‹ La mentalité primitiveChapitre 134 sur 333 · CONSULTATIONS PAR ALTERNATIVE · texte numérisé non relu

CONSULTATIONS PAR ALTERNATIVE

Les missionnaires ont noté encore un grand nombre d'autres pratiques divinatoires. Toutes ont un caractère magique. Quel que soit l'être ou l'objet mis en œuvre, on commence toujours par prononcer sur lui une formule magique. C'est une condition préliminaire sans laquelle l'opération ne donnerait aucun résultat valable. La première démarche consiste donc à se mettre en contact avec le monde des forces invisibles, d'où dépend le succès de l'opération divinatoire comme celui de l'entreprise qui en estl'objet : aussi bien l'indigène ne distingue-t-il pas l'un de l'autre. On entre ainsi dans la région du « sacré ». On peut alors, mais alors seulement, poser la question dont on est préoccupé, et espérer une réponse.

En second lieu, la réponse se fait, en général, par oui ou par non, par le choix entre les deux branches d'une alternative. Ou la racine ployée se brisera, ou elle restera entière ; ou l'eau qui bout débordera de ce côté-ci, ou du côté opposé ; ou la poignée d'herbe tombera, ou elle restera attachée au bâton, etc. Les procédés de ce genre offrent l'avantage d'écarter toute équivoque. Il est sûr que la puissance invisible qui est interrogée répondra, et que sa réponse sera nette : car elle est enfermée pour ainsi dire entre deux partis dont elle choisira nécessairement l'un ou l'autre. Ne devrait-on pas craindre de l'offenser, en la contraignant ainsi ? — Ni les indigènes de la Nouvelle-Guinée, ni les autres primitifs ne paraissent éprouver ce scrupule. Souvent les puissances dont-il s'agit n'ont pas de personnalité définie dans les représentations collectives : on a l'idée et le sentiment vif, mêlés ensemble, d'un pouvoir, sans concevoir précisément où il réside. En outre, même quand il s'agit de personnes proprement dites, des morts, par exemple (avec qui les Papous de la Nouvelle-Guinée se sentent en relations constantes, sans que, cependant, les missionnaires nous disent que les questions posées dans

les pratiques divinatoires s'adressent à eux), le rite magique qui a ouvert l'opération a rendu légitime et inoffensif le commerce avec ces puissances redoutables. Il a fait plus : il a sans doute exercé sur elles une action telle qu'elles ne peuvent se dérober à l'interrogatoire, et que le résultat qui se produit est bien leur réponse.

La description, même aussi complète que possible, des procédés de divination n'en découvre pas tout le sens. Elle laisse nécessairement dans l'ombre des éléments essentiels, qui proviennent de la structure propre de la mentalité primitive. Là où nous ne voyons que des rapports symboliques, elle sent une participation intime. Celleci ne peut pas se traduire dans notre pensée, ni dans nos langues, beaucoup plus conceptuelles que celles des primitifs. Le terme qui l'exprimerait le moins mal en cette occasion serait « identité d'essence momentanée ». Par exemple, un procédé commun à plusieurs tribus de la Aouvelle-Guinée allemande consiste à observer de quel coté déborde d'abord l'eau qui se met à bouillir dans un pot où se trouvent certaines herbes magiques. C'est trop peu de dire que le côté droit du pot « représente » l'ennemi, et le gauche, les indigènes qui tentent l'épreuve. D'une façon qui ne peut s'objectiver pour l'entendement, ni s'exprimer dans le langage, mais qui n'en est pas moins réelle, les Papous s'identifient, et identifient l'ennemi, chacun avec son côté. Ce côté, dit le missionnaire, leur « appartient », (gehôrig) : c'est-à-dire, il est à eux, comme leurs mains, leurs membres, leur tête, leur nom leur « appartiennent ». Il n'est pas seulement à eux, il est eax-mèmes. Tandis que l'épreuve se déroule, et qu'ils la suivent avidement des yeux, avec passion, souvent avec angoisse, ils se sentent personnellement en jeu. Il s'agit de tout autre chose que d'une représentation symbolique qui figure par avance ce qui arrivera. Ce sont les guerriers eux-

mêmes qui sont en présence de l'ennemi. C'est leur propre victoire ou défaite dont ils sont actuellement témoins.

