FIN DE L'EMPIRE ET PREMIÈRE RESTAURATION
Dans la période de cinq années que nous allons parcourir, s'accentuent chez notre clerc minoré quelques traits de caractère, en même temps que s'attestent les infirmités de sa nature.
En 1810-1811, la rupture d'équilibre dans son tempérament est définitive ; la neurasthénie se traduit dans des larmes versées sans savoir pourquoi, dans une sensibiUté de cœur trop vive, dans une véritable hantise de la mort ; mais cet état s'harmonise avec son génie naissant d'orateur et de poète. Il est le René du mysticisme. Ecoutez-le : « Je suis dans ta chambre depuis hier, je n'y entends rien que le vent et le bruit de mes pas... Rien ne me remue, rien ne m'intéresse, tout me dégoûte... J'ai usé la vie. » En proie à une mélancolie, « aride et sombre », il se persécute luimême dans de scrupuleux examens de conscience sur l'amour-propre, qui renaît sans cesse. Puis il s'exalte en des thèmes de primitive église : il voit l'arène des martyrs et s'y croit descendu. Bientôt, il s'abat dans une apathie, qu'il exprime du moins en un langage de grand romantique :
« Je ne me sens aucun désir, ni de vie, ni de mort, ni de « joie, ni de douleur... La vue de ces champs qui se flétrissent, « ces feuilles qui tombent, ce vent qui siffle ou qui murmure, « n'apportent à mon esprit aucune pensée, à mon cœur « aucun sentiment... Cependant les jours passent, et les « mois, et les années emportent la vie dans leur fuite rapide. « Au milieu de ce vaste océan des âges, quoi de mieux à « faire que de se coucher, comme Ulysse, au fond de sa petite « nacelle, la laissant errer au gré des flots, et attendant en « paix le moment où ils se refermeront sur elle pour jamais... »
En lutte avec cette mobilité et cette vivacité, dont il souffre, halluciné par cette imagination, dont il redoute et subit les entraînements, il a peur de l'avenir : de quelque côté, dit-il, que je tourne les yeux, « je ne vois qu'un horizon menaçant ; de noires et pesantes nuées s'en détachent de temps en temps et dévastent tout sur leur passage ; il n'y a plus pour moi d'autre saison que la saison des tempêtes ».
Le jeune homme qui parle cette langue dramatique a des journées ordonnées comme celles du séminaire, et sa dévotion n'omet pas le chapelet. Mais sa vocation sacerdotale lui est deverfue une cause de tourment. Il est pris entre le désir de se retirer dans un monastère (peint par Chateaubriand), et le désir d'exercer de l'action sur les foules. En novembre 1811, il découvre une combinaison : il irait en Amérique» — ce continent l'attire, parce que le saint ami. Brute y est parti et s'y livre à l'apostolat fécond, — et il entrerait dans une Trappe : ce serait l'immolation complète, que son cœur, avide d'absolu, a rêvée, — mais dans une Trappe dont les moines, par une permission spéciale, font à l'extérieur un travail de missionnaires, en se dévouant à l'instruction des chrétiens du pays et à la conversion des sauvages : ainsi pourrait-il satisfaire son zèle d'ouvrier évangélique ! Aussitôt, il écrit en ce sens une belle lettre à
l'évêque de Rennes. Comme tout artiste, après avoir traduit le sentiment qui l'obsédait, il éprouva de l'apaisement, et, au lieu d'aller au fait, cet hésitant perpétuel transmit sa lettre à son frère, en lui demandant son avis et en le priant de solliciter l'avis d'un autre prêtre. Je songe, disait-il, (ju'il est plus dans l'ordre de la Providence de ne m'en pas rapporter à moi seul dans une affaire aussi sérieuse : « Délibérez donc... Vous enverrez ou garderez la lettre à Monseigneur, selon qu'il vous paroîtra le plus convenable, et je m'en rapporterai entièrement et pour toujours à votre décision... Décidez !.. » Malgré cet engagement solennel de se soumettre à Tautorité respectée et chérie, le minoré demeura dans ses fluctuations et ne cessa de tâtonner « dans des ténèbres profondes ». Pourtant, quelques mois après (en avril 1812), il se croit de nouveau fixé sur sa destinée : il écrit à l'évêque, et, cette fois, il adresse sa lettre au destinataire. Il demande à recevoir le sous-diaconat, avec cette seule réserve qu'il n'entrera pas dans le clergé diocésain. Et l'évêque lui répond d'une manière cordiale. Mais, quand l'heure des ordinations aiTive, Féli fait défaut.
