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C. Goquilhat. Sur le haut Congo, p

FONCTION MYSTIQUE DE L ORDALIE 27i

Enfin, chez les Azande, au Congo belge, M. Hutereau a trouvé ce que l'on pourrait appeler la théorie du principe malfaisant et du signe physique qui le représente, dont il est difficile de le distinguer clairement.

« Est elamango tout indigène qui possède le mango. On donne ce dernier nom à toute déformation d'un organe. La déformation de l'estomac est tout particulièrement considérée comme un signe de l'existence du mango. Ainsi les indigènes appellent mango le bonnet, le feuillet et la caillette de l'estomac des ruminants. Généralement, affirment-ils, le mango se trouve près de l'estomac, à la naissance de l'intestin, c'est une excroissance de chair ; certains en possèdent deux.

« Le mango donne à son possesseur le pouvoir d'user de sortilèges. Aussi Yelamango est-il considéré comme un être malfaisant. Il jouit, d'après les Azande, d'un pouvoir surnaturel ; il a le pouvoir de jeter des sorts, de faire mourir, de susciter des accidents... Les possesseurs du mango voient clair par les nuits les plus obscures, ils ont le pouvoir d'entrer sans bruit dans les cases pour plonger les occupants dans le plus profond sommeil... Ils ont également le pouvoir d'enlever leurs maléfices, et de guérir ainsi les gens qu'ils désirent voir mourir. Pour les obliger à user de ce pouvoir, on menace les elamango de les exécuter dès que leur victime, malade, mourra1.-» D'un mot, ce sont des sorciers. Les pouvoirs qui viennent d'être énumérés sont précisément ceux que les représentations collectives des indigènes attribuent à ces malfaiteurs.

« Tout indigène soupçonné d'être elamango doit se soumettre à l'épreuve du benget. Le benget est un poison tiré de la racine d'un arbre vénéneux... La solution obtenue

1. A. hutereau. Notes sur la vie familiale et juridique de quelques populations du Congo belge. Annales du Musée du Congo belge. Documents ethnographiques, I, 1, p. 27-29.

sert à composer un poison qui est administré à des poulets ou à des personnes humaines. C'est l'oracle, l'épreuve sans laquelle le chef n'entreprendra jamais rien en son nom personnel, pour sa famille, pour son peuple. On peut dire que, chez les Azande, le benget règle toutes les affaires publiques et privées : déclaration de guerre, direction des expéditions, conclusion de la paix, installation des villages et des plantations, relations entre villages, voyages, déplacements ; on le consulte également pour les mariages, poulies naissances, pour les décès, pour la vente et l'achat d'esclaves, pour la pèche et pour la chasse, etc. Le benget tranche toutes les difficultés, et chacun se soumet au hasard de ses décisions, persuadé de l'infaillibilité de l'oracle en toute matière. »

Le benget saura donc déceler le mangô invisible et présent dans le corps de Yelamango, et il aura aussi le pouvoir de le maîtriser. M. Hutereau ajoute : « L'épreuve que l'on fait subir aux poulets est jugée suffisante pour la majorité des cas ; mais quand un indigène est accusé d'être elamango, il doit absorber lui-môme le poison pour faire éclater son innocence. » On essaie d'abord l'efficacité du poison sur une poyle ou sur un chien ; l'animal doit succomber. Ensuite l'accusé boit la dose voulue, et souvent l'accusateur pour prouver son absolue certitude de la véracité de ses dires, fait de même. Celui des deux qui meurt est coupable, du fait qui lui est reproché si c'est l'accusé ; de calomnie, si c'est l'accusateur.

« Si l'indigène soupçonné d'être elamango refuse de se soumettre à l'épreuve du benget, c'est qu'il se reconnaît coupable. Tout le village l'engagera à prendre le poison, lui rappelant l'infaillibilité de l'oracle. Très souvent des accusés proposent eux-mêmes d'être soumis à l'épreuve, si leur accusateur, malgré leurs protestations, ne reconnaît pas immédiatement son erreur.