Cette participation deviendra moins surprenante, et moins obscure, si l'on en rapproche les caractères propres de la mentalité primitive indiqués plus haut : la forme particulière de son expérience, et surtout sa représentation du temps et de la causalité. On se rappelle que. faute de concevoir les événements comme enchaînés par un déterminisme qui lie rigoureusement les antécédents aux conséquents, et comme se déroulant dans une succession irréversible, les primitifs ne voient pas, comme nous, le temps s'allonger indéfiniment devant eux, comparable à une ligne droite. Ils ne peuvent donc pas situer avec précision les événements futurs sur cette ligne du temps : ils les sentent simplement comme futurs, sans les voir rangés dans un ordre immuable, et séparés par des intervalles qui ne peuvent être franchis que l'un après l'autre. La représentation du futur reste donc vague. D'autre part, les puissances mystiques qui interviennent continuellement dans le monde visible — invisibles ellesmêmes — exercent toujours leur action d'une façon immédiate. Elles sont les seules et véritables causes : celles que l'on perçoit dans le monde visible ne sont que des instruments ou des occasions. Par conséquent, dès que les primitifs se représentent un acte de ces puissances mystiques, il est, à leurs yeux, dès à présent réel, même s'il ne doit se manifester que plus tard. Des événements peuvent donc être à la fois futurs etactuels. Cette simultanéité ne se formule pas, pour la mentalité primitive, en ces termes précis. Elle est simplement sentie. Lorsque le primitif, qui observe, avec une émotion poussée jusqu'au paroxysme, les mouvements de l'eau bouillante, la voit déborder de son côté, il assiste du même coup à sa propre victoire. Celle-ci est dès à présent réelle, bien qu'elle ne

doive avoir lieu que lorsqu'il rencontrera l'ennemi. Il n'est pas seulement sûr de vaincre : il a déjà effectivement vaincu l.

Dans ce cas encore, par conséquent, la divination implique une prière, au sens où les primitifs prient, c'està-dire une invocation aux puissances invisibles, qui doit avoir sur elles une action efficace. Sans doute, la divination renseigne d'abord sur les chances de succès. Si, par exemple, l'eau déborde du côté qui « appartient » à l'ennemi, ils savent qu'en ce moment les puissances invisibles lui sont favorables. Peut-être ses sorciers possèdent-ils des charmes plus puissants, connaissent-ils des incantations plus efficaces que les leurs ? En tout cas, il faut s'arrêter, surseoir à l'attaque, essayer de nouveaux sortilèges, recommencer les épreuves divinatoires, et ne passe risquer avant que la réponse soit telle qu'on l'attend. Quand elle l'est enfin, le résultat heureux de l'épreuve n'avertit pas seulement que l'on peut agir désormais, comme une nouvelle position de la girouette fait connaître que lèvent a changé, et que Ton peut maintenant mettre à la voile. C'est cela, sans doute, mais c'est en même temps bien davantage : c'est une promesse de succès qui en est déjà la réalité. Voilà ce qui fait la valeur incomparable de la divination aux yeux du primitif. Dans l'épreuve qui lui prédit le succès, il se voit actuellement victorieux. A tout prix, il lui faut obtenir cette vision. Qu'il la reçoive dans un songe, ou qu'il se la procure par une épreuve divinatoire, peu importe. Dans les deux cas elle a la même valeur

1. Au Ruanda, au cours d'une opération divinatoire, « les osselets disent : Pour le moment, le client pourrait se tenir en paix. Son bonheur serait toutefois bien éphémère, les bazimu sont prêts à entrer en campagne : que dis-je ? ils ont déjà frappé. » P. Alexis Arnoux, La divination au Ruanda, Anthropos, XII-XIII. p. 13.

Commentant ce passage, le P. Arnoux ajoute : « Ici, le passé peut aussi bien avoir le sens d'un futur prochain : « Tu es tellement près de recevoir le coup que tu peux déjà le considérer comme porté. »

pour lui, et elle répond de même à son ardent désir, non pas seulement de savoir s'il vaincra, mais de vaincre.

Des procédés semblables s'observent dans des sociétés de rang plus élevé que les tribus de la Nouvelle-Guinée, et le sens mystique n'en a pas tout à fait disparu. Ainsi, le major Ellis écrit, au sujet des noirs de la côte occidentale d'Afrique : « Tous" paraissent croire fermement à la divination comme à un moyen d'induire le cours des événements à venir. Sans raisonner pour se rendre compte du comment, ils pensent que les événements futurs sont en quelque façon figurés d'avance par elle \ » Ces expressions sont remarquables. L'observateur paraît avoir bien vu que le fait futur annoncé est senti tout de suite comme réel, parce que l'épreuve est déjà, pour les intéressés, ce fait lui-même.

L'épreuve suivante, pratiquée par les Bangala du Haut Congo, doit sans doute être interprétée de même. « On se procure une casserole pleine d'eau prise dans le marais ou dans la forêt, et l'on y met une médecine. On place alors cette casserole sur le feu, dont les opérateurs seuls peuvent approcher. Au bout d'un temps convenable, on dit au likato : « Est-ce quiis nous tueront dans la bataille? » Si l'eau se met à bouillir et arrive jusqu'au bord de la casserole, il y aura en effet des morts du côté de ceux qui consultent, et alors ils renoncent à la guerre. Si l'eau ne monte pas, ils demandent : « En tuerons-nous dans la bataille ? » Si l'eau s'élève alors, il y aura des ennemis tués, et la guerre suit son cours. Si l'eau ne se met pas alors à bouillir, cela signifie qu'on ne tuera pas d'ennemis ; par suite, on ne se battra pas. L'épreuve est recommencée plusieurs fois : autrement, elle ne serait pas satisfaisante2. »

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