‹ La mentalité primitiveChapitre 141 sur 333 · L. Schultze. Aus Namaland und Kalahari, p · texte numérisé non relu

L. Schultze. Aus Namaland und Kalahari, p

3. Spencer and Gillen. The native tribes of Central Australia, p. 303. 544.

Les régions de l'espace ne sont pas conçues, ni proprement représentées, mais plutôt senties dans des ensembles complexes, où chacune est inséparable de ce qui l'occupe. Chacune participe des animaux réels ou mythiques qui y vivent, des plantes qui y poussent, des tribus qui l'habitent, des vents et des orages qui en viennent, etc. La représentation d'un espace homogène, à laquelle nous sommes accoutumés, ne nous en donne pas du tout l'idée. Le fait suivant, recueilli en Australie occidentale, rendra sensible cette différence.

Une expédition composée d'Européens et d'indigènes est tourmentée par la soif. Elle examine des points d'eau pour voir s'ils sont à sec. Les indigènes creusent une sorte de cheminée dans le sable, et ils y enfoncent un bâton jusqu'au fond, pour essayer d'atteindre une couche d'eau sous-jacente. A un premier puits, on ne trouve rien. Au second, l'extrémité du bâton revient humide. Les indigènes redoublent d'efforts, et ils arrivent bientôt à du sable assez mouillé pour adhérer à la main quand on le serre. « Dès lors, il n'était plus besoin de creuser un large puits ; il suffisait désormais d'un trou beaucoup plus étroit au fond du puits déjà formé. Mais alors il se présenta une difficulté à l'esprit des indigènes, difficulté que nous ne comprenions pas du tout. Pour eux, la question suivante se posait : à quel point du puits devons-nous creuser maintenant pour être sûrs d'y trouver de l'eau ? tandis que pour nous, moins influencés qu'eux par l'imagination, ce point paraissait tout à fait indifférent ,: on pouvait évidemment obtenir de l'eau en creusant à n'importe quel endroit de la surface du fond du puits, puisqu'elle était également humide partout. Mais le noir ne se fie jamais au hasard, il lui faut une raison, bonne ou mauvaise, pour le guider dans toutes ses actions. En conséquence, ils soumirent aussitôt ce point épineux à une

discussion en forme. L'un d'eux proposa d'abord de creuser sur le côté ouest du puits : la mer étant de ce côté, il était probable qu'on y trouverait de l'eau. Mais cette proposition plausible fut immédiatement rejetée avec mépris, et l'on se moqua de son auteur. Sans doute, on trouverait de l'eau dans cette direction; mais, venant de la mer, elle serait salée, et par suite, non potable. Un autre proposa alors de creuser dans la partie est du puits, pour cette raison que les Angaardies, qui habitaient de cecôté, avaient beaucoup de boolia (force magique;, qu'ils savaient faire pleuvoir quand ils voulaient, et par conséquent ne manquaient jamais d'eau. Cette proposition parut clore ledébat, et les indigènes étaient sur le point d'y donner suite, quand un vieillard exprima une crainte : si ces redoutables Angaardies prenaient de l'humeur en voyant que l'on empiétait ainsi sur leurs droits, et si, pour se venger, ils tournaient leurs terribles pouvoirs magiques contre les Watchandies? Là-dessus, l'idée fut aussitôt abandonnée. Un sage proposa le nord-ouest, parce que la pluie arrivait toujours de ce côté-là, et cette suggestion aurait été acceptée, si un autre indigène n'avait proposé le sud, alléguant que les blancs, venus de cette direction, devaient avoir trouvé beaucoup d'eau durant leur voyage ; par conséquent, c'est de ce côté qu'on devait découvrir l'eau. Cette considération flatteuse pour nous l'emporta1. »

La mentalité primitive attache ainsi une haute importance à des rapports dont nous ne tenons aucun compte, et qui, par une sorte de participation, lient les êtres et les objets à la direction ou à la région de l'espace où ils se trouvent, soit d'habitude, soit actuellement. C'est à l'est qu'on trouvera de l'eau, parce qu'à l'est habitent les Angaardies, grands magiciens et habiles faiseurs de pluie ;

