lbd., X (1636), p. 206 (P. le Jeune
RKVES PROVOQUÉS 179
qu'un jour tous les hommes des cinq villages partirent chasser le bison. Pendant cette chasse, les jeunes hommes tuèrent l'ours dont vous voyez ici les griffes. Mon père se dit alors qu'il allait peut-être trouver « son Dieu ». Il demanda donc aux autres de détacher la peau de l'ours, sans endommager les pattes ni le crâne. Puis il retira ses vêtements. Ensuite, il perça le mufle de l'ours avec son couteau et passa une corde dans le trou. Enfin, il pria un homme de percer la chair de son dos en deux endroits ; il y fit passer un bâton, et attacha une corde à ce bâton de façon que mon père pût traîner la tête et la peau de l'ours... Jusqu'au soir, dans un endroit isolé, mon père traîna la peau de l'ours. Le soir, il revint au camp. Quelque chose résistait, comme si la peau de l'ours avait été prise dans un obstacle. En même temps, mon père entendit un bruit comme celui que fait un ours. vivant : sh, sh, sh, sh. 11 regarda derrière lui, et la peau de l'ours avait les pattes allongées, comme si Tours vivait. Il arriva alors au camp, et les autres hommes détachèrent de lui la peau de l'ours... La même nuit, il rêva que l'ours lui enseignait à soigner les malades. Il n'avait pour cela qu'à chanter un chant sacré que l'ours lui apprit, à prendre un morceau de peau de bison et à le tenir dans la direction du malade ; alors celui-ci guérirait1. » Les tortures que L'Indien Hidatsa s'inflige volontairement en traînant la peau de l'ours tiennent la place du jeûne; elles en ont l'efficacité magique. — Chez les Pieds-Noirs, un observateur récent décrit des faits semblables. «Quand un Indien désirait connaître le cours futur de sa vie, ou acquérir des connaissances utiles à la tribu (comme ce que l'ours a enseigné au Hidatsa), il s'en allait seul dans la plaine, ou dans un endroit écarté des Montagnes Rocheuses pour
1. Pepper and Wilson. An Hidatsa shrine and the beliefs respecting it. Memoirs of the American Anthropological association, II, p. 305.
jeûner et prier, parfois pendant plusieurs jours de suite, afin d'obtenir un rêve ou une vision. S'il en était digne, un message lui venait du Soleil, par l'entremise de quelque animal ou être surnaturel, qui prenait en pitié son jeûne et son état d'épuisement. La révélation, et en même temps l'octroi d'un pouvoir (magique) lui venaient ordinairement dans un rêve par l'intermédiaire d'un des animaux les plus puissants (le bison, le castor, le loup ou l'ours gris), ou de forces naturelles personnifiées, comme le Chef du tonnerre, le Maître du vent, etc. '. »
Les pères jésuites avaient bien remarqué que les animaux qui se révèlent enrêve auxlndiens ne sont pas pris par eux pour des bêtes identiques à celles qu'ils rencontrent à lâchasse. Elles appartiennent au monde invisible, et elles sont douées de pouvoirs mystiques. Gela ressort des discussions qui s'élevaient entre les pères et les hommesmédecine. « Le parti que prit le P. Mermet fut de confondre en leur présence un de ces charlatans qui adorait le bœuf comme son grand manitou (son génie tutélaire). Après l'avoir conduit insensiblement jusqu'à avouer que ce n'était point le bœuf qu'il adorait, mais un manitou de bœuf qui est sous la terre, qui anime tous les bœufs, et qui rend la vie à ses malades, il lui demande si les autres bêtes, comme l'ours, par exemple, que ses camarades adoraient, n'étaient pas pareillement animées par un manitou qui est sous la terre. — Sans doute, répondit le charlatan. — Mais si cela est, reprit le missionnaire, les hommes doivent avoir aussi un manitou qui les anime. — Rien de plus certain, dit le charlatan '. »
Dans beaucoup d'autres sociétés, on a recours au songe provoqué pour entrer'en relation avec des génies tutélaires
l.W.MacClintock. Theoldnorthtrail, p. 352-3. Cf. Dorsey.St'outan Cuits. Bureau of American [Ethnology Smithsonian Inslitute. ReportXl, p. 392-3. 2. Relations des jésuites, LVXI, p. 236-8.
