W. E. Roth. lbd., Bulletin 9, n» o
3. A. Oldfield. The aborigines of Australia. Transactions of the Ethnological Society. III, (1865), p. 246.
côtés, c'est de ce côté qu'est venue la boglia (sorcellerie \ » Cette dernière observation est probablement incomplète. Ce n'est sans doute pas une poussière ou une fumée quelconques qui procurent aux indigènes l'indication qu'ils recherchent. Cette poussière, cette fumée doivent en quelque façon « participer » de la personne du mort, et c'est lui, qui par leur intermédiaire, répond à la question posée -.
Dans la plupart des sociétés inférieures, où le devoir de venger la mort d'un homme est impérieux, on voit la famille du défunt s'adresser à lui, comme en Australie, pour découvrir le coupable, et employer des procédés semblables, ou analogues, pour obtenir sa réponse. On pourrait citer une multitude de faits : j'en rapporterai seulement quelques spécimens, pris les uns dans des sociétés voisines de l'Australie, les autres dans des sociétés africaines.
AuNouveau-Mecklembourg, «si quelqu'un vient à mourir, et si le soupçon s'élève qu'il a été victime d'un malélice, les indigènes évoquent l'esprit du mort, pour qu'il leur fasse connaître le meurtrier. 3 » Une des méthodes employées est la suivante. « A travers la cloison de nattes, on introduit dans la maison du mort, qui est vide, l'extrémité d'une tige de bambou, à laquelle un os de porc est attaché. La troupe des hommes convoqués pour ce ser-
1. R. Salvado. Mémoires historiques sur l'Australie, p. 332-3.
2. Telle est du moins la représentation collective que l'on constate chez les Dayaks de Bornéo, qui pratiquent la crémation. « Les parents du mort observent avec soin le feu et la fumée qui montent. Si la fumée monte tout droit, ils en tirent un augure favorable et satisfaisant pour eux. Si elle monte obliquement (soit sous l'action du vent, soit pour d'autres causes), ils s'en vont convaincus que ïantu (esprit) n'est pas encore satisfait, et que bientôt une nouvelle mort s'ensuivra. » Hugh Low. Sarawak, p. 262-3. Il n'est pas douteux que, dans leur pensée, c'est le mort luimême qui donne à la fumée sa direction.
3. P. G. Peekel. Religion und Zauberei bei dem mittleren Neu-Mecklemburg , p. 128.
vice tient cette tige posée sur ses mains, sans la serrer. On appelle alors les noms de tous les indigènes, les uns après les autres. Tant que celui du meurtrier n'est pas prononcé, la tige de bambou avance et revient chaque fois. Au nom du coupable, elle est attirée à l'intérieur de la maison, et la saccade est si violente, que les hommes ne peuvent pas retenir le bambou .. » C'est l'esprit du mort qui s'en est emparé, et qui donne ainsi l'indication désirée.
Les indigènes de la Nouvelle-Guinée allemande ne sont pas moins préoccupés de satisfaire leurs morts en tirant vengeance du coupable. « Pour le découvrir, l'esprit du mort lui-même vient en aide aux siens. Il y a un grand nombre de procédés différents. Le premier consiste à employer une ruse pour amener l'esprit du mort à donner à ses amis le nom du sorcier... Ou bien, l'esprit montre à ses parents le chemin qui conduit au village du sorcier... Ou encore on suspend un tambour à un bâton, sur la tombe ; le mort s'en sert pour se rendre la nuit, en battant du tambour, au village du sorcier, dont il révèle ainsi la demeure2. »
En Afrique occidentale, le mort est parfois interrogé directement. Ainsi, sur la côte de Guinée, « quelques hommes mettent le mort sur leurs épaules en présence du prêtre, et alors ils lui demandent. « N'êtes-vous pas « mort par tel ou tel accident ? » Si la chose est ainsi, ces hommes sont forcés, par je ne sais quelle vertu occulte, de faire avec le cadavre quelque inclination de tête vers celui qui interroge, et c'est tout comme s'il disait oui ; autrement ils demeurent immobiles 3. » Au Togo, « on attache un bâton dans la main du cadavre, et les prêtres et prêtresses lui font faire deux fois le tour de toutes les rues
' 1. lbd., p. 131.
