‹ La mentalité primitiveChapitre 172 sur 333 · I-ïw-Brlhl. — Mentalité · texte numérisé non relu

I-ïw-Brlhl. — Mentalité

ment pardonné l. » Grey a dit le mot juste : cette ordalie a la valeur d'une « composition » [compounded for) . Ce n'est pas, à proprement parler, un châtiment, bien qu'en fait, le plus souvent, celui qui la subit soit ainsi puni de son crime. C'est essentiellement un rite, une opération mystique, destinée à prévenir ou à arrêter les conséquences funestes que la faute commise (meurtre, adultère, etc.) ne manquerait pas d'entraîner pour le groupe social. C'est un remède mystique à un mal mystique : une expiation, au sens plein et étymologique du mot. Eylmann, après avoir décrit en détail une ordalie toute semblable, dont il a été témoin, dans un cas d'adultère, ajoute. « L'Australien du Sud ne connaît pas le duel qui servirait à obtenir le jugement d'une puissance supérieure dans un procès2. » Ses ordalies ne sont pas des jugements de Dieu.

Le sens de l'ordalie australienne, en tant qu'elle est, selon l'expression de Grey, une « composition », s'éclaire par les représentations collectives impliquées dans la composition elle-même, par exemple dans certaines sociétés africaines. La composition otferte et acceptée n'est pas seulement le prix du sang : elle a un effet mystique qui n'est pas moins important. «Bien qu'ils (les Bechuanas) soient vindicatifs à l'extrême, écrit M. Moffat, si l'auteur d'un délit apaise par un présent la partie lésée, en confessant en même temps son erreur, ou, suivant l'usage, en rejetant le blâme sur son cœur, la plus parfaite harmonie et cordialité s'ensuit aussitôt3. » Chez les À-Kamba de l'Afrique orientale anglaise, M. Hobley a bien décrit l'effet mystique de la cérémonie qui rétablit la paix entre deux familles, après que satisfaction a été donnée par celle du

i. George Grey. Journal of two expéditions of discovery in N. W. and Western Australia, II, p. 243-44.

2. E. Eylmann. Die Eingeborenen der Kolonie Sud Australien, p. 177.

3. R. Moffat. Missionary labours and scènes in South Africa, p. 255.

meurtrier aux parents de la victime. « Jusqu'à ce que cette cérémonie ait été célébrée conformément aux usages, aucun membre de la famille de l'homme qui a été tué ne peut manger au même plat ou boire de la même bière qu'un membre de la famille du meurtrier. On croit, en Oukamba, que, tant que l'affaire n'a pas été dûment réglée suivant la loi, les membres de la famille du meurtrier seront continuellement entraînés dans des querelles, où ils finiront probablement par tuerun de leurs voisins, et de leur côtelés membres de la famille de la victime seront entraînés dans des querelles où ils ont beaucoup de chances d'être tués comme leur parent. Si l'on essaie de regarder les choses du point de vue des indigènes, voici ce qui semble être leur pensée : il rôde aux environs un esprit malfaisant, un muhnu, celui d'un ancêtre; cet esprit entre dans un homme, et la conséquence en est que, la première fois que cet homme a une querelle avec son voisin, il le tue. Getesprit peut continuera posséder la même personne; il peut aussi passer chez une autre de la même famille et le même résultat se produit. Pareillement, le muimu de la première victime agit sur les aiimu (les esprits) de tous les membres vivants de sa famille, et les effraye. Ils savent que l'esprit meurtrier rôde autour d'eux, et que les membres de leur famille sont plus exposés à être tués s'ils se trouvent engagés dans une rixe. De la sorte, les deux familles ont hâte de faire cesser cet état de choses, et que l'esprit malfaisant soit apaisé et rendu au repos l. »

Cette vue sur les représentations collectives des A-Kamba est instructive. Quand l'un d'eux en tue un autre dans une querelle, l'auteur du meurtre n'en est pas la véritable cause : il n'est que l'instrument d'un esprit malfaisant par qui il se trouve actuellement possédé. Rien de plus con-

