‹ La mentalité primitiveChapitre 140 sur 333 · DÉCOUVRIR LE COUPARLE D UN VOL · texte numérisé non relu

DÉCOUVRIR LE COUPARLE D UN VOL

Un voleur, dans ces sociétés, n'est donc pas simplement un membre « indésirable » du groupe, un homme le plus souvent paresseux, sans scrupule, et qui veut se procurer sans travail le produit du travail des autres. Il peut être encore, et surtout, un sorcier de la pire espèce, un assassin virtuel. En outre, pour s'emparer des objets dont il fera peut-être un usage si redoutable, il doit déjà se servir de procédés magiques. Il se rend invisible, il pénètre dans les cabanes pendant que les habitants dorment, il se livre sur eux à des violences dont ils n'ont pas conscience, etc. — Il est donc absolument indispensable de découvrir ce dangereux malfaiteur. Mais on n'y parviendra que si, aux forces mystiques qu'il a à son service, on en oppose d'autres, plus fortes, qui auront raison des siennes.

Les indigènes ne pensent donc pas à une enquête menée à la façon de la justice européenne. Ils en sont à mille lieues. Si on leur proposait d'en ouvrir une, ils n'en verraient pas l'utilité. Ce qui importe pour eux, c'est d'avoir une prise mystique sur le voleur inconnu. Or cette prise, s'il est membre de leur groupe, il leur est possible de l'obtenir. Ils peuvent employer de puissants moyens magiques pour essayer de découvrir son nom. Y parviennent-ils? on le tient. Il n'échappera pas. Car le nom, pour les primitifs, ne sert pas seulement à désigner les individus. Il est une partie intégrante de la personne, il participe d'elle. Si Ton dispose de lui, on est maître d'elle aussi. Livrer le nom d'un homme, c'est le livrer lui-même. De là les procédés en usage pour déceler le voleur. Pendant que l'opération mystique se déroule, par exemple l'oscillation d'un vase plein d'un liquide sur lequel on a prononcé une formule magique, — un homme qualifié pour cette fonction appelle successivement les noms de tous les membres du groupe. Ce faisant, il les met en contact avec la puissance mystique en action, sans qu'ils puissent

s'y dérober. Au moment où le nom du coupable est prononcé, le contact devient révélateur : le vase cesse d'osciller et reste immobile. Le voleur est découvert. Jamais les indigènes ne doutent du résultat, et ils n'ont besoin d'aucune autre preuve pour le corroborer.

Des procédés tout semblables sont observés un peu partout, en Australie, en Afrique australe équatoriale, occidentale, etc. Ils sont, pour ainsi dire, imposés par l'orientation même de la mentalité primitive. La coïncidence d'un certain nom avec le déclenchement attendu, qui est dû, pense-t-on, à l'intervention des puissances occultes, équivaut à une révélation provoquée en songe, tout comme la divination par alternative, dont nous avons vu plus haut des exemples. Sous la diversité des méthodes, l'opération demeure identique dans son fond.

Souvent aussi, au lieu de révéler le nom d'un coupable, la divination fait connaître dans quelle direction on doit le chercher, de quel côté il faut aller pour retrouver un objet perdu, etc. Ainsi, dans le Queensland septentrional, « un homme-médecine peut trouver avec certitude de quelle direction est venu le ti (agent de maléfice). Il s'en va dans la brousse, et il jette en l'air des boulettes qui ont l'aspect de charbon de bois, vers les quatre points cardinaux. Elles resteront en l'air, excepté celles qui sont dans la direction cherchée, et qui tomberont à terre. On m'apprit que le medicine-man avait extrait ces boulettes, par succion, du corps d'un malade dans une occasion antérieure » l. En Afrique du Sud, a les Cafres se servent de la mante religieuse pour la divination. Si du bétail s'est échappé, s'ils ont besoin d'un docteur, etc., ils prennent une de ces bestioles sur un brin d'herbe, et ils la mettent n'importe où. L'insecte se cherche une autre retraite, et la

1. W. E. Roth. Superstition, magie and medicine. Nortk Queensland Ethnography . Bulletin 5, n° 130.

direction indiquée alors par sa tête est celle où l'on trouvera le bétail disparu, le docteur dont on a besoin, etc. l. » De même, chez leurs voisins les Hottentots, une boîte est un instrument de divination. On trempe une mèche de fil dans la graisse, et on en allume le bout, qui émerge de la boîte fermée : on la tient alors contre le vent. La direction dans laquelle part la fumée indique au Hottentot embarrassé où il doit chercher son bétail qui s'est échappé, ou un compagnon de route qui s'est perdu2. Dans ces faits, si connus qu'il est inutile d'en rapporter davantage, tout se passe comme si les directions possibles étaient énumérées à tour de rôle, de même que les noms tout à l'heure. Mais précisément, à cet appel des noms, il y avait, du moins à l'origine, une raison mystique : n'y en aurait-il pas une aussi à la recherche des directions ?

Aux yeux du primitif, rien n'est fortuit. Si donc la mante religieuse, ou la fumée, prend telle direction de préférence à toute autre, cette sorte de choix est une révélation, c'est-à-dire la réponse à la question posée, pourvu qu'elle l'ait été dans les termes magiques qui conviennent. En outre, si le nom d'un homme donne prise sur lui, parce qu'il est partie intégrante de sa personne, la région de l'espace où un homme est né et habite, celle où vit un groupe social, ne peuvent-elles pas jouer le même rôle, ne leur « appartiennent «elles pas de la même façon, par une participation intime ? N'y a-t-il pas entre le groupe social, les individus qui le composent, et une certaine région de l'espace un lien mystique qui, comme leurs noms, peut les faire découvrir3? Pour les primitifs, la représentation de l'espace, comme celle du temps, si tant est qu'ils en aient une expresse, est surtout qualitative.

1. Fr. Aegidius Mùller. Wahrsagereibeiden Kaffern. Anthropos.l, p. 778.

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