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L'ABBÉ JEAN CONDUIT SON FRÈRE AUX ORDRES MINEURS

Lorsque, à l'approche de la Terreur, l'abbé Joseph Carré dut abandonner le préceptorat dont il était nanti dans la famille La Mennais, l'abbé Jean, qui était laborieux et bien doué, aida son plus jeune frère dans le travail intellectuel, pendant quelque temps, et excita en lui le goût des nobles études. Cette direction scolaire, si passagère qu'elle fût, ne pouvait manquer de se transformer en direction morale. Car Jean était un peu, par tempérament, « monsieur le docteur » de la maison. Il avait la passion des lectures solides et une vocation d'apologéte.

Féli n'était jamais tombé dans l'irréligion, en ce sens, pensons-nous, qu'il s'élait arrêté pratiquement au déisme de Rousseau, qui était dans l'air ambiant ■; et il était capable, au moins par jeu de discussion, d'opposer aux incrédules de son âge, sinon de sa taille, les preuves des vérités du christianisme. Même, plus éclairé par ses excursions dans les livres, par la conversation de son frère et de son oncle, il pouvait considérer le catholicisme comme une géométrie bien développée, et saluer les principes de l'évangile, à peu

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près comme un Français louerait la législation des Chinois. Mais l'aveu de sa raison n'était pas l'assentiment de son cœur. Nous avons vu que l'abbé .Jean le convertit. Il fit plus. Prêtre, il accapara son âme, en l'unissant à ses plans de guerre sainte, en l'intéressant à l'action qu'il voulait exercer par la plume, en lui proposant, dans la collaboration des œuvres rêvées, l'honneur des rédactions définitives. En effet, l'aîné ne se lassait pas d'accumuler des extraits d'écrivains, et de dresser des canevas d'ouvrages, mais il n'avait aucune vanité d'auteur. La coopération théologico-littéraire des deux frères devint très intime.

En 1799 avaient paru en un volume à part les Leçons d'histoire que Volney avait prononcées à l'Ecole Normale en l'an III. Elles offraient ceci de particulier qu'elles semblaient être un réquisitoire contre les études historiques, lesquelles transmettent aux générations suivantes les erreurs, les préjugés, les dogmes, qui entravent le développement libre et naturel de l'esprit. Dans le détail, beaucoup de remarques étaient originales et judicieuses, dans l'ensemble se dégageait une thèse exclusivement rationaliste. Aussi les croyants se hâtèrent de réphquer. Nous possédons une réfutation ménaisienne, intitulée : Observations sur les leçons d'hisfoirc de Volney. Elle est écrite entièrement, y compris les corrections, de la main de l'abbé .Jean. Mais il suffit de lire cet article, pour y reconnaître des traits qui dénoncent la participation de Féli à la composition de son aîné. Une note sur l'asymptote qui ne peut jamais toucher l'hyperbole, est particulièrement révélatrice. Car, au commencement du siècle, l'abbé Jean, FéU et Querret, leur ami, qui était du même âge, et qui avait été sur le point de se présenter au concours de l'école polytechnique, se réunissaient chaque dimanche en un cercle d'études, où chacun enseignait aux autres sa spéciaUté. Et avec son ardeur

multiple et son avidité de tout savoir, Féli s'était adonné aux mathématiques. Toutefois, il semble bien qu'il n'ait pas franchi les questions élémentaires de la trigonométrie. — L'érudition ménaisienne, qui est faite de lectures nombreuses et variées, provoquerait le sourire des exégètes modernes. Mais, après tout, elle n'est ni pire ni meilleure que celle de Chateaubriand dans le Génie. C'est l'érudition du temps. En tout cas, il demeure intéressant de constater que les deux frères ont vu parfaitement, au début du xix^ siècle, les deux problèmes fondamentaux pour la foi, savoir, le problème de la certitude morale (contre les sceptiques), et le problème de la valeur des livres révélés (contre les incrédules).