analogues à ceux de l'Amérique du Nord. Tels sont, par exemple, les nijarong (spirit-helpers) décrits par MM. Hose et Mac Dougall, à Bornéo, chez les Ibans. « Peut-être un homme seulement sur cent est-il assez heureux pour avoir un génie tutélaire, bien que nombre d'entre eux le désirent ardemment. Maint jeune homme va dormir sur la tombe de quelque personnage considérable, ou dans un endroit sauvage et désert, et vit pendant quelques jours dan 5 un jeûne presque complet, espérant qu'un génie tutélaire lui apparaîtra dans ses rêves *. »
Ces mêmes indigènes de Bornéo croient que les remèdes les plus sûrs sont révélés dans les rêves. Même, comme M. Perham le fait entendre, le rêve, par la vision qu'il apporte, a déjà une Vertu curative. « Nampok signifie : dormir sur le sommet d'une montagne avec l'espoir de rencontrer les esprits bienfaisants du monde invisible... Il y a un ou deux ans, un Dayak de Rejang, atteint dune maladie, essaya de plusieurs montagnes pour se guérir, et à la fin vint à Lingga, où des Dayaks du voisinage le conduisirent à la montagne du même nom. Il offrit son sacrifice et se coucha pour dormir tout près de là, vit un antu (esprit) et s'en retourna parfaitement guéri *. »
Enfin, dans nombre des tribus australiennes où les indigènes attachent aux rêves la plus haute importance, les songes provoqués sont à la fois des procédés de divination, des demandes d'aide aux puissances du monde invisible, et une garantie que ce que l'on a voulu voir en rêve se réalisera. C'est ce que rapporte M. W. E. Roth, un des meilleurs observateurs qui aient vécu chez les indigènes australiens (Queensland septentrional). « Sur la Bloemfield River, dit-il, les indigènes se racontent les uns aux
1. Hose and Mac Dougall. The pagan tribes of Bornéo, II, p. 92.
2. Rev. J. Perham, cité par H. Ling Roth. The natives of Sarawak, I, p. 18b. Cf. 0. Beccari. Wanderings in the forests of Bornéo, p. 158.
autres ce qu'ils ont rêvé, et l'interprètent eux-mêmes ou le discutent avec d'autres. C'est ici qu'un indigène peut vouloir rêver que son ennemi mourra, et arriver à un résultat satisfaisant. Les noirs de laTully River... peuvent décider, en s'endormant, de rêver qu'un certain ennemi est mort, — et il mourra; si leurs femmes rêvent que des enfants ont pris place en elles, elles peuvent les mettre au monde ; si quelque crime a été commis, le coupable, comme en beaucoup d'autres districts, peut être découvert dans un rêve1. » Cette pratique n'est intelligible que si, dans l'esprit des indigènes, le rêve qu'ils sollicitent a par lui-môme une action mystique réelle. Le sommeil lestait entrer dans le monde invisible, et le rêve qu'ils obtiennent atteste que les puissances de ce monde leur sont favorables et leur accordent ce qu'ils demandent.
Ainsi s'établissent pendant le sommeil des participations difficilement intelligibles pour nous, et dont M. Roth a donné des exemples dans une observation caractéristique. « Sur la Tully River, toutes les fois qu'un homme (ou une femme)... va s'endormir, ou le matin quand il se lève, il prononce à voix plus ou moins basse le nom de l'animal ou de la plante, etc., qui est aussi le sien, ou qui appartient à la fraction du groupe dont il fait partie... S'il y a un son particulier, un cri ou un appel lié à ce nom. il peut le reproduire. La fin poursuivie par cette pratique, — que les vieux enseignent aux jeunes aussitôt qu'on les juge en âge d'apprendre ces choses, — est d'avoir de l'adresse et du bonheur à la chasse et d'être suffisamment avertis de tout danger, qui, autrement, pourrait provenir pour eux du fait de cet animal, etc., dont ils portent le nom. Si un homme, qui a le nom d'un poisson, l'invoque ainsi régulièrement, il en prendra beaucoup le jour où il
1. W. E. Roth. Supei'stilion, magie and medicine. North Queensland Ethnography. Bulletin 5, n° 106.
sera pressé par la faim. Si un individu néglige d'invoquer le tonnerre, la pluie, etc., pourvu bien entendu qu'il en porte le nom, il perdra le pouvoir de les causer. Les serpents, les alligators, à condition d'être ainsi invoqués régulièrement, n'attaqueront jamais leurs homonymes sans les avertir. Si l'indigène a été négligent, il ne peut s'en prendre qu'à lui-même quand il est mordu... Si les hommesinvoquaient d'autres animaux, ou objets, que leurs homonymes, cela n'aurait de suites ni bonnes ni mauvaises... Sur la Proserpine River, les indigènes, avant de s'endormir, invoquent par leur nom l'un ou l'autre des animaux, des plantes ou des objets liés avec la fraction du groupe à laqueLle ils appartiennent... J'en demandai la raison. On me répondit que, invoqués ainsi, ils avertissent les indigènes, pendant leur sommeil, de l'arrivée d'autres animaux1. »
Il en est donc des songes provoqués comme des présages qui ont perdu à la longue leur signification première de causes mystiques, pour ne garder qu'une valeur de signe et de prédiction. Avant de demander aux songes, spontanés ou provoqués, de révéler simplement l'avenir, on a cherché à se procurer par eux la protection des pouvoirs du monde invisible et le succès dans les entreprises. Aujourd'hui, sous l'attention que, dans beaucoup de sociétés on prête encore aux songes — comme aux présages — survit un souvenir plus ou moins atténué de la valeur mystique plus profonde qu'on leur attribuait primitivement.
Le songe a été d'abord, presque partout, un guide toujours suivi, un conseiller infaillible, et souvent même, comme à la Nouvelle-France, un maître dont on ne discutait pas les ordres. Quoi de plus naturel que d'essayer de faire parler ce conseiller, de consulter ce maître, de solli-