2. R. Neuhauss. Deutsch Neu-Guinea, III, p. 143-4 (Kai). îs. W. Bosman. Voyage de Guinée, 13« lettre, p. 227.
de la ville. Celui que le cadavre désigne, à ce qu'on prétend, est soupçonné d'avoir causé la mort, et il doit subir l'ordalie du poison *. »
D'autres tribus du Togo emploient une méthode un peu différente. « Elles ont recours au moyen « le plus sûr », elles s'adressent au mort lui-même. A cette fin, peu de temps après le décès, des parents du mort, au nombre de cinq à dix appartenant au même totem que lui se réunissent. Ceux qui interrogent prennent un bâton d'un mètre vingt de long à peu près, et se placent à l'écart avec le bâton. Un d'eux se met alors à genoux, et on lui pose le bâton sur la tête, un bout en avant ; l'autre en arrière. Puis il se relève. A partir de ce moment, il n'est plus un homme ordinaire ; on dit qu'il est devenu l'homme mort. Un vieillard, parmi les interrogateurs, pose alors à ce « mort » les questions nécessaires. Celui-ci répond oui en inclinant la tête et le haut du corps, non, en inclinant la tête en arrière. On dit alors qu'il s'éloigne2. » — Enfin, àSierra Leone, « quand quelqu'un meurt..., avant que le corps soit emporté pour l'enterrement, on le place d'habitude sur une sorte de bière faite de morceaux de bois disposés comme une échelle, avec deux morceaux de bois plats où reposent la tête et les pieds. On met cette bière sur la tête de deux hommes, et un troisième, debout devant le corps, et tenant à la main une espèce de roseau appelé cattop se met en devoir d'interroger le défunt sur la cause de sa mort. Il fait d'abord un pas ou deux vers le cadavre, agite le roseau au-dessus de lui, et recule aussitôt. Il pose alors un certain nombre de questions. Quand le cadavre pousse ceux qui le portent vers l'hommequi tient le roseau,
1. A. Plehn. Beilrâge zur Vôlkerkunde des Togogebieles. Mitteilungen des Seminars fur orienlalische Sprachen, III, p. 97.
2. Franz WoU. Beitrag zur Ethnographie der Fo-Neger in Togo. Anthropos, VII, p. 300.
Utï-Brubl. — Mentalité. 13
la réponse est oui. Quand il leur imprime une sorte de rotation sur place elle est, non *. » Le mort subit ainsi un interrogatoire en règle.
Un grand nombre de sociétés inférieures redoutent le contact des morts. Ils sont considérés comme dangereux et, pourainsidire, contagieux : on craint qu'ils n'entraînent d'autres membres du groupe social là où ils sont allés. Tout en leur rendant les devoirs obligés, et môme en les pleurant sincèrement, on désire les éloigner, c'est-à-dire rompre le plus vite et le plus complètement possible les participations qui subsistent entre eux et les vivants, au moins pendant la première période qui suit la mort. L'accomplissement des rites funéraires assure la décomposition normale du cadavre. Quand celle-ci est terminée, le mort est définitivement séparé du groupe des vivants par la cérémonie des secondes funérailles, dont on constate si souvent l'existence, ou du moins des vestiges. Robert Hertz a bien mis en lumière et analysé tout cet ordre de faits 2.
D'autres primitifs, au contraire, entretiennent un commerce constant avec leurs morts, même récents. Sans doute, on retrouve chez eux une grande partie des représentations collectives et des sentiments complexes qui ont été bien souvent décrits. Mais ils croient avoir besoin de leurs morts, et ils pensent pouvoir s'assurer leur bienveillance, car ceux-ci à leur tour, ne peuvent pas se passer des vivants. Il s'établit ainsi entre ceux-ci et les morts,
1. Th. Winterbottom. An account of the native Africans in the neighbourhood of Sierra Leone, I, p. 236-8 (1803).
t. Robert Hartz. La-représentation collective de la mort. Année sociologique, X. p. 50, sqq.
dûment établis dans leur nouvel état, mais encore membres du groupe social, un échange de bons offices, fondé sur le principe du do ut des.
Les vivants, dans ces sociétés, pratiqueront donc la divination parles morts. Mais elle ne consistera pas seulement à apprendre d'eux ce que Ton ne pourrait pas savoir autrement ; on leur demandera en même temps un conseil, une direction, un service, un appui. On essaiera de les consulter en rêve : à défaut du songe, on usera d'autres procédés. « J'assistais un jour, dit M. Perham, à la mort d'un vieillard, quand une femme entra dans la chambre, et lui demanda, bien qu'il fût sans connaissance *, d'accepter un anneau de cuivre. Elle s'écriait, en le lui offrant : « Voilà ! grand-père, prenez cet anneau, et dans l'autre « monde, souvenez-vous que je suis très pauvre : envoyez- « moi quelque charme pour le riz, et que j'aie de meilleures « récoltes... » — Un Jftayak de ma connaissance avait élevé une sorte de beau monument au-dessus de la tombe de sa mère, d'un modèle peu commun. Bientôt après, il tomba malade, par suite, dirent quelques-uns, de ce travail sacré. Il alla dormir sur la tombe de sa mère, convaincu qu'elle lui viendrait en aide. Mais rien ne vint, ni vision, ni voix, ni remède (révélé par sa mère) : son attente fut entièrement trompée. Il me dit : « J'ai fait pour ma mère un beau lieu « de repos, et maintenant que je suis malade, et que « je lui demande secours, elle n'y prête aucune attention. « Je trouve qu'elle est bien ingrate. » Cette croyance à un échange de bons offices entre les morts et les vivants apparaît encore dans les cas où les restes des morts sont conservés avec respect par les vivants. À chaque occasion de fête on leur apporte des offrandes de nourriture ou autres, et on s'attend à ce qu'en retour ces morts honorés