Les Observations s'achèvent par une tirade qui vise les philosophes : « Ah ! c'est à leur école qu'ont été s'instruire « tous les tyrans qui viennent de désoler la France et de la « couvrir de sang et de ruines ; ils n'ont fait que tirer de « justes conséquences de leurs faux principes ; et les épou- « vantables désordres dont nous avons été les tristes témoins (( sont le résultat nécessaire de l'absence de toute croyance « religieuse, et le fruit de tous les systèmes chimériques de ces « philosophes insensés qui se persuadent pouvoir gouverner « les hommes en ne leur parlant que de la liberté et de la « raison; — de la liberté, à laquelle ils ont élevé des autels, « tandis que toute la nation gémissait sous le plus cruel « esclavage; — de la raison, à laquelle ils ont ouvert des « temples, tandis qu'ils l'outragent à chaque instant, et « par la manière dont ils parlent, et par la manière dont ils « agissent. Oh ! que n'écoutent-ils la voix, que ne suivent-ils « l'exemple de tous les grands législateurs qui ont été avant « eux, et qui trouvaient plus aisé de bâtir une ville dans les « airs, que de lui donner un gouvernement et de lui assurer une « police sans religion et sans culte (Plutarque). — Funeste

« philosophie ! tous nos maux sont ton ouvrage ; quand tu « es venue parmi nous tu y as amené avec toi tous les crimes ; « tu n'as su que détruire et corrompre ; la misère, l'igno- « rance, l'égoïsme, le libertinage, tous les vices, voilà tes « dons, voilà tes bienfaits ! »

De cette pièce apologétique il faut rapprocher une lettredissertation, adressée par Féli, le 11 janvier 1806, au baron de Sainte-Croix. Cet historien, d'esprit religieux, avait déclaré absurde, et supposé, le récit d'après lequel les chrétiens, à qui Huneric avait fait arracher la langue, avaient recouvré l'usage de la parole. Or, ce miracle est attesté par Procope, et par cinq autres. Qui croira-t-on, s'écrie le jeune controversiste, si l'on refuse d'ajouter foi à la déposition de six témoins oculaires, qui tous disent : « j'ai vu », et qui le répètent à la face des Ariens, lesquels avaient intérêt à les démentir et restent muets ? — En bonne critique, l'auteur de l'épître devait discuter l'origine et la valeur des témoignages, examiner enfin l'interprétation dont ils étaient susceptibles. Mais ces questions, élémentaires pour un spécialiste, ne se posent pas à un métaphysicien, qui voit un attentat aux preuves de sa religion dans l'élimination d'un prodige, et qui prétend résoudre tous les problèmes par la dialectique et la méthode d'autorité.

Entre la réponse à Volney et celle à Sainte-Croix, 'on doit placer un article (composé en 1804) Sur la réception de Parny par Garât à VAcadémie française. Cette fois, c'est bien du pur FéH, violent et sarcastique, avec l'art de retourner contre l'adversaire ses propres paroles. — Ainsi s'ouvre la carrière d'un grand polémiste.

Rien à dire de matériaux accumulés par Féli sur les Indulgences (en 180.'i, ou dans les années suivantes), sur les Témoignages des philosophes modernes en faveur de la religion chrétienne (en août 1805), sur les Philosophes modernes jugés

par eux-mêmes (en septembre 1805). Tout en combattant avec la plume (et le catholicisme a pour lui l'aspect entraînant d'un champ de bataille), Féli enseigne le calcul au collège de Saint-Malo, où son frère professe la théologie. Cette institution qui s'était fondée en 1802, principalement en vue de la formation d'un clergé malouin, leur tenait au cœur. Elle est la source de leur ferveur pour l'enseignement libre et de leur haine contre l'université impériale.

L'abbé Jean, surmené de travail et épuisé de fatigue, et notre héros, sujet à des troubles nerveux, se retirèrent à La Chênaie, dans les derniers jours de 1805, après les émotions que leur causa la mort de leur aîné, Louis, âgé de vingt-neuf ans. A la fm de janvier 1806, les deux malades partirent à Paris pour consulter des médecins.

