Ibd., n
citer ses avis dans les conjonctures difficiles? En voici un exemple typique, dans un récit du missionnaire Macdonald. « Le chef prend congé. Nous le pressons d'envoyer son fils à l'école, et il nous répond : « J'en rêverai » . Il nous expose que les chefs Magololo sont très souvent guidés par les rêves. Nous échangeons quelques propos à ce sujet, et, au moment de le quitter, nous lui faisons un présent, pour l'engager à avoir un rêve favorable l. »
On sent, à l'ironiedumissionnaire, qu'il prend les paroles du chef pour une défaite. Comme celui-ci n'a aucune envie de confier son fils à l'école de la mission, et qu'il n'ose pas dire franchement non, il semble se tirer d'affaire en promettant d'y « rêver ». Il est difficile de savoir si le désir de gagner du temps n'entre pas en effet pour une part dans la réponse qu'il donne. Mais il est au moins aussi probable qu'elle exprime avec sincérité l'état d'espi'it du chef. S'il défère à la requête des missionnaires, s'il leur confie son enfant, il se risque à quelque chose qui ne s'est jamais fait, il rompt avec la tradition, il va sans doute irriter les ancêtres : qui sait ce que seront les conséquences de leur colère ? Avant de s'exposer ainsi, il veut donc s'entretenir avec eux et leur demander leur avis : il saura s'ils consentent, ou s'ils s'opposent à ce que son fils fréquente l'école des blancs.
Y a-t-il un meilleur moyen que le rêve pour connaître leur sentiment? Un Européen aurait dit « J'y penserai » ; le chef Magololo répond : « J'en rêverai ». L'un réfléchit aux suites probables de sa décision. L'autre consulte en rêves les ancêtres qui, bien que morts, font encore partie du groupe social, qui tiennent dans leurs mains ses destinées, et qu'il ne faut, à aucun prix, mécontenter.