A ces aventures d'une âme inquiète et angoissée, mêlez de bons moments de paix, et de plaisanterie, même rabelaisienne, ajoutez l'activité d'un gentilhomme campagnard, qui s'occupe de son domaine et de ses afTaires, joignez les mouvements d'un professeur, qui s'intéresse particuUèrement à quelques élèves, et à la situation, menacée, de son Ecole ecclésiastique. Dérivatif suprême, il écrit.
1813, date néfaste pour nos amis. Vers le mois d'août, ruiné par les guerres impériales et la politique du blocus continental, Pierre-Louis Robert de la Mennais se vit contraint de dénoncer la cessation de ses paiements et la fermeture de son comptoir commercial. L'abbé Jean prit en main la liquidation du désastre. Les enfants, réduits à l'hé-
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ritage de leur mère, dont La Chênaie était le bien principal, assurèrent une pension à leur oncle des Saudrais, et à leur père (qui se retira à Rennes). Même ils satisfirent les créanciers, autant que possible. L'honneur était sauf. Mais quels ennuis ! Et Gratien n'aidait pas ses frères à conserver la décence des façades ! On réussit à expédier l'écervelé aux colonies (où il mourut de la fièvre jaune, en 1818). L'abbé Jean quitta sa chère ville de Saint-Malo au commencement de 1814, et devint secrétaire de M'^' CafTarelh, évêque de Saint-Brieuc.
Sur ces entrefaites, la fortune la plus haute de l'univers s'écroulait avec fracas. Le 6 avril, le sénat proclama Louis XVin. Féli de revoir et de parachever sa Tradition, persuadé qu'il allait retrouver l'aisance au moyen de sa plume. Il partit donc à Paris, pour surveiller l'impression des trois volumes et rentrer en quelque sorte dans le centre de la vie.
L'oncle, suivant sa coutume, se donna le plaisir d'envoyer les petites nouvelles à Féli. — Dubourblanc, magistrat bien connu de la province, émigré, était revenu avec le roi et s'était hâté de revoir sa terre du Rouvre, voisine de La Chênaie. Il est bien changé, racontait M. des Saudrais, « ce « n'est pas vieillesse seulement, c'est décrépitude, cassure, « voûture, etc. (Newton a-t-il tracé la courbe qu'il décrivait « à 85 ans ?). Cet homme qui ravissait ses auditeurs ne parle « plus qu'avec difficulté. Le voilà, dit-on, conseiller d'Etat... <( Les saisons se succèdent éternellement, et l'homme n'a « qu'un printemps. Les chiens d'or et d'argent qui gardaient « la porte de l'appartement du bon roi Antinous étaient « immortels et toujours jeunes ! — Si les hommes avaient « été d'or, sans doute ils eussent eu un grand amour les uns « pour les autres... » Tonton engage son neveu à se rendre compte de l'opinion sur le retour possible des Jésuites, et il ajoute : Croit-on que V Université subsiste? Nos Malouins
en désirent la destruction. Ils se souviennent des entraves et des vexations qu'a subies leur école ecclésiastique (remplacée en octobre 1812 par une^ institution conforme aux lois universitaires). Pour Féli, V Université est la réalisation d'une pensée d'asservissement de l'esprit entre les mains de Buonaparte, le moderne Attila, le Moloch de la France. Les collèges universitaires sont des casernes d'irréligion, où les maîtres salariés n'ont aucun souci du devoir, où les élèves sont dans un état perpétuel de révolte et d'immoralité. Que l'éducation publique soit donc rendue libre immédiatement, en attendant qu'on la confie à « un véritable corps enseignant », qui ne saurait être qu'un « corps religieux », capable d'unité et de stabilité. L'auteur du pamphlet sur V Université impériale ne nomme pas les Jésuites, mais les désigne visiblement « au choix du roi ».