Arrivés dans la capitale, nos voyageurs se mirent en relations avec les doctes et les saints. L'abbé Jean fit un séjour au séminaire de Saint-Sulpice et fut très apprécié du supérieur, M. Emery, dont l'autorité était fort considérée. Féli fut admis dans le cercle d'élite où respirait son frère, et il se lia particulièrement avec un jeune sulpicien, M. Teysse^TC, ancien élève de l'École polytechnique, dont la piété s'exprimait sous les formes les plus \ives.

Ce dernier conduisit-il le converti à la Congrégation ? C'est probable. L'abbé Jean dut y rencontrer Brute de Rémur, originaire de Rennes, qui en faisait partie depuis 1802, et qui en était un apôtre. Ce Breton était alors séminariste à Saint-Sulpice, mais séminariste d'une qualité particulière, car il avait le titre de docteur en médecine et avait quitté un brillant avenir pour se vouer aux autels. Nos Malouins remarquèrent aussi à la Congrégation le bon Auguste, qui venait d'y entrer, et l'abbé Jean lui fut présenté. Le bon Auguste, comme l'appelait familièrement Brute, c'était le bon Auguste de Chabot, qui sera chambellan

de l'empereur, mousquetaire du roy, cardinal de Rohan. Oh ! nous le retrouverons. — Si bien que, dès le commencement de juillet 1806, on parlait, à Saint-Malo, de la vocation sacerdotale de Féli. Nous le savons par l'oncle des Saudrais, qui écrivait de longues lettres à ses cliers absents, et ces missives nous permettent de suivre les conversations et les occupations des neveux.

Le 27 février, il leur disait : « C'est relativement aux nerfs « que sont ordonnés les bains, et ils peuvent et doivent sans « doute être très utiles. Cependant, s'ils alTaiblissaient, s'ils « ôtaient l'appétit, etc., il ne faudrait pas manquer de revoir « de suite M. Pinel, pour aviser à quoi faire et à quoi s'en « tenir. Ne doutez pas qu'il n'ait bien vu le mal, et ayez en « lui toute confiance, et en la lui montrant, vous l'intéres- « serez davantage. » Après les bons conseils, M. des Saudrais cause de l'abbé de Boulogne, que les deux frères jugeaient plutôt avec sévérité, bien qu'il fût un prédicateur en renom, puis de M. de Bonald, ce maître à penser, qui venait de publier un article sur VEsprii et le Génie (dans le Mercure), puis d'un personnage local, l'abbé du Fossey, qu'on avait gralifié récemment du titre de chanoine honoraire du diocèse de Rennes ; il le méritait, du moins à mon avis : sa cuisine était excellente (d'ailleurs il payait le plus beau maquereau un sou à Saint-Malo), il était spirituel, il faisait des vers, et ce Normand, docteur en Sorbonne, était si obligeant !

Les deux frères étaient chez leur oncle Champy, — baron de l'Empire et administrateur des poudres et salpêtres. Champy leur était tout dévoué. Mais il n'avait aucun souci do conversion. Et .ses opinions et sentiments paraissaient, au zèle de ses neveux, pénibles à supporter. — Hélas 1 réjjondait M. des Saudrais, ces petites contrariétés désunissent les gens qui vivent ensemble, et c'est la cause que, s'il existe de bons ménages, il n'y en a point de délicieux.

Après avoir ainsi moralisé dans une lettre du 25 mars, Tonton se montrait désireux qu'on lui envoyât VEpître à Voltaire. Elle avait produit tant de fracas et de scandale, qu'on ne pouvait, vraiment, se dispenser de la lire. Néanmoins, pour ne laisser subsister aucun nuage sur la pureté de ses intentions, il haussait la voix pour maudire le frère du malheureux André : « Quelle existence que celle d'un « Chénier! Qu'il tourne tout autour de lui, il ne saurait « échapper à soi-même. Le crime ne lui laisse aucun pas- « sage : il faut qu'il se concentre, où ? dans sa conscience, « et que là il se débatte avec son bourreau... Non, ce n'est « pas assez... Il y a donc des hommes pour qui une éternité « de peine est une éternité de justice ! » Les points suspensifs sont de notre épistolier malouin, qui ajoutait : « Voltaire, tout déhonté qu'il était, eût rougi des éloges de Chénier ; et Frédéric, qu'eût-il dit ? Il en eût demandé justice à la pohce correctionnelle ! » Napoléon usa d'un châtiment plus rapide : il destitua l'auteur de sa place d'inspecteur général des études. Le poète put méditer son propre vers :

