George Brown. Melanesians and Polynesians, p
Cette observation est confuse : il en ressort cependant que la famille du mourant (qui est déjà mort selon elle) lui pose des questions auxquelles- le tabaran doit répondre. — Dans la province de Victoria (Australie), les parents observent les jambes du mourant ; leurs mouvements révèlent la direction d'où le crime est venu, et servent de guide pour conduire à l'endroit où s'exercera la vengeance K — Toutefois, à ce moment, les personnes présentes sont, en général, exclusivement préoccupéesdes rites à observer au moment de la mort. Loin d'oser retenir le défunt, elles éprouventle plus souvent un sentiment intense de crainte, elles ne souhaitent rien tant que d'être délivrées de sa présence. Elles se gardent donc bien de l'interroger. On le fera plus tard, lorsque les premières heures, si critiques, seront passées.
Dans les sociétés primitives, où la mort n'est jamais, ou presque jamais, « naturelle », la famille du défunt a besoin de savoir qui est l'auteur responsable du maléfice dont il a été victime. Nul ne le sait mieux que cette victime ellemême, nul ne le révélera plus sûrement. En lui posant la question, les survivants atteignent deux fins à la fois. Ils démasquent le sorcier, dont l'activité meurtrière est une menace perpétuelle pour le groupe social, et, du même coup, ils montrent au nouveau mort qu'ils n2oublient pas le soin de le venger. Ils se prémunissent ainsi contre la colère qu'ils ne manquerait pas de leur faire sentir, pour peu qu'il se crût négligé.
Chez les Narrinyeri, « la première nuit après qu'un homme est mort, son plus proche parent dort la tête sur le cadavre, afin d'être amené à rêver qui est le sorcier qui a causé la mort... Le lendemain, le corps est posé sur les épaules de certains hommes, dans une sorte de bière
1. Stanbridge. On the aborigines of Victoria. Transactions of the Ethnological Society, (4861), I, p. 299.
appelée ngaratta. Les amis du défunt font alors cercle autour d'eux, et différents noms sont prononcés pour voir s'ils produisent quelque effet sur le cadavre. A la fin, le plus proche parent prononce le nom de la personne dont il a rêvé : alors le cadavre, disent-ils, communique à ses porteurs une impulsion à laquelle ils prétendent ne pas pouvoir résister, et ils s'avancent vers le proche parent. Cette impulsion est le signequi prouve que le nom prononcé est bien celui que l'on cherchait. » *
Même interrogatoire du mort, encore plus direct, en Nouvelle-Bretagne. « La nuit qui suit le décès, l'usage est que les proches du mort se réunissent hors de sa maison ; un « docteur » (tena agagara) appelle à haute voix l'esprit du mort, et lui demande le nom de la personne qui la ensorcelé. S'il n'y a pas de réponse, le tena agagara prononce le nom d'une personne sur qui on a des soupçons, et tout le cercle tend l'oreille. Si aucune réponse ne vient, un autre nom est prononcé, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'enfin un son, — comme si quelqu'un frappait du doigt sur une planche ou sur une natte, — se fasse entendre soit dans la maison, soit sur un coquillage que le tena agagara tient dans sa main, au moment de l'appel d'un certain nom : preuve décisive que c'est là le coupable2. »
Le cadavre peut aussi, de lui-même, dénoncer l'auteur de la mort, pendant qu'on le prépare pour les funérailles. « La personne qui coud les orifices du corps pour les fermer court un danger si elle ne s'est pas munie de ficelle solide. Celle-ci vient-elle à casser, on l'attribue au courroux du mort, qui croit-on, fait connaître ainsi que c'est cette personne qui l'a ensorcelé... Si l'aiguille n'est pas assez acérée pour entrer aisément dans la chair, le plus léger mouve-
1. G. Taplin. The Narrinyeri tribe, p. 19-20. Cf. un passage identique dans Eylmann. Die Eingeborenen der Kolonie Sud Australien, p. 229.