Cette première brochure restauration de La Mennais fut remarquée. D'ailleurs elle faisait écho à des plaintes qui s'élevaient de tous les côtés. Le polémiste aurait voulu qu'elle eût une diiïusion encore plus rapide et plus étendue. Il reprochait à son libraire d'être trop timide. C'était Girard, qui habitait place Saint-Sulpice. Après avoir eu une confiance illimitée dans ce commerçant, il en vint — accident tant de fois répété dans son existence — à l'exécrer. Et, trait de caractère à retenir, d'un incident désagréable avec son éditeur, comme de toute autre difficulté privée, il monte à des malédictions générales : « Je suis las du monde et de la vie ! »
On n'aura pas de peine à croire qu'il se distinguait dans le miheu des ultras. Tantôt, il était indigné que le ministère des cultes demandât des prières aux Juifs ; tantôt, il examinait gravement la possibilité du rétablissement des dîmes ; tantôt, il s'extasiait devant Honald, qui voulait la suppression des chambres et le système des parlements d'autrefois.
— Il songeait aussi à fonder une revue. Celle de Picot {VAmi de la religion et du roi) lui était ouverte, mais elle avait mutilé un article (anonyme), où les deux frères demandaient la création de grandes bibliothèques diocésaines et la reconstitution des congrégations savantes. Teysseyre, à qui Picot témoignait de la déférence, aplanit les difficultés entre le Malouin et l'ancien élève des séminaires sulpiciens du xviii^ siècle. Mais le directeur du nouveau périodique n'atteignait pas à la température ménaisienne, et, à dire vrai, ne l'aimait pas. — Pour Féli, « M. de Bonald », avec qui il est maintenant en relations suivies, voilà son homme, un théoricien, et Teysseyre, qu'il a retrouvé avec bonheur, voilà son prêtre, un saint, des êtres sans fissures mondaines, des êtres « entiers ». Au contraire, Dussault, le critique littéraire des Débais, qui avait du tact, Nodier, le déUcieux Nodier, et Chateaubriand, pour un article, parfait de ton et de raison, sur Y Excommunication des comédiens, notre minoré les range dans « la canaille ».
Homme d'église, théologien, journaliste ultramontain, il se sent emporté dans la mêlée vivante de cette première restauration si curieuse et si pittoresque. Quelques-uns lui suggèrent de prendre une place dans la Grande Aumônerie. iNIais il ne veut pas dépendre du gouvernement et il entend conserver sa liberté de critique. Son oncle Champy, dépourvu de tout enthousiasme confessionnel, et qui regarde les événements d'un point de vue pratique, lui propose d'organiser un négoce, ou d'entrer dans un ministère, bref, de se caser dans le monde, puisqu'il n'est pas encore sousdiacre et qu'il semble abandonner la poursuite du sacerdoce. D'ailleurs, Féli a le goût des affaires, et il ne craint pas d'embarquer ses espérances dans des procédés commerciaux. Mais il ne saurait consentir à quitter les combats de la plume pour lesquels il est né. De toute façon, il lui faut de
l'argcuL. Car l'esprit perd « la moitié de sa force » dans les impedimenta de la i)auvreté. L'idéal serait une combinaison — à base littéraire — qui, en répondant aux exigences de la bourse, donnerait satisfaction au cœur et à l'encrier. Il invite donc son frère, et dans les termes les plus pressants, à se séparer de l'évêque de Saint-Brieuc, et à venir travailler à Paris pour la réalisation du programme ménaisien. Il l'appelle d'une manière toute câline ; il lui dit ce mot plein de confiance, et si vrai : « J'ai besoin de quelqu'un qui me dirige, qui nie soutienne, qui me relève; de quelqu'un qui me connaisse et à qui je puisse dire absolument tout. » Et comme l'aîné ne dissimule pas, sans doute, un peu d'appréhension sur la docilité du clerc malouin : Non, répond-t-il, « Je te promets de nouveau de faire tout ce que tu voudras ». Ah ! les belles et grandes besognes que l'on accomplira ! L'abbé Jean fournira des notes : « L'essentiel est d'aller vite dans les recherches. » Et le minoré mènera des batailles, qui laisseront derrière elles un butin substantiel, en espèces trébuchantes. A la vérité, on aurait besoin d'un libraire dont on fût sûr. Justement, Féli a connu jadis au collège de Saint-Malo le petit Bois, rhétoricien un peu mou, et d'une intelligence assez limitée, mais aimable et aiïectueux, à qui il a donné des répétitions, et dont il a fait son disciple chéri. Eh bien 1 on pourrait placer Bois chez Girard, ou chez un autre. On lui assurerait un bel avenir en le mariant avec la fille de l'éditeur I Et l'on posséderait ainsi un alter ego dans la place d'armes. — Par malheur. Bois a des ennuis de famille. Féli ne veut pas abandonner son élève. Et ils rentrent tous les deux en Bretagne.