« Nous conservons le droit de penser en secret. »

Mais, ce qui avait paru séditieux aux censeurs, c'était ce distique :

« Tacite en traits de flamme accuse nos Séjans, « Et son nom prononcé fait pâlir nos tyrans. »

On savait que l'Empereur n'aimait pas les paroles fortes du plus grave des historiens, et qu'il traitait de pamphlétaire le plus grand peintre de l'antiquité. Marie-Joseph Chénier eut donc mauvaise presse. La Gazette de France (19 mars et 7 avril), comme le Journal de l'Empire (20 mars), lui dit son fait. Le Mercure l'appela ^< don Quichotte de la

philosophie moderne », qui prête à tous nos grands hommes « des idées libérales, qui ne leur sont jamais venues en tête ». De cette épître à Voltaire, qui contient tant de pauvretés, les httérateurs ont cependant retenu quelques mots à l'usage des élèves :

« Trois mille ans ont passé sur la cendre d'Homère, « Et depuis trois mille ans Homère respecté (c Est jeune encor de gloire et d'immortalité. »

Gail, l'helléniste, eut-il le courage de défendre au moins ces trois vers ? C'était un homme prudent, capable de porter toutes les décorations. Il cultivait l'amitié de Féli, qui achetait ses livres, et qui suivait ses cours au Collège de France.

Enfin les deux frères rentrèrent à La Chênaie, et y reprirent leur chère existence, un volume sous les yeux, une plume à la main.

L'abbé Jean transcrivit un petit traité De Dieu, dont il avait probablement trié les éléments avec Féli. L'abbé Jean rédigea aussi des Réponses aux principales objections des athées (cahier in-quarto paginé de 1 à 154, relié). Ici, la collaboration des deux amis n'est pas douteuse, le manuscrit portant quantité de ratures et bon nombre de corrections de Féli. Dans ce travail (qui n'est pas antérieur à la fin de 1806), le Génie du christianisme est cité trois fois, y compris le couplet sur Pascal. La Harpe est invoqué, avec les derniers volumes de son Cours de littérature et le tome quatrième de ses Œuvres choisies. De Bonald on met en avant l'Essai analytique sur les lois de iordre social et la Législation primitive. On se réfère aux éloges des académiciens par Fontenelle. Et comme toujours, Rousseau est pris à partie. Les deux frères songèrent dans la suite à utiliser ces Réponses, de même que tel ou tel autre recueil qu'ils avaient formé. Gardons-nous d'exagérer la valeur

de ces ébauches. Elles ont seulement le mérite de nous permettre d'entrer dans le laboratoire d'une formation intellectuelle.

L'année 1809 est notable dans l'histoire ménaisienne.

Entendez ces paroles de l'abbé Jean à Brute, devenu professeur au grand séminaire de Rennes : « Voilà un billet de notre saint frère... il se perd, il s'abîme en Dieu... Quand je pense à ce qu'il était et que je vois ce qu'il est, mon âme tressaille de joie. » Peu de temps après, le 11 février, le même correspondant mandait à Brute que Féli se consacrait avec bonheur au service de Dieu. Le futur corsaire de l'Éghse reçut la tonsure le 16 mars 1809. Et le lendemain, pour traduire ses pensées et ses résolutions, il employait le style des mystiques les plus ardents.