1. A. Oldfield. The aborigines of Australie.. Transactions 0/ the etfmological society, III, (1865) p. 282-3.

mais, à leur tour, les Angaardies participeront de la qualité de tout ce qui réside à l'est. De môme, on découvrira de l'eau au sud, parce que les blancs, qui disposent d'une grande puissance magique, sont venus du sud : il existe ainsi une participation entre la région sud et les blancs, et elle est représentée, tantôt par une qualité propre aux blancs qui s'étend à la région sud, tantôt par une qualité de la région sud qui appartiendra aux blancs. Ces rapports, bien que familiers à la mentalité primitive, ne deviennent pas pour elle des objets de réflexion. Elle ne les exprime jamais d'une façon générale ou abstraite. Elle les pense moins qu'elle ne les sent. Précisément parce qu'elle les appréhende comme immédiats, par une sorte d'intuition, elle se règle sur eux pour agir, sans avoir besoin d'en prendre conscience. Elle se meut ainsi dans un espace qualitativement déterminé et plus riche en propriétés que le nôtre : car, si elle en ignore les propriétés géométriques, il est peuplé, en revanche, de qualités immédiatement perceptibles qu'il partage avec ce qui l'occupe.

01dfieldditencore:«Touthommedelatribu(Watchandie) est tenu de visiter, trois fois par an, l'endroit où il est né — pour quelle fin particulière, je n'ai pas pu arriver à le savoir1. »,MM. Spencer et Gillen rapportent des usages analogues chez les indigènes de l'Australie centrale. On sait aussi que lorsque plusieurs tribus se rejoignent en un lieu de rendez-vous, chacune se loge aussitôt à l'endroit que lui assignent ses relations mystiques avec une région déterminée de l'espace. Le fait a été observé ailleurs qu'en Australie, où il est très net. « J'ai souvent été frappé, dit N.-W. Thomas, de l'exactitude de l'emplacement que prend chaque tribu dans le campement d'ensemble, — juste dans la direction où se trouve leur pays

i. lbd., p. 252.

d'après la boussole (ils en ont une connaissance parfaite). J'ai trouvé que cette règle ne souffrait pas d'exception, et d'après elle, quand des noirs arrivaient, je pouvais me faire une idée de quelle direction ils venaient1. »

M. A.-R. Brown, qui a étudié récemment trois tribus de l'Australie occidentale, a clairement décrit la participation que Oldûeld avait observée un demi-siècle auparavant, dans la même région. « Dans les premiers jours de l'établissement des blancs sur le territoire de cette tribu et de ses voisines, les squatters employaient les indigènes comme bergers. On m'a dit qu'assez souvent il leur fut tout à fait impossible, dans les commencements, de persuader à un indigène de mener paître les moutons ailleurs que sur son propre terrain (le terrain de son groupe local).

« Un homme ne peut absolument pas quitter son groupe local, pour se faire naturaliser ou adopter par un autre. De môme que la contrée lui appartenait, il appartenait à la contrée. S'il la quittait, il devenait un étranger, soit l'hôte, soit l'ennemi, des hommes dans la contrée de qui il se trouvait... x\ujourd'hui le pays appartient aux blancs, et il faut bien que les indigènes vivent où ils peuvent. Mais, même maintenant, l'attachement d'un homme à la contrée de son groupe local n'a pas encore disparu. Des indigènes expriment souvent le désir de mourir et d'être enterrés dans le territoire de chasse qui leur appartient par héritage2. »

Ainsi, pour ces Australiens, dans la représentation du groupe social entrent non seulement les vivants et les morts, mais aussi, comme élément intégrant, le sol habité par eux, la région de l'espace où les ancêtres ont vécu, où

