
(A Senfft, 18 déc. 1826).
Le soufïle divin remplit l'univers.
{Esquisse, iv, 32).
Il faut tout vaincre en renonçant à tout.
(A l'abbé Jean, 12 sept. 1815).
Va droit à Dieu sans écouter les hommes. (A Benoît d'Azy, 24 févr. 1819).
Les chaudes nuits sous un ciel constellé
(A Vitrolles, 20 nov. 1844).
Citons encore les deux lignes suivantes, qui forment des vers contestables, mais qui condensent dos maximes bien ménaisiennes :
Paraître craindre, c'est être vaincu.
(A Sennt, 18 mars 1826).
Pour vivre, il faut savoir dire : Mourons.
(A Coriolis, 19 déc. 1828).
Pour terminer ce chapitre en critique, disons que les manuscrits de Lu Mennais contiennent des fautes d'ortho-
graphe et d'accentuation. Il écrit : rélever, seconde, degré, etc. Sainte-Beuve avait déjà remarqué la prononciation de ce Malouin : « Il ne dit pas secrète, mais segrète, par exemple. » Et les lettres de M. Féli renferment parfois des distractioris (Doellinger a une science extrêmement vague ; lisez : extrêmement vaste ; etc.).