Le mois suivant, il publia un Guide spirituel, opuscule de morale ascétique, qui se présentait comme traduction du Spéculum monachorum de Louis de Blois, abbé du xvi^ siècle. — On envoya un exemplaire à l'abbé Brute, en sollicitant ses remarques. Il répondit le 26 avril, par « simple obéissance d'amitié ». Il admirait les passages les plus remplis de piété, et s'exclamait : « Ah ! heureux amis d'avoir traduit de telles choses ! » Mais il faisait quelques réserves sur des endroits qui lui semblaient vagues ou excessifs, et, au point de vue littéraire, il jugeait que le chapitre six était d'un style trop figuré, il soulignait quelques expressions, qu'il condamnait ; cependant il avait lu « avec le plus grand plaisir » certaines pages et des « chapitres entiers » ; enfin V avertissement préliminaire (ou la préface) lui avait plu, et il demandait : « Qui des deux l'a fait ? » Car la pubhcation était anonyme. — FéU proclamait après la réception de la tonsure : « Oui, je veux m'abreuver à longs tnùts des saintes délices de l'humiliation 1 » Il avait sans doute excepté de ces délices spéciales la mortification qui consiste à être

convaincu de chopper dans l'art d'écrire. En effet, il voulut bien concéder à Brute tout ce qui pouvait être reproché à l'auteur traduit, mais il maintint tout ce qui était attribuable à l'auteur traduisant. Ce plaidoyer n'empêchait pas le nouveau tonsuré de se prosterner devant son correspondant en formules d'humble séminariste ou de pieux novice.

En juin 1809, parut un second livre (qui portait le millésime de 1808). Il avait viii-151 pages in-octavo. Composé cette fois avec la collaboration de l'abbé Jean, il était intitulé : Réflexions sur Vétat de iEglise en France pendant le dix-huitième siècle et sur sa situation actuelle. — Toutes les grandes directions du cathohcisme ménaisien se trouvent annoncées, au moins sous forme de premiers linéaments, dans cette brochure, dont le manuscrit avait été soumis prudemment à l'abbé Brute et à l'abbé Emery. On veut fixer le principe de certitude dans la méthode d'autorité ; on veut rendre à la métaphysique rehgieuse sa place d'honneur au-dessus des sciences ; on observe la marche générale des esprits ; on identifie les bonnes règles de la politique et les maximes de la rehgion ; on exprime l'horreur de l'indifférence en matière religieuse, quelque titre de modération ou de tolérance que prenne cette indifîérence ; on tend à libérer l'Kglisc de la tutelle de l'Etat, et à dégager l'éducation des entraves d'un monopole suspect ; enfin on désire ranimer les études dans le clergé. — De plus, cet ouvrage présente au degré initial les caractéristiques du style ménaisien : i)hrase ample et nombreuse, image qui achève l'idée en rehef ou en beauté, finale en ironie ou en moquerie, recherche de la maxime forte, goût du genre prophétique. — Quant à l'outrance, qui est le défaut le plus sensible de la manière ménaisienne, elle est désormais frappante.

Assurément, les Réflexions ne formaient pas un chefd'œuvre, et surtout un chef-d'œuvre inquiétant pour la tranquillité publique. Néanmoins, elles furent saisies dix mois environ après leur publication. Une bonne partie du stock était écoulée. N'oublions pas que La Mennais avait flétri « l'horrible attentat commis contre le chef de l'Eghse, l'immortel Pie VI », et qu'en juillet 1809, Napoléon faisait arrêter Pie VIL La censure pensa que le programme religieux de l'écrivain ne répondait pas sufTisamment à celui de l'empereur.

Relevons un fait curieux : Donald est célébré dans ce hvre, tandis que Chateaubriand n'y est même pas nommé. Cette observation nous amène à dire, d'une part, que l'influence de Bonald dans la formation du premier ménaisianisme est dominante ; et, d'autre part, que le monde soucieux d'orthodoxie et de piété n'avait pas pour le Génie du christianisme toute l'admiration qu'on pourrait croire. En 1804, dans les Annales littéraires et morales, à propos de la seconde édition de l'œuvre de Chateaubriand, l'abbé de Boulogne (à qui l'abbé Jean et Féh reprochaient sa mondanité) répondit aux blâmes des personnes rehgieuses, « elTarouchées de cette manière trop humaine de présenter le christianisme », mais il accorda que certaines preuves ne s'harmonisaient pas avec l'importance du sujet, et que les épisodes de René et d'Atala étaient d'une réelle « inconvenance » dans une apologie de la foi. Si bien qu'on publia un Abrégé du Génie, ou édition chrétienne, à laquelle collaborèrent l'abbé Frayssinous et M. Emery. Le jugement définitif de Féh est rendu dans une lettre qu'il écrivit en 1816 : Le Génie, disait-il, « où tout n'est pas d'égale force à beaucoup près », ne laisse pas, avec ses défauts, d'être « un ouvrage d'un ordre supérieur et plein d'intérêt ». Mais, en 1809, son appréciation était peut-être plus austère.

