‹ La mentalité primitiveChapitre 164 sur 333 · Ibd.. p · texte numérisé non relu

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FONCTION MYSTIQUE DE L ORDALIE 27o

de la fève du Calabar sert à l'épreuve qui est sans contredit la plus dangereuse. On l'emploie lorsque quelqu'un est soupçonné par le bruit public de posséder dans son corps le « mauvais esprit » sous la forme d'un oiseau, et, par ce moyen, d'avoir tué son prochain ou d'avoir l'intention de le tuer. Cet oiseau est la chouette, qui se loge, paraît-il, dans la région du cœur, et qui a le pouvoir de quitter le corps pendant la nuit et daller sucer le sang d'un homme. Si donc Odjonk est accusé de loger dans son cœur l'esprit sorcier, c'est-à-dire en ce cas, l'oiseau malin, et soupçonné d'être l'auteur de la mortd'Ajok, il faudra que devant tout le village assemblé il boive le poison extrait de la fève du Calabar. S'il le vomit, il est innocent ; s'il ne le vomit pas, il meurt sous l'action du poison, qui tue du même coup l'oiseau malin et celui qui le possède'. »

De l'ensemble de ces faits il est permis de conclure : l'ordalie par le poison, usitée dans les procès de sorcellerie si fréquents dans nombre de sociétés africaines, est une opération mystique, analogue à la divination, qui a pour objet à la fois de déceler le sorcier, de le tuer, et de détruire le principe malfaisant logé en lui. Elle n'a donc rien de commun avec un « jugement de Dieu ». M. Meinhof en a fait la remarque. « Nulle part, que je sache, l'Africain ne rapporte directement à Dieu l'effet de l'ordalie ; il l'attribue aux forces magiques du charme qui est employé, auquel le coupable succombe, tandis que l'innocent part indemne. » Et il ajoute, en note : « Sans doute l'ordalie,

1. A. Mansfeld. Urwald Dokumente. Vier Jahreunter den Cross flussnegern kameruns, p. 178. Cf. Staschewski. Die Banjangi. Baessler-Archiv. Beiheft VII. p. 47-50, et Rev. Flickinger. Thirly years of missionary life in West Africa, p. 70.

comme toute chose, est en dernière analyse un don de Dieu : mais elle agit par elle-même (selbstàndig) d'une façon indépendante, comme une « médecine », sans qu'on ait à penser à une intervention de Dieu 1. » — s'il est permis, ajouterai-je, de parler de Dieu en ce sens, lorsqu'il s'agit des tribus du Haut Congo, ou même de la plupart de celles de l'Afrique équatoriale et australe.

Ainsi élucidée, la notion de cette ordalie éclaire à son tour celle de sorcellerie, qui tient une place si considérable dans les représentations collectives de ces tribus. Elle nous montre d'où provient la malfaisance de ces sorciers, qui inspirent tant de crainte et d'horreur. La violence de ces sentiments est telle, comme on sait, que, au moindre soupçon de sorcellerie, les liens de l'affection la plus tendre, entre amis intimes, entre époux, entre frères, entre parents et enfants, se rompent tout d'un coup, et totalement. Parfois, l'individu suspect sera aussitôt exterminé par ses proches, sans jugement, et même sans ordalie. Les faits de ce genre que les missionnaires ont rapportés sont à peine croyables. Pour n'en citer qu'un seul, « un homme et sa femme, qui habitaient dans le voisinage du mont Coke (Cafrerie), ont été assassinés de propos délibéré, de sang-froid, par le frère de cet homme, sur une accusation de sorcellerie. De bonne heure dans la matinée, une des victimes fut appelée hors de chez elle par son frère, qui attendait sa sortie, en compagnie de cinq autres Cafres. Au moment où il franchissait la porte, on lui jeta une courroie autour du cou, on le traîna à quelque distance, et on le fit mourir à coups de bâton. La petite troupe se rendit ensuite au jardin du défunt, où elle trouva sa femme, à qui elle fit subir le même sort. La maison fut brûlée, l'enfant unique des victimes enlevée, et le bétail

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