4. C. W. Hobley. Fur Hier researches into Kikuyu and Kamba religions beliefsand customs. i. A. I. LXI, p. 422-23.

forme à l'orientation constante de la mentalité primitive, qui, d'un effet donné dans le monde visible, remonte aussitôt à une cause mystique dans le monde invisible. Que faire donc, quand un homme en a tué un autre qui n'est pas de sa famille ? Lui infliger une peine? En fait, il devra payer une composition, il sera peut-être ruiné ou vendu comme esclave. Mais ce châtiment qui le frappe ne suffit pas à rendre la tranquillité aux deux familles, si la « composition » n'a pas en même temps pour vertu d'apaiser l'esprit de l'ancêtre irrité qui a causé le meurtre et qui erre dans le groupe, à la grande frayeur de tous les intéressés. Car il fera commettre de nouveaux meurtres, infailliblement, si les rites nécessaires ne sont pas intervenus pour le calmer et l'éloigner. « Quand un homicide a eu lieu, dit encore M. Hobley, le paiement d'une vache, d'un taureau ou d'une chèvre, a l'importance d'un rite. On l'appelle etumo. Il est indispensable pour protéger la famille du meurtrier et aussi celle de la victime contre le pouvoir de l'esprit inspirateur du meurtre qui rôde, irrité. Même dans le cas où l'homicide a été accidentel, il est nécessaire que Y etumo (paiement et rite) soit observé, parce qu'il y a sûrement une influence pernicieuse en l'air; autrement l'accident ne serait jamais arrivé. (En effet, comme on sait, pour la mentalité primitive, il n'y a pas d'accident.)

« Autrefois, quand un homme d'un clan en tuait un autre dans un combat entre tribus, la coutume voulait qu'un frère du mort guettât au passage et tuât un homme du clan auquel appartenait le meurtrier. Ces deux morts s'annulaient l'une l'autre, et il n'était pas question de composition. Mais on considérait comme essentiel que X etumo fût payé et les rites observés *. » Ainsi la satis-

1. Ibd., p. 426. De même, aux îles Salomon (à Buin, Vellalavella, etc.), pour rétablir l'ordre troublé par la mort d'un homme, il faut: 1° une vengeance, c'est-à-dire la mort d'un homme appartenant au groupe du meurtrier;

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faction donnée au mort, bien que complète, ne suffit pas. On ne se sent rassuré que lorsqu'une action mystique s'est exercée pour apaiser l'esprit dont la colère a été révélée parle malheur qui est arrivé. De même, l'arme qui a tué reste meurtrière. « Dans beaucoup de tribus, on la purifie d'une manière ou d'une autre. Chez les Akikuyu, on l'émousse, et je crois qu'une pratique de ce genre est à peu près universelle dans les tribus africaines. On accomplit ces cérémonies parce qu'on a l'idée que l'arme porte avec elle le malheur ou la fatalité; il en est ainsi chez les Akamba. Selon eux, l'arme qui a une fois servi à un meurtre continue à être l'instrument de nouvelles morts ; mais il n'y a ni cérémonie, ni charme, ni magie qui puisse venir à bout de sa vertu funeste : elle continuera indéfiniment à tuer par la main de son maître, quoi qu'il fasse. Puisqu'il n'y a pas moyen de se débarrasser de cette malédiction, le Mkamba a recours à la ruse ; il posera l'arme sur un sentier ou une place où un passant aura des chances de l'apercevoir. Une fois qu'il l'aura ramassée, l'influence funeste de l'arme tombe sur lui, et son premier possesseur en est délivré. Cette croyance, il me semble, présente un intérêt particulier, parce qu'elle exprime l'idée que l'on se fait du meurtre. Nous avons vu à quel point ï'etumo est nécessaire à son auteur : il délivre la famille de la victime de la malédiction du meurtre, aussi bien que celle du meurtrier ; mais sur celui-ci pèse toujours la fatalité de son arme, fatalité que ni le temps, ni aucun artifice ne peuvent effacer1. »

Les sociétés australiennes ne connaissent guère de biens transmissibles, et elles n'ont point de mesure établie pour

2° une compensation, ou paiement en monnaie de coquillages. A défaut de ce paiement, le meurtrier reste dangereux. R. Thurnwald, Forschungen auf dem. Bismarck Archipel und den Salomon Insein, III, Tafel 29, note 18. 1. Hon. Ch. Dundas. History of Kitui (A-Kamba). J. A. I. XLIU.p. 526-27. Cf. C. W. Hobley, loc. cit., p. 426-7.

la valeur des rares objets qui peuvent s'échanger : il ne saurait y être question de composition, au sens ordinaire du mot. L'ordalie que nous avons étudiée en tient lieu. Mais, comme la composition chez les A-Kamba, elle n'a pas pour unique objet de donner satisfaction à. la partie lésée, au mari outragé ou à la famille dont un membre a été tué. Le meurtre, l'adultère ont une action mystique sur le groupe social tout entier ; ils révèlent une influence qui s'exerce à son détriment, et qui demeure une menace pour lui. Il faut la combattre et la détruire. C'est à quoi sert ïetumo des À-Kamba : c'est aussi un aspect essentiel de l'ordalie australienne. Elle a ainsi pour fonction, au moins pour une part, d'exercer sur certaines puissances du monde invisible une action de défense nécessaire au groupe social. Par ce caractère, elle se rapproche des ordalies africaines contre la sorcellerie. On peut donc dire, avec Taplin et les autres observateurs, mais pour des raisons différentes des leurs, que c'est bien une ordalie.

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