W.H. Bentley. Pioneering on the Congo, II, p
fait souffrir. L'homme dont je parle disait qu'Atua était dans son corps et le dévorait1. »
Pour une mentalité ainsi orientée, et toute préoccupée par des préliaisons mystiques, ce que nous appelons une cause, ce qui pour nous rend raison de ce qui arrive, ne saurait être tout au plus qu'une occasion, ou pour mieux dire, un instrument au service des forces occultes. L'occasion aurait pu être autre, l'instrument différent. L'événement se serait produit tout de même. Il suffisait que la force occulte entrât réellement en action sans être arrêtée par une force supérieure du même genre.
Entre tant d'exemples qui s'offrent à nous, prenons un des plus familiers. Partout, dans les sociétés inférieures, la mort requiert une explication autre que les causes naturelles. Selon la remarque souvent faite, quand on voit un homme mourir, il semblerait que c'est la première fois que ce fait se produit, et qu'on n'en a jamais encore été témoin. Est-il possible, se dit l'Européen, que ces gens ne sachent pas que tout homme doit nécessairement mourir un jour ou l'autre ? — Mais le primitif n'a jamais considéré les choses de ce biais. A ses yeux, les causes qui amènent infailliblement la mort d'un homme en un nombre d'années qui ne peut dépasser certaines limites, l'usure des organes, la dégénérescence sénile, le ralentissement des fonctions, ne sont pas liées d'une manière nécessaire à la mort. Ne voit-on pas des vieillards décrépits qui continuent à vivre ? Si donc, à un moment donné, la mort survient, c'est qu'une force mystique est entrée en jeu. D'ailleurs, l'affaiblissement sénile lui-même,
1. Missionary regisler (Marsden), août 1817, in Dumont d'Urville. Voyage de l'Astrolabe, lit, p. 234.
comme toute maladie, n'est pas dû non plus à ce que nous appelons les causes naturelles : il doit s'expliquer aussi par une action d'une puissance mystique. Bref, si le primitif ne prête aucune attention aux causes de la mort, c'est qu'il sait déjà pourquoi la mort s'est produite; et, sachant ce pourquoi, le comment lui est indifférent. Nous sommes ici en présence d'une sorte d'à priori sur lequel l'expérience n'a pas de prise.
Ainsi, pour emprunter quelques exemples àdes sociétés inférieures où l'influence des blancs ne s'était pas encore introduite, en Australie (Victoria) « la mort est toujours attribuée par eux à l'action de l'homme. Quand un indigène meurt, qu'il soit jeune ou vieux, on admet que pendant la nuit, un ennemi lui a fait une incision au côté et a enlevé la graisse de ses reins. Même les plus intelligents des indigènes ne peuvent être convaincus que la mort provienne jamais de causes naturelles *. » » Ni le corps du malade, ni le cadavre après la mort ne portent la moindre trace de cette incision, mais l'Australien ne voit pas là une raison de douter qu'elle ait eu lieu. Quelle autre preuve lui en faut-il que la mort même? Cette mort se serait-elle produite si quelqu'un n'avait soustrait la graisse des reins ? D'ailleurs, cette croyance n'implique aucune idée d'un rôle physiologique attribué à cette graisse; il s'agit uniquement d'une action mystique qui s'exerce par la seule présence de l'organe qui en est l'agent.
M. W. E. Roth dit de même, d'après Thomas Pétrie : « Pendant les premières années de la colonisation européenne, dans le district de Brisbane, presque toutes les maladies, souffrances, indispositions, étaient attribuées au cristal de quartz possédé par quelque homme-médecine
1. Hugh Jamieson, in Letters from Victorian pioneers. p. 271.
(turrwari). Ce cristal donnait à qui le détenait une puissance surnaturelle. L'esprit du turrwan faisait entrer le cristal dans le corps de la victime, et celle-ci ne pouvait être guérie que par un autre homme-médecine qui retirait le cristal par succion. De la sorte, un homme-médecine pouvait rendre quelqu'un malade à distance, et le condamner pour ainsi dire1. » — « A Princess Charlotte Bay, toutes les maladies de caractère sérieux, depuis la malaria jusqu'à la syphilis, sont attribuées à l'action d'un certain charme, formé d'un morceau pointu du péroné humain qui est fixé par de la cire à une lance en roseau. On croit que, lorsque cette lance est jetée dans la direction de la victime qu'on a en vue, le bois reste aux mains du sorcier, pendant que le fragment d'os traverse l'espace et se loge dans le corps de la victime, — la blessure se fermant aussitôt sans laisser de cicatrice, — et cause ainsi la maladie2. »
D'une façon générale, quand un homme meurt, c'est qu'il a été condamné [doomed] par un sorcier. « La victime prédestinée peut partir comme d'habitude pour une expédition de chasse... tout à coup, il sent quelque chose à son pied ou à sa jambe, et il voit un serpent en train de le mordre. Chose étrange à dire, cette espèce particulière de serpent disparaît aussitôt. Cette disparition même fait reconnaître à l'indigène mordu que quelque ennemi l'a ensorcelé, et que sa mort est inévitable. En fait, il ne tente même pas de se soigner. Il perd courage et il se couche pour mourir3. » Un homme peut ainsi être « condamné » à être frappé par la foudre, tué par la chute d'un arbre, blessé par une épine qui lui entre dans le pied,
1. Dr W. E. Roth. Superstition, magie and medicine. North Queensland Etknography. Bulletin 5, n» 121, p. 30.