1. Pour les indigènes, par conséquent, il était vraisemblablement déjà mort.
soient d'actifs bienfaiteurs pour leurs descendants u. » La coutume si répandue de conserver et de porter partout avec soi les os, et en particulier, le crâne ou la mâchoire inférieure des nouveaux morts, n'a sans doute pas partout la môme origine. Dans certains cas, elle satisfait au besoin de sentir la présence réelle de ces membres absents du groupe social, afin de pouvoir leur demander conseil et assistance. Par exemple, dans les îles occidentales du détroit de Torrès, « toutes les fois que les indigènes étaient dans l'embarras, ils prenaient le crâne d'un parent, y mettaient de la peinture fraîche, le couvraient de feuilles parfumées, puis ils lui parlaient et lui demandaient conseil. En se couchant, ils plaçaient le crâne sur leur natte, près de leur tête, et, s'ils avaient un rêve, ils pensaient que c'était l'esprit de leur parent mort qui causait avec eux, et qui leur conseillait ce qu'il fallait faire. Etant données ces croyances, il n'est nullement étonnant qu'ils aient aimé à conserver les crânes de leurs parents décédés2. »
Certains indigènes de la Nouvelle-Guinée hollandaise (Doreh) conservent ainsi des crânes qu'ils ornent et qu'ils décorent et que l'on appelle korwars. L'esprit du mort est censé y résider, et « un Papou ne négligera jamais, dans une occasion importante, de consulter l'âme du mort dans le korwar. Il s'assied devant lui, lui expose son projet, et lui demande son appui. Si, pendant ce tempslà, un signe particulier se produit, si, par exemple, le korwar, sous l'action d'une cause extérieure, fait un mouvement, le Papou le prend pour une réponse affirmative et met tranquillement son projet à exécution. On conçoit alors que les korwars soient consultés continuellement, et
1. Rev. J. Perham, cité par H. Ling Roth. The natives of Sarawak, I,
2. A. G. Haddon. Head hunters, black, white, and brown, p. 182-3.
même pour les objets les plus insignifiants. Par exemple, un Papou avait un jour la main enflée, sans arriver à s'expliquer pourquoi : quoi de plus naturel que d'interroger le korwar^i Celui-ci lui parut répondre par un signe défavorable, qui indiquait clairement le déplaisir de l'âme du mort, sans que l'indigène pût comprendre comment il se l'était attiré. Il fit alors son examen de conscience..., et tout à coup il se souvint qu'il avait abandonné la veuve de son frère : il courut aussitôt réparer cette faute. Nouvelle consultation du korwar. Cette fois le Papou obtient un signe favorable, et il est pleinement convaincu que l'âme du mort ne lui en veut plus *1 »
De ces consultations à la divination le passage est aisé. Le crâne de l'ancêtre n'est plus interrogé, si l'on ose dire, personnellement, mais il conserve son pouvoir mystique, qui en fait un instrument propre à ce que nous appelons divination. Pour qu'il puisse être employé ainsi, certaines conditions sont requises. « Un crâne décoré dans la forme voulue, et employé comme il faut, devenait un zogo divinatoire très efficace, et servait surtout à découvrir un voleur, un objet dérobé, ou l'homme qui par ses maléfices avait infligé une maladie à un autre. Mais la consultation ne pouvait être faite que par des bezamb ou membres du clan du requin, qui fussent en même temps membres de la confrérie Malu. Tous ceux qui prenaient part à cette chasse se rendaient le soir de bonne heure à la maison zogo, et un des hommes zogo prenait le masque voulu, et le mettait, en récitant certaines formules. Après être sorti de la maison, cet homme portait le crâne devant lui, et tous marchaient d'un pas spécial jusqu'à ce qu'ils entendissent une espèce de sauterelle appelée kitoto : ils se précipitaient alors dans la direction d'où venait le son. C'est un kitoto