Voyez supra, ch. V, p
sont bien, en ce sens, des sociétés de sorciers : elles se recrutent parmi les adultes. D'autre part, dans un certain nombre de tribus, les indigènes soutiennent que la sorcellerie est le plus souvent congénitale et héréditaire.
Toutefois, tandis que certaines malformations, de signification sinistre, sont visibles dès la naissance ou pendant l'enfance, d'autres demeurent cachées, et rien ne permet de les découvrir pendant la vie de celui qui les porte. Une mère, même si elle en avait le courage, ne pourrait pas dissimuler à son entourage que son bébé a percé les incisives du haut les premières. Mais comment savoir, sans ouvrir le ventre d'un homme, si l'excroissance fatale se trouve sur son intestin? C'est ici qu'intervient efficacement l'ordalie. Quelqu'un est-il suspect de sorcellerie, le poison d'épreuve décidera. Il a la double vertu de déceler la présence du principe malin, et de le combattre; il a la force de le maîtriser et de le détruire. Si « l'accusé » succombe, tout le monde respire. On a arrêté les ravages du fléau. S'il en reste d'autres, comme il est probable, on s'en débarrassera au moindre soupçon par le même moven.
M. Man écrit, au sujet des indigènes des îles Andaman : « Ils sont dans un état trop primitif pour posséder aucune forme de jugement, ou même pour avoir foi dans l'efficacité d'une ordalie pour découvrir un coupable; il ne semble pas qu'aucune pratique de ce genre ait existé chez eux1. » En fait, dans les sociétés du type le moins élevé que nous connaissions, en Nouvelle-Guinée, en Australie, en Amérique du Sud, on n'a guère observé, jusqu'à présent,
1. E. H. Man. On the aboriginal inhabitants of the Andaman islands, J. A. I., XII, p. HO.
d'ordalies semblables à celles qui ont été étudiées tout à l'heure. Cette sorte d'épreuves paraît s'être surtout développée dans des groupes sociaux parvenus à une certaine forme d'organisation politique : chez les Bantous, par exemple, chez les noirs de l'Afrique occidentale, chez les Malais, etc.
En tant que l'ordalie est une sorte de divination, d'autres pratiques divinatoires peuvent en tenir la place. C'est ce qui a lieu chez les Australiens, chez les indigènes de la Nouvelle-Guinée allemande, etc., qui n'admettent pas plus que les noirs du Congo la mort « naturelle », et qui ne sont pas moins désireux de découvrir le sorcier qui a fait périr, « condamné » (doomed) un des leurs. Nous avons eu occasion d'examiner plus haut les procédés de divination très variés dont ils usent en pareille circonstance. Mais l'ordalie sert encore à d'autres fins : à exercer, par exemple, une action mystique sur un principe malfaisant qu'il s'agit de combattre. Ce besoin existe sans doute aussi dans les sociétés tout à fait inférieures. Ne trouve-t-on rien chez elles qui leur permette d'y satisfaire ?
Au sujet des indigènes de l'Australie méridionale, Taplin écrit : « Un coupable, dans la tribu des Tatiara, doit servir de cible, à tous ceux qui voudront jeter leur lance sur lui; et, s'il y échappe, il a expié son crime. » Taplin ajoute, en note : « C'est là une véritable ordalie. Selon l'idée des indigènes, un homme peut être aidé par des esprits supérieurs qui lui font éviter les lances; ou bien, s'il est coupable, il peut être mis hors d'état de les éviter par le pouvoir de quelque esprit invisible qui s'exerce sur lui l. » Taplin avait raison de penser que dans l'esprit des indigènes, c'est bien là une ordalie, mais
1. G. Taplin. Mamiers, cuslorns, etc., of the South Australians aborigines. p. 57.
peut-être ne faut-il pas l'entendre comme lui. Il y voit une sorte de « jugement de Dieu », du même type que ceux de la Grèce antique, ou du moyen âge européen. Sans doute, dans la pensée des Tatiara, le concours des puissances invisibles permet seul à l'homme qui subit l'épreuve d'éviter les lances qui sont jetées sur lui. Si ces puissances lui étaient défavorables, toute son adresse ne le sauverait pas. Mais il n'est pas exact de dire que l'épreuve ait pour objet de démontrer l'innocence ou la culpabilité de l'homme qui y est soumis. Car l'épreuve est pratiquée dans nombre de cas où cette culpabilité ne fait pas question. Souvent l'auteur d'un meurtre ou d'un rapt, par exemple, est connu. Il ne nie pas son acte, et les siens n'ont aucune contestation sur le point de fait avec les parents de la victime. L'épreuve n'en est pas moins exigée. C'est donc qu'elle est autre chose qu'un « jugement » destiné à établir l'innocence ou la culpabilité.
En fait, dans les documents relatifs aux tribus australiennes que j'ai pu consulter, je n'ai pas rencontré d'ordalie instituée à cette fin. On en trouve au contraire beaucoup de semblables à celles que Taplin mentionne chez les Tatiara, et ce sont toujours des coupables connus et avoués qui ont à les subir. « Si le meurtrier s'est sauvé, dit Dawson, et si les parents de la victime le connaissent, on lui fait savoir qu'il ait à comparaître afin de subir l'ordalie des lances à la première grande réunion des tribus l. » Un peu plus loin, il donne la description de cette ordalie. « Quand un homme a été accusé d'un crime, il vient à la réunion armé de deux lances de guerre, d'un bouclier léger et plat, et d'un boomerang. S'il est déclaré coupable d'une faute privée, on le peint en blanc,