FRATERNITÉ LITTÉRAIRE DE JEAN ET DE FÉLI
Le marquis de Coriolis écrira un jour à Féli : « J'ai goûté une rare satisfaction à passer une demi-heure avec M. votre frère. C'est bien le vultus et color unus. »
Combien cette ressemblance fraternelle est sensible dans la littérature de Jean et de son cadet, jusqu'à la fin de l'année 1809, rien n'est plus facile que de le mettre en évidence : l'aîné a de la verve, il trouve le mot qui frappe, il a le goût de la maxime, il aime la phrase oratoire (celle de Bossuet et celle de Massillon), il. a de l'accent et du pedus; son idéal est un style nerveux, où il n'y aurait rien à retrancher sans couper dans le vif ; mais il ne hait pas une certaine rhétorique, et quelques formules dont la force est purement extérieure. // faut nécessairement élever la voix, disait-il, si on veut être entendu.
Lisez les pensées suivantes, que je détache de son Mémorial (commencé le l'^'" avril 1809) :
« S'il y a dans l'enfer des paroisses, elles ne manqueront ni de curés, ni de vicaires. »
« L'opinion est reine du monde, a-t-on dit. C'est, en vérité,
une sotte majesté. Mais c'est la majesté des sots, et il faut la respecter, car elle a bien des sujets. »
« Le mot économie politique fait à lui seul aujourd'hui un contre-sens. »
« La vie est une maladie ; heureusement qu'on en meurt ! »
Si ces boutades n'étaient pas la propriété authentique de l'abbé Jean, on ne se ferait pas faute de les revendiquer pour son frère. Voici d'autres pensées, qui se rapportent à Napoléon, et qui nous livrent les sentiments de nos deux saints devant l'apogée de la puissance impériale :
« L'histoire peut dire de lui ce que l'Ecriture dit de Judas Macchabée : ce fut lui qui accrut la gloire de son peuple : semblable à un géant, il se revêtait de ses armes dans les combats, et son épée était la protection de tout le camp. »
« Un homme a rassemblé dans son cœur tout l'orgueil du genre humain. »
« Les conquérants passeront leur éternité à la nage dans une mer de sang. »
« On n'enfonce point les consciences avec des baïonnettes : elles résistent au fer. »
«Voyez-vous cet édifice de verre? — Oui. — Il est grand? — Oui. — Il est brillant ? — Oui. — U est sohde ? — Oh ! non ! »
Ce que nous venons de citer appartient indubitablement à l'aîné. Le fragment ci-après est de son écriture (dans le manuscrit de VEcolier) :
« Le cœur de l'homme dans la jeunesse est comme une « source pure, où tous les objets d'alentour, les arbres, les « fleurs, les moissons, viennent se peindre d'une manière « toute aimable au lever de l'aurore; elle roule dans un lit « solitaire des eaux tranquilles ; les petits oiseaux, appelés « par son tendre murmure, se viennent désaltérer sur ses « bords; mais, si, lasse de couler sous les ombrages qui la
« virent naître, elle s'égare au loin dans la campagne pour « y chercher des sites plus brillans et des pentes plus douces, « le soleil dardant sur elle ses rayons, a bientôt desséché « ses eaux peu profondes ; les oiseaux s'enfuient, les fleurs « se fanent sur ses bords, et de sa beauté première il ne reste « qu'une fange impure et dégoûtante. »
Le traducteur du Guide spirituel pourrait fort bien être le peintre de ce tableautin poétique. — Passons à un morceau de ton plaisant, qui est écrit par le frère aîné, avec des corrections et des additions du plus jeune. Ceux qui ont analysé d'assez près la première manière de La Mennais (dans ses lettres, notamment), n'oseraient se prononcer sur la paternité de cette entrée en matière :
« Vous avez raison, mon cher ami, de vous adresser à moi « pour les explications que vous désirez, car ce que j'ai « jamais le mieux compris, ce sont les mystères. Sur tout « autre sujet, on croit, comme le dindon de la fable, voir « quelque chose qu'on ne distingue pourtant pas très bien, « mais, ici, où l'on est bien sûr de ne rien voir du tout, on en « est d'autant plus à l'aise pour raisonner sans crainte, « sinon d'être contredit »
Il ne faudrait pas s'imaginer non plus que la passion de la philosophie fût le lot spécial de Féli. Parmi les nombreuses dissertations de l'abbé Jean, je lis ce passage : « Ce n'est point la métaphysique qui mérite des reproches, ce sont les écrivains qui l'ont traitée dans ce siècle de mensonge ; elle n'est pas responsable de leurs torts, et c'est injustement qu'on lui attribue les extravagances de nos modernes idéologues, qui ont rendu son nom odieux et presque ridicule... » Et sur un cahier grand-in-quarto, dont chaque feuille est divisée en deux, l'abbé Jean expose ses conceptions Sur Vespace et rétendue. Assurément, c'est de la métaphysique, et de la plus pure, avec une reprise de la
question développée en marge par Féli. On trouve aussi un échange de vues entre les deux frères Sur les possibles. Etc.
Mais, distrait du culte des belles-lettres par les occupations de son ministère, l'aîné renoncera à l'art d'écrire, et s'en tiendra de plus en plus au rôle de compilateur, se fiant pour les rédactions nécessaires à son verbe facile et à son talent spontané. Au reste, il lui suffît joyeusement d'avoir assuré à l'Eglise une plume bien taillée, celle de Féli.
Justement, par le fait de la politique napoléonienne (arrestation de Pie VII et divorce avec Joséphine), l'abbé Jean et le jeune clerc se préoccupent des questions canoniques, des relations entre l'épiscopat et la papauté, entre l'Église et l'Etat. Il importe de défendre les principes. L'aîné va fournir les matériaux et Féli les animer de son souffle. ]\Iais la brochure rêvée, qui devait faire face aux circonstances, se grossit au cours des années en trois volumes compacts. Ils paraîtront sous ce titre : Tradition de l'Eglise sur r institution des évêques. En même temps, ils marqueront la fin de la communauté d'existence et de la collaboration littéraire entre les deux La Mennais.