Missions évangéliques, LXXXI, p. 31 (Th. Burnier
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du caractère sacré de leur personne). — « Le Konde, dit de même Merensky, est toujours disposé à se soumettre à une ordalie. Boire le muavi est une épreuve de ce genre tellement en faveur dans le pays que chacun a sans cesse ce mot à la bouche : « Je veux boire le muavi » (pour prouver qu'il a raison). Même les jeunes garçons tiennent ce langage. On boit le muavi, non seulement pour décider de l'innocence ou de la culpabilité, mais aussi parce que c'est un moyen simple de faire la lumière dans une contestation de droit embrouillée. A quoi bon se fatiguer à des investigations pénibles, quand il est si facile de savoir à quoi s'en tenir en faisant prononcer la sentence par le vase à muavi ! ' » Pourtant, ce n'est pas par paresse, comme on le verra tout à l'heure, que les indigènes ont recours à l'ordalie, même quand il ne s'agit pas d'un crime.
En Afrique occidentale, Winterbottom raconte l'histoire d'une jeune femme qui, accusée de sorcellerie, et sachant ce qui l'attend si elle nie, prend le sage parti d'avouer. Elle n'est pas vendue immédiatement comme esclave, parce qu'elle est enceinte, et telle réussit à se réfugier chez les blancs. « Telle est pourtant leur ignorance, ils sont si loin de soupçonner la fourberie et la scélératesse, que cette femme, bien que convaincue de son innocence, se borna à dire que les « grigris étaient mauvais », et qu'elle souhaitait seulement d'avoir une occasion de boire « l'eau rouge », certaine qu'elle était que ce breuvage ferait éclater son innocence2. » Et, sur le bas Niger, « la croyance est que les innocents seuls échappent, et que seuls les coupables meurent3. » De là, les ordalies en masse, et les victimes parfois par centaines, à la mort
1. Fiilleborn. Das deutsche Xjassa und Ruwumagebiet. Deutsch OstAfrika, IX, p. 309-^10.
2. Th. Winterbottom. An account of the native Africans in theneighbourhood of Sierra-Leone, I, p. 142-43.
3. Major A. G. Léonard, The louer Siger and i(s tribes, p. 480.
d'un chef, par exemple, ou môme, par mesure de précaution, à son avènement. .
D'où vient cette foi universelle si ferme, qui scandalise l'Européen? Gomment le noir, souvent si avisé et môme si subtil, quand il s'agit de défendre ses intérêts, est-il si aveugle lorsque sa vie est mise en danger par l'ordalie? Comment ne voit-il pas qu'en acceptant ces épreuves, il se livre pieds et poings liés au « docteur » qui prépare la coupe empoisonnée, au chef dont le docteur est l'instrument, ou à ses propres ennemis qui le soudoient? Quand on lui signale ce péril trop évident, il hausse les épaules ou il s'indigne. Lorsqu'on insiste sur l'absurdité de la procédure, il fait la sourde oreille. Aucun argument n'a de prise.
Au lieu de déclarer cette obstination absurde et inconcevable, reportons-nous à d'autres démarches de la mentalité primitive où s'affirme une foi du môme genre. Peutêtre alors nous paraîtra-t-elle moins étrange. Rappelonsnous, par exemple, le noir du Congo qui soutenait à Bentley que les crocodiles sont inoffensifs, et qu'ils n'attaquent jamais l'homme, au moment môme où on lui montrait deux anneaux de femme trouvés dans l'estomac d'un de ces animaux ; — ou bien le Ronga qui consulte les osselets pour savoir quel remède on fera prendre à un malade. Partir de l'hypothèse que ces primitifs raisonnent comme nous, je veux dire, se représentent comme nous la liaison des causes et des effets, c'est renoncer d'avance à les comprendre. Ce qu'ils pensent e$ ce qu'ils font ne peut alors que nous paraître ridicule et puéril. Mais si, au lieu de supposer chez eux nos propres habitudes d'esprit, nous essayons de nous plier à leur attitude mentale, indifférente aux liaisons causales les plus simples, et uniquement préoccupée des forces mystiques et invisibles, nous verrons que leur façon de penser et d'agir en est la conséquence naturelle, et même nécessaire.
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L'Européen ne peut pas s'empêcher de tenir compte, avant tout, des effets physiologiques du poison. Par suite, les résultats de l'épreuve varieront pour lui en fonction de la violence et de la quantité de la drogue introduite dans l'organisme. Suffisamment forte, la dose aura toujours raison de celui qui l'avale, qu'il soit coupable ou innocent ; insignifiante, elle ne fera aucun mal au pire scélérat. Le blanc trouve extraordinaire que l'indigène ferme les yeux à des truismes si simples.
Mais le point de vue d'où les noirs jugent est tout différent. L'idée de ce que nous appelons poison n'est pas nettement définie dans leur esprit. Sans doute ils savent par expérience que certaines décoctions peuvent tuer qui les boit. Néanmoins, ils ignorent le mécanisme de l'empoisonnement, et ils ne cherchent pas à le connaître ; ils ne soupçonnent même pas qu'il existe. Selon eux, si ces décoctions peuvent être mortelles, c'est parce qu'elles sont le véhicule de forces mystiques, comme les remèdes qu'ils emploient dans les maladies, et dont toute l'efficacité s'explique ainsi. « Leurs drogues produisent leurs effets, écrit M. Nassau, non pas comme les nôtres, par certaines propriétés chimiques, mais par la présence d'un esprit dont elles sont le véhicule favori. » Et miss Kingsley dit de son côté : « Dans toute action qui s'exerce, un esprit agit sur un esprit : donc l'esprit du remède agit sur l'esprit de la maladie. » Il en est précisément de même du poison d'épreuve. Les noirs n'en conçoivent pas les propriétés positives : ils ne pensent qu'à sa vertu mystique et immédiate. « Ils ne le considèrent pas comme un poison, dit fort bien Winterbottom, parce qu'ils ne pensent pas qu'il serait mortel si la personne qui le boit était innocente l. » C'est une sorte de réactif mystique, et, comme tel,