CHAPITRE IX
Si un individu, une famille, ou un groupe social est éprouvé par un malheur, ou subit une série de mésaventures et d'échecs, jamais la cause n'en sera attribuée au hasard * Dans nombre de sociétés africaines, comme on l'a vu, le soupçon de sorcellerie s'éveillera aussitôt : de môme, dans beaucoup de tribus australiennes, papoues,etc. Ailleurs, par exemple, chez les Esquimaux et dans la plupart des sociétés des régions septentrionales de l'Amérique, on pensera tout de suite à une violation de prescription sacrée ou de tabou. Dans ce dernier cas, comme dans l'autre, la mentalité primitive passe immédiatement du fait qui l'a frappée à une cause mystique, qui nous paraît imaginaire, mais qui, à vrai dire, fait partie de son expérience, telle qu'elle est constituée par l'ensemble des représentations collectives du groupe social.
Ainsi, sur la côte de la Colombie britannique, « à la station commerciale de Tschilkut, le missionnaire avait obtenu des Indiens, à l'automne de 1881, que le corps d'un enfant fût enterré (au lieu d'être brûlé selon la coutume). Mais pendant l'hiver qui suivit, particulièrement en février et en mars, le mauvais temps régna sans interruption ; la violence du vent et les tempêtes de neige rendirent la pèche et la chasse plus difficiles, si bien que les gens se trouvaient en détresse. Tous pensèrent alors
que ce temps défavorable avait pour cause la non-crémation de l'enfant, et on s'empressa de réparer au plus vite la faute commise1. » Ce n'est pas là un fait isolé. En une foule de circonstances, les Tlinkit concluent de même. « Toute dérogation aux usages reçus, toute chose extraordinaire (on voit l'extrême généralité de cette représentation) est désignée sous le nom de chlakass, et considérée comme la cause universelle de tout ce qui arrive de fâcheux : mauvais temps, maladie, échec à la guerre, insuccès à la chasse, etc. Ainsi le mauvais temps ne proviendra pas seulement du fait qu'un cadavre n'aura pas été brûlé ; mais la cause en sera qu'on aura négligé d'isoler une jeune fille pendant sa période de croissance. Autres causes de mauvais temps : une jeune fille s'était peigné les cheveux hors de la maison ; le missionnaire avait mis ses snow-boots avant de sortir ; les enfants de l'école avaient imité en jouant le cri des oies sauvages; et nous mêmes nous avions lavé dans l'eau de mer la peau d'une chèvre de montagne ; nous avions, en outre, traîné un hérisson mort sur la neige. C'est à quoi, dans une autre partie de chasse, un de nos compagnons indiens se refusa énergiquement, en donnant pour raison que cela ferait lever un vent violent. Il aima mieux prendre *la bête sur son dos, toute lourde qu'elle était, et la porter ainsi jusqu'au camp 2. »
Toutes les fois qu'on enfreindra ainsi une coutume traditionnelle, en particulier s'il s'agit d'une interdiction, on causera un trouble ou un accident. Le plus souvent, à telle infraction correspond tel malheur déterminé. Par exemple, les Esquimaux connaissent des « interdictions alternantes ». « Ils ne peuvent pas aller chasser le morse