« Pour les accusations de mango, il ne suffit pas que l'accusé meure après avoir pris le poison ; il faut encore que l'autopsie révèle la présence du mango dans le corps du défunt. Si le mango n'est pas trouvé, l'accusateur est tenu de payer aux parents de sa victime une indemnité d'une femme, plus un certain nombre de lances \ »

L'accusateur, semble-t-il, pourrait se défendre en invoquant le fait que l'accusé a été tué par le poison. Si le benget est infaillible, comment un innocent a-t-il pu succomber ? Ce ne peut être qu'un faux innocent : l'absence du mango, qui s'explique sans doute par une raison qu'on ne connaît pas, ne saurait faire douter du benget. — Or l'accusateur ne se défend pas ainsi, et il reconnaît qu'il a eu tort. C'est donc que la mort de l'accusé ne suffit pas à démontrer pleinement sa culpabilité, et que les Azande ne se représentent pas la sorcellerie sans la présence du mango dans le corps. Le mango n'en est pas seulement le signe, mais la réalité et l'essence2.

Enfin, chez les Azande, l'ordalie, dans certains cas, peut être subie par procuration, mais seulement par la substitution du fils au père, ou de la fille à la mère, et précisément parce que l'épreuve a plutôt pour objet d'atteindre le principe malfaisant que de tuer la personne qui le porte. « Un indigène accusé de posséder le mango n'est pas obligé de subir lui-même l'épreuve du benget. Il peut se faire remplacer par son fils, comme une mère peut se faire remplacer par sa fille, parce que le mango est héréditaire

d. lbd., p. 29.

2. En fait, cependant, dans des tribus voisines des Azande, chez les Medje et les Mangbetu, « il n'est pas nécessaire de vérifier la présence du notu (c'est ce qui correspond au mango des Azande) par l'autopsie. Tout indigène qui meurt des suites de l'épreuve est forcément réputé coupable. Si l'on ne trouve pas sur lui le notu, c'est qu'il devait avoir d'autres sortilèges à sa disposition. Pour s'en rendre compte, on consulte le mapingo (appareil divinatoire) ; en cas de réponse négative de cet oracle, l'accusateur doit payer l'indemnité prévue pour un meurtre, lbd., p. 76.

Lévy-Brbhl. — Mentalité. 18

par sexe, c'est-à-dire de père en fils, et de mère en fille. Il arrive aussi que des indigènes accusés d'être elamango n'attendent pas le moment de subir l'épreuve; sous l'empire de la colère, ils tuent un de leurs enfants pour prouver par son autopsie leur innocence1. »

Tout près de là, chez les Ababua, « Yelimba des Ababua correspond exactement au mango des Azande2. » Mêmes accusations, mêmes épreuves, même vérification par l'autopsie, même hérédité. « Si l'autopsie ne révèle pas la présence de Yelimba dans le corps de l'accusé mort à la suite de l'ordalie, les amis de ce dernier prennent les armes, et l'accusateur est tué par les parents de la victime. Mais parfois l'accusateur sauve sa vie en payant l'indemnité exigée pour un meurtre, plus une autre pour la fausse accusation d'elùnba. »Les Ababua vont d'ailleurs plus loin que leurs voisins. Chez eux, « le ventre de tout décédé est ouvert, en vue de prouver à tous qu'il ne possède pas Yelimba, et éventuellement que sa descendance ou son ascendance ne l'a pas non plus3. » Cette précaution devrait rendre inutiles un certain nombre d'ordalies, du moins dans le cas où l'autopsie donne un résultat négatif. Mais elle en provoque de nouvelles, et peut-être même en grand nombre, si Yelimba est découvert dans le corps du défunt.

Au Cameroun, M. Mansfeld a été témoin d'ordalies analogues. Il dit expressément qu'elles ont pour but à la fois de déceler le sorcier, et de mettre hors d'état de nuire le principe malfaisant qui le fait agir. Chez ces indigènes, ce principe malfaisant n'est plus une excroissance de l'estomac ou de lintestin; c'est un oiseau. « Le poison extrait

J. Ibd., p. 29-30.

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