Vers la lin de mars de la dite année parurent les Martyrs. Une quinzaine de jours après leur entrée en librairie, l'abbé Clément Bossard (un Rennais, supérieur du grand séminaire de Grenoble) demandait à Féli s'il avait lu ce poème, critiquait le rôle d'Eudore, et lui posait cette question : l'auteur n'a-t-il pas voulu parler du Mont-Dol et du château de Combour ? — Que Chateaubriand se soit souvenu du lac et du manoir de son enfance dans l'épisode de Velléda, ce n'est pas douteux. Qu'il ait songé aux mégalithes de la contrée doloise dans la peinture de l'Armorique, il nous l'apprend lui-même. Mais rien ne permet d'affirmer qu'il ait été inspiré particulièrement par l'image de ce Mont-Dol, où il était allé tant de fois en promenade, lorsqu'il était collégien, et qu'on le nourrissait (nous pouvons le croire) des fables druidiques et des légendes gallo-romaines, si chères aux hommes doctes de ce temps et de ce pays. En tout cas, l'épisode de Velléda, qui est le roman breton des Martyrs, était plus attachant et plus curieux pour ceux qui vivaient dans la région de Combour à Saint-Malo. Notre cénacle ménaisien lut donc avec diligence les livres IX et X.

Mais l'abbé Jean s'éleva contre cet étrange apologète, qui avait pour principal souci d'établir que le christianisme était plus favorable que le paganisme au jeu des passions dans l'épopée I Et il traça dans son Mémorial les lignes suivantes :

« C[hatcaubriand] a dans l'esprit toute la vanité d'un i)hi- « losophe et dans le cœur les sentiments d'un chrétien ; son « orgueil loue l'humilité ; il veut que le monde entier sache « qu'il n'aime pas le monde, et lui en sache gré ; il est allé « chercher la gloire à la crèche du Sauveur, et son orgueil « écrivait sur le Calvaire ! — Pauvre misérable, que je te « |)lains ! »

Cette sentence, ([ui n'était pas dépourvue de vérité, et

qu'eussent signée les moines de la Thébaïde, ne pouvait manquer d'être celle de Féli, qui s'enfonçait alors dans « la nuit de la foi » et dans les « ténèbres divines )>. — Notre tonsuré reçut les ordres mineurs le 23 décembre 1809.

Ah ! il entend bien ne rien céder aux tendances séculières d'indépendance intellectuelle. Dans les questions scripturaires il affirme son esprit conservateur. Même, il voudrait se passer du système de Deluc, « qui considère les six jours [de la création] comme six époques indéterminées ». — Mais la ferveur qu'il déploie dans cette grande année mystique ne l'empêche pas de s'abandonner (au moins contre les adversaires des idées rehgieuses) à sa veine naturelle de satire.

Dans quelle mesure a-t-il repris son professorat malouin ? Je ne sais. Mais il s'intéresse vivement aux programmes d'enseignement, puis, éducateur reUgieux, il entreprend un petit ouvrage intitulé l'Ecolier instruit par Jésus-Christ. Bientôt il abandonne son dessein, sans égarer son cahier. Onze ans plus tard, il en détachera le chapitre initial, pour le f^ire paraître sous ce titre : Dangers du monde dans le premier âge. Or, le manuscrit de VEcolier est de l'écriture de l'abbé Jean. Tant il est certain que, durant la période que nous étudions, les deux frères fondent leurs pensées et leur travail dans une véritable unité de vie morale et intellectuelle.

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