CHAPITRE VII
LES PRATIQUES DIVINATOIRES (suite)
Communiquer directement avec les puissances du monde invisible n'est pas toujours possible. Il est an pouvoir du primitif de se placer dans les conditions les plus favorables à ce commerce, et de solliciter le rêve ou la vision par les pratiques et les rites appropriés. Mais il n'est pas du tout certain après cela, d'obtenir un songe, par exemple, ni, s'il rêve, que ce songe soit justement celui qu'il désirait. Quant à l'interrogatoire ou à l'entretien direct, il suppose nécessairement que les puissances invisibles en jeu soient représentées comme des personnes. Mais, dans un très grand nombre de cas, les puissances occultes dont le primitif se sent entouré, et dont il lui faut connaître les dispositions, ne peuvent être ni évoquées ni interrogées. Il aura donc recours à d'autres procédés.
Une de ces formes de divination qui nous sont le mieux connues consiste à examiner les entrailles, et en particulier le foie, des victimes.
À Bornéo, dans la plupart des occasions importantes, « les Dayaks ont recours à la divination par le moyen du foied'un porc. A -t-on besoin de quelque chose d'extraordinaire"? on le demande au porc. Si l'on craint que des ennemis ne soient dans le voisinage, ou la mauvaise chance, ou la maladie, on demande au porc si vraiment cela va arriver. Ils disent au porc de ne pas les induire en erreur, et de porter leur message à l'Etre suprême. On
peut même dire au porc qu'on ne va pas le tuer et le manger; mais juste au moment où Ton finit de parler, il est tué, de crainte que le message ne soit changé par le porc s'il sait qu'on va le tuer1. »
Le schéma de l'opération, très simple, se dessine donc clairement. Il s'agit de consulter ce que M. Haddon appelle ici l'Etre suprême, entendant par là ce que je désigne sous le nom plus vague de « puissances mystiques ou occultes », en leur posant une question déterminée. Le porc sacrifié a pourionction de leur porter ce message. Gomme on ne communique pas directement avec ces puissances, la victime est un intermédiaire obligé. Le porc reçoit la question, il la transmet, et la réponse est inscrite dans son foie. M. Haddon décrit :en détail comment procèdent les Dayaks. « Un porc vivant fut apporté à la vérandah, les pattes liées. AbanAbit prit un tison allumé, et roussit légèrement le porc ; en même temps il priait l'Être suprême, et.il demandait au porc de porter le message au Dieu, qui fut prié de faire connaître sa volonté par l'intermédiaire du foie du porc. Quand Aban Abit eut fini de roussir le porc, il tint les doigts de sa main droite fixés sur le flanc du porc, de façon à demeurer en contact avec la bête pendant tout le temps qu'il parlait, et en même temps il tapotait doucement avec ses doigts le flanc du porc, pour lui faire prêter attention à ce qu'il disait. A la fin, on enfonça une lance dans le cou du porc, et aussitôt qu'il eut cessé de ruer, on lui ouvrit le flanc : le foie fut rapidement et adroitement extrait, et mis sur un plat. Les vieillards s'assemblèrent autour, et discutèrent l'augure. La dimension et le caractère de chacun des lobes du foie, l'aspect de la vésicule biliaire, la quantité de graisse et de tendons sont examinés avec
1. A. C. Haddon, Head hunters, black, white, and brown, p. 337.
le plus grand soin, et chaque détail a sa signification1. » L'opération, comme on voit, est tout à fait analogue à celle qui a été décrite plus haut, où l'indigène de l'Afrique orientale anglaise demande à un chef mort conseil et protection, et lit sa réponse dans la forme que prend un cône de farine. Ce cône est remplacé ici par le foie du porc. Mais le soin que Ton prend afin que la mauvaise volonté du porc ne fausse pas la demande ou la réponse, la précaution de tenir son attention éveillée pendant la prière, et de demander au « Dieu » de faire connaître sa volonté par l'intermédiaire du foie de l'animal, ne laissent aucun doute sur la nature de l'opération. Elle est un présage provoqué. Elle demande, à la fois, une révélation et que cette révélation soit favorable. Loin d'être un procédé mécanique, elle comprend en môme temps une question et une prière adressées aux puissances de qui l'événement dépend.
Si la réponse n'est pas telle qu'on l'espérait, il arrive qu'on pose la question de nouveau, et qu'on répète la prière, de même qu'on en appelle d'un présage funeste à un nouveau présage. A Bornéo encore, a les prêtresses coupèrent le cou au poussin et cherchèrent aussitôt les présages. Ensuite le coq fut sacrifié et destiné à la nourriture des dieux et des hommes. Si les présages fournis par le premier poussin sont défavorables, on en tue d'autres jusqu'à ce que les présages deviennent heureux 2. »
Dans les sociétés polynésiennes, plus développées que celles de Bornéo, les pratiques divinatoires étaient, à proprement parler, indispensables. Le succès des entreprises dépendait exclusivement des puissances du monde invisible. Quand leurs dispositions n'étaient pas révélées par
i. Ibcl., p. 336.