Dans ce paragraphe de sa biographie se révèle un trait de caractère qu'il importe de mettre en relief. — Sur un de ses petits cahiers de notes, que j'ai feuilletés diligemment, l'abbé Jean a copié le mot de Montesquieu : u Je suis
amoureux de l'amitié. » Nous avons des preuves nombreuses que ce saint avait un cœur sensible et chaud, mais soumis, en dépit des souffrances, à la raison dans la conduite de la vie et à la discipline dans l'ordre ecclésiastique. Or, Féli pouvait répéter non moins sincèrement que son frère la parole charmante de l'ingénieux philosophe. Il est indéniable, toutefois, que, dans quelques-unes de ses affections, il y aura toujours quelque chose de plus enfantin, ou de plus indompté, ou de plus maladif. Jusqu'en 1814, la grande amitié du clerc de La Chênaie fut celle qu'il avait vouée à son aîné. Mais, du jour où celui-ci s'éloigna pour vivre en dehors des chimères, et d'une existence remphe, dictée par les circonstances, Féli commença de reporter sur l'ombre qui restait auprès de lui le trop-plein de son cœur. Aujourd'hui, le sylphe qu'il crée de son propre rêve, et qu'il anime de son propre sang, s'appelle Nicolas Bois, demain... nous verrons.
Un problème, que nous n'avons pas le droit d'éluder, s'impose à notre examen, en cette occasion. — Notre héros a trente-deux ans. Comme Augustin, il aurait pu dire au souvenir de cette période : Quid erat quod me deledabat, nisi amare et amari ? Et il se trouvait à Paris chez un homme du monde, Champy, qui lui témoignait une réelle cordialité. Est-il possible qu'on n'ait pas dit au Malouin : pourquoi ne vous mariez-vous pas ?
Il se plaindra dans la suite — et avec quelle éloquence ! — de n'avoir pas connu le printemps de la vie. Et l'on accusera ses conseillers de lui avoir fermé les portes de la maison nuptiale, où il aurait joui de l'amour et se serait pacifié dans les joies saines de la famille.
Or, il n'est pas douteux que le polémiste de La Chênaie, en 1814, ne marque aucun attrait pour le mariage. Il le définit, comme Hobbes définissait la mort : un saut dans
iombre. Est-ce attachement à sa cléricature, — il exprime encore l'intention de se retirer dans un monastère, au moins pour en finir avec les désagréments quotidiens, — est-ce timidité, — dont il donnera des preuves en mainte occurrence, — toujours est-il que vous pouvez fouiller toute sa correspondance jusqu'à la minute où il se cloîtra dans le sacerdoce, vous ne rencontrerez rien qui indique le souhait d'un intérieur, à côté de la femme aimée. Les regards de Féli cherchent uniquement ceci : une maison fraternelle, où il vivrait dans une atmosphère d'amitié, avec les seules préoccupations des ouvriers de l'esprit. C'est à l'âge difficile — cinquante-deux ans — que poindra son regret de n'avoir point vu lui sourire la jeune fille attendue. Encore cette plainte sera-t-elle provoquée par un événement tragique et imprévu : sa sortie d'une Eglise qui avait été son foyer jusque-là. Alors, il sent l'horreur de l'isolement. Pascal lui avait dit jadis : « On mourra seul. » Et la Nature lui crie maintenant : « Tu vivras seul. » Il gémit que l'âtre où la multitude se réchauffe n'ait point été allumé pour lui. A qui la faute ? Moins lyrique, le silence eût été peut-être plus grand. Oh ! nous ne l'accusons pas. Nous suivons, au contraire, avec émotion, ses incertitudes et ses expériences, ses méprises et ses illusions, dans le labyrinthe de son caractère et de son destin, et nous voyons bien qu'il est la victime, comme d'autres, d'une inextricabilis error.
Pendant que Féli rentrait à La Chênaie, l'Empereur, lui, rentrait dans sa capitale. L'auteur de la Tradition jugea (au bout de quelques jours de méditation) qu'il était en danger en France, et qu'il devait abriter son frère en s'avouant coupable par la fuite. Réalisant enfin son vœu éternel de s'éloigner sous une voile, il se dirigea vers la côte d'Angleterre, dans le dessein d'y prendre un vaisseau qui l'emporterait aux colonies.