lbd., II, p. 464-5. Cf. Junod. Les Ba-Ronga, p
Les gens qui meurent sans cause apparente ont succombé, croit-on, à cette maligne influence qui semble sous beaucoup de rapports correspondre au mauvais œil. — Les personnes accusées de possession sont soumises à une épreuve de poison l„ »
L'inconscience de leurs actes ne fait d'ailleurs que rendre les sorciers plus malfaisants encore. MM. Torday et Joyce les comparaient tout à l'heure aux jettatori. M. Junod, à plusieurs reprises, dit aussi : « les baloyi, ou les gens qui ont le mauvais œil ». En effet, le principe malin qui loge en eux — et que l'on constate souvent matériellement à l'autopsie, — agit précisément comme le mauvais œil. Il répand le malheur autour d'eux dans le groupe social. Souvent les premières victimes sont les plus proches parents du sorcier, ceux qui devraient lui être le plus chers et le plus sacrés.
On peut donc, si l'on veut, continuer à se servir, dans ces cas, des mots d' « accusation », et de « jugement », d'où les « prévenus » sortent « innocents » ou « coupables », mais à condition de leur prêter un sens fort éloigné de celui qu'ils ont en Europe. Il n'y a pas ici la moindre question de justice, et l'ordalie n'a nullement pour objet de découvrir si une peine a été méritée ou non. Ce qui préoccupe les indigènes est d'un autre ordre. Us sont hantés, ils sont terrifiés par l'idée que parmi eux vivent des individus, en apparence semblables aux autres, qui possèdent les pouvoirs magiques les plus redoutables, et qui en usent pour commettre les pires forfaits, sans qu'on les voie, sans qu'on puisse les prendre sur le fait, sans qu'ils le sachent eux-mêmes parfois. Contre ce fléau, l'ordalie est la seule défense efficace.
1. Torday and Joyce. Les Bus/iongo. Annales du Musée du Congo belge, série III. Documents ethnographiques , II, p. 124. Cf. ibd., p. 78.
Pur conséquent, au lieu d'assimiler les « sorciers » des sociétés inférieures aux criminels que poursuit notre justice pénale, il convient de les ranger dans une catégorie toute différente, avec les jettatori. Ils sont aussi très voisins des êtres anormaux dont le groupe social se défait, dès que leur anomalie est apparue, parce qu'ils portent malheur : par exemple, des enfants dont la présentation a été insolite lors de l'accouchement, ou qui sont nés avec des dents, ou qui percent les incisives du haut les premières, etc. Comme les sorciers, la présence en eux d'un principe malfaisant les rend funestes au groupe social; comme les sorciers, ils doivent être supprimés, ou du moins mis hors d'état de nuire. Il est vrai que ces monstra ne seront peut-être malfaisants que plus tard, tandis que le principe malin qui loge chez le sorcier a déjà pu causer beaucoup de désastres. Mais la mentalité primitive n'est guère sensible à cette différence. Elle se représente aisément le futur comme déjà présent, surtout s'il lui apparaît comme certain, et s'il provoque une forte émotion. Or elle n'a pas le moindre doute sur l'influence maligne qui émanera de ces enfants anormaux. Ce sont, dès à présent, des sorciers « virtuels ». Les indigènes le disent en propres termes ' et c'est la raison qu'ils donnent pour les traiter comme ils le font.
Sans doute, les sorciers ne sont pas tous, tant s'en faut, des anormaux de naissance que rien ne décelait, et qui ont grandi sans qu'on se soit aperçu de leur nature. Un homme qui n'était pas né tel peut-être dressé à cet état diabolique, et devenir aussi redoutable que son maître. Dans certaines régions de l'Afrique occidentale, en particulier au Gabon, il existe des sociétés secrètes dont les membres pratiquent le meurtre et le cannibalisme, et qui