1. N. W. Thomas, in Le tiers front Victorian pioneers, p. 96.

2. A. R. Brown. Three tribes of western Australia, J. A. I., XLIII, p. 146.

ils vivent encore comme vivent les morts, attendant dans les centres totémiques décrits par MM. Spencer et Gillen l'occasion de renaître sous la forme d'un membre actuel du groupe. Cette liaison intime des vivants, des morts et du sol a été bien saisie par un missionnaire de la Nouvelle-Guinée anglaise. «On invoque les morts pour obtenir une bonne chasse et une bonne pêche là où ils ont chassé ou péché. Et il semble que ce soit la raison principale qui porte les Kuni à retenir religieusement les noms de leurs aïeux. Lorsque, dans mon travail généalogique, un indigène ne savait pas me donner le nom de son grand-père ou de son bisaïeul, les assistants lui faisaient aussitôt cette observation : « Mais alors, comment fais-tu à la chasse x ? » La participation entre le groupe social et la contrée qui est sienne ne s'étend pas seulement au sol et au gibier qui s'y trouve : toutes les puissances mystiques, les esprits, les forces plus ou moins nettement imaginées qui y siègent ont la même relation intime avec le groupe. Chacun de ses membres sent ce qu'elles sont pour lui et ce qu'il est pour elles. Là, il sait quels dangers mystiques le menacent et sur quels appuis mystiques il peut compter. Hors de cette contrée, il n'est plus d'appuis pour lui. Des périls inconnus, et d'autant plus terrifiants, l'entourent de toutes parts. Ce n'est plus son air qu'il respire, son eau qu'il boit, ses fruits qu'il cueille et qu'il mange, ce ne sont plus ses montagnes qui l'entourent, ses sentiers où il marche : tout lui est hostile, parce que les participations qu'il est habitué à sentir font défaut. De là son extrême répugnance à quitter son territoire, même momentanément. « Peutêtre, dit le missionnaire Newton, le peu de goût que les indigènes montrentà s'en aller dans un autre district, pour y recevoir un traitement médical, est-il dû à la crainte des

1. P. V. M. Egidi. M. S. C. La religione e le conoscenze naturali dei Kuni (Nuova Guinea Inglese). Anthropos, VIII, p. 206.

esprits malfaisants d'un autre lieu, qui peuvent s'opposer spécialement à l'arrivée d'étrangers, et vaut-il mieux supporter les maux que Ton a. 11 semble, en fait, que le seul bien que les esprits font aux habitants d'un endroit est d'effrayer les étrangers qui pourraient s'y introduire, et cela peut expliquer aussi la répugnance que les indigènes avaient autrefois à voyager loin de chez eux. Etait-ce l'instinct conservateur de ces indigènes, leur crainte des étrangers qui leur faisaieut attribuer les mêmes sentiments aux esprits, ou était-ce cette crainte qui leur inspirait cet instinct conservateur ? Qu'est-ce qui est cause, qu'est-ce qui est effet ? Voilà le genre d'énigmes en présence desquelles on se trouve, quand on entre en contact avec les races indigènes, dont pas un blanc ne peut comprendre l'esprit et les manières de penser1. »

Non loin de là, en Nouvelle-Guinée allemande, « il y a deux ans, on vit arriver chez le missionnaire Hanke, à Bongu, un homme qui venait de Bilibili, au nom des gens de son village qui s'étaient enfuis dans le pays de Rai: il lui demanda de s'entremettre pour que le gouvernement leur permît de revenir à Bilibili. Il raconta, à l'appui de sa requête : « Les esprits de nos ancêtres sont venus nous trouver à Rai ; ils étaient très en colère, ils grondaient, et ils disaient : Comment pouvez-vous laisser désert l'endroit où tous nos esprits demeurent ? Qui y a-t-il là maintenant pour s'occuper de nous ? Et alors, continua l'homme, les esprits ont craché avec mépris sur les pots neufs, qui n'étaient pas encore tout à fait finis, et ces pots se sont tous brisés. Ainsi nous vivons maintenant, en étrangers, chez les gens de Rai, nous n'avons pas de champs à nous, et, ce qui est le pire, nous ne pouvons pas nous fabriquer de poterie. Laissez-nous donc revenir sur notre ancien teriï-

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