W.H. Bentley. Pioneering on the Congo, I, p
où on les pesait et mesurait; l'agent marquait alors quelque chose sur un papier. Ensuite, ils portaient ce papier à un autre agent, au magasin qui contenait les marchandises d'échange, et ce second agent les payait. . . Us en conclurent que, s'ils savaient écrire, ils n'auraient plus besoin de prendre la peine d'apporter leurs produits : il suffirait de tracer quelques signes sur un morceau de papier (comme faisait le premier agent), et en présentant ce papier au magasin des marchandises, ils obtiendraient tout ce qu'ils voudraient. De là le désir d'apprendre à lire et à écrire manifesté par les gens de San Salvador.
« Il n'y avait pas là dedans la moindre idée de vol. L'Africain ne réfléchit à rien jusqu'au bout, à moins d"y être forcé; c'est son point faible, c'est sa caractéristique. Ils n'ont jamais reconnu de ressemblance entre leur propre commerce et un comptoir de la côte. Us considéraient que lorsqu'un blanc a besoin d'étoffes, il ouvre un ballot, et il en trouve. D'où viennent ces ballots, pourquoi etcomment? Ils n'y ont jamais songé. « Comment le savoir? » Tout le inonde dit que l'étoffe est faite par des morts au fond de la mer. Tout cela est si désespérément confondu avec des choses occultes et magiques, que leurs idées vont précisément aussi loin que leurs yeux. La présentation du papier avec de l'écriture dessus, sans ajouter un mot, suffit pour que l'étoffe soit livrée : apprenons donc à écrire sur le papier ». l
Tout récemment, M. Wollaston a observé en Nouvelle- Guinée la même naïveté. « Avant de partir, on montrait aux porteurs le couteau, la hache, ou l'objet quelconque qu'ils devaient recevoir pour leur peine, et, une fois arrivés, ils revenaient en courant à Parimau avec leur bout de papier.... Quelques hommes du village, moins énergiques,
i. Ibd., I, p. 459-60.
quand ils virent leurs amis recevoir un couteau ou une hache, en présentant simplement un bout de papier à l'homme qui avait la garde du camp à Parimau, pensèrent qu'ils pouvaient obtenir sans peine la même récompense, et ils furent très étonnés quand les petits morceaux de papier qu'il présentèrent ne leur rapportèrent rien du tout, ou simplement une sérieuse rebuffade. Mais leur malice était si puérile qu'on ne pouvait se fâcher sérieusement contre eux1. »
Il n'y avait pas là ombre de malice. M. Bentley, plus expérimenté que M. Wollaston, Ta bien compris et bien expliqué. C'est une manifestation entre mille, plus frappante que beaucoup d'autres, de l'habitude mentale qui fait que le primitif « s'arrête à la première appréhension qu'il a des choses, et ne raisonne pas s'il peut s'en dispenser ».
•^^A\ serait facile de citer de nombreuses observations du même genre, recueillies dans d'autres sociétés inférieures, en Amérique du Sud, en Australie, etc. « Se transporter dans la suite des idées d|un Mélanésien, dit M. Parkinson, n'est pas chose aisée. Il est, intellectuellement, très bas. La pensée logique est pour lui, à peu près dans tous les cas, une impossibilité. Ce qu'il ne saisit pas immédiatement parla perception de ses sens, est sorcellerie ou action magique : y réfléchir davantage serait un travail tout à fait inutile2. »
Bref, l'ensemble d'habitudes mentales qui exclut la pensée abstraite et le raisonnement proprement dit semble bien se rencontrer dans un grand nombre de sociétés inférieures, et constituer un trait caractéristique et essentiel de la mentalité des primitifs.
1. A. R. Wollaston. Pygmies and Papuans,^. 164. Cf. G. G. Rawling, The land of the Nev:-Guinea pygmies, p. 166-67.