A. Le Hérissé. L'ancien royaume de Dahomey, p. 12o
pas se rappeler avoir violé elle-même aucune prescription de tabou, elle essaie de découvrir qui l'a attirée dans cette mauvaise affaire : car il arrive assez souvent que l'on fasse manquer une personne à une prescription de tabou, sans qu'elle le sache, dans l'intention expresse de faire tomber sur elle la colère de son Atua. C'est là l'objet d'un art secret appelé makutu. Et il est arrivé souvent qu'un innocent a été sacrifié à la fureur de la famille d'un malade, persuadée qu'il avait causé la maladie par ce moyen illicite l. » A> nos yeux, s'il apparaît qu'un homme a enfreint une règle sans le savoir, et surtout sans avoir pu le savoir, cette ignorance inévitable équivaut presque toujours à une excuse. La règle n'a pas été réellement violée, puisqu'il ne dépendait pas de l'homme qu'il la respectât ou non. Bien différente est l'attitude de la mentalité primitive en présence du même fait. D'abord, l'infraction à la règle engendre ses conséquences indépendamment des intentions de l'agent, et d'une façon pour ainsi dire automatique. La pluie ne peut plus tomber, une tempête se déchaîne, le gibier disparaît, non pas parce qu'une femme enceinte a voulu se débarrasser de son fardeau, mais parce que la fausse couche ayant eu lieu, la femme n'a pas observé les tabous nécessaires. Peu importe que son acte ait été intentionnel ou non. Si la fausse couche a été accidentelle, les choses se passent exactement de la même manière. Mais il y a plus. L'absence d'intention, chez celui qui se rend coupable d'une infraction, constitue plutôt une circonstance aggravante qu'une excuse. En effet, rien n'arrive par hasard. Gomment se fait-il donc que cet homme ait été ainsi amené à commettre sa faute sans le vouloir et sans le savoir? 11 faut qu'il soit déjà victime d'une puissance occulte, ou l'objet d'une colère qu'il faudrait apaiser, à moins — hypo-
i. Ed. Shortland. Traditions and superstitiojis of tke Neu-Zealanders, p. 116 (1856).
thèse encore plus grave — qu'il ne recèle en lui-même, à son insu, quelque principe malfaisant. Au lieu donc de se sentir rassuré, du fait qu'il ne pouvait connaître sa faute au moment où il la commettait, et qu'elle était par conséquent inévitable, son inquiétude s'en trouve redoublée. Il est indispensable maintenant de rechercher (en générai par la divination) d'où vient qu'il a été mis dans une situation si périlleuse.
Même quand il s'agit simplement de ce que nous appelons un « crime passionnel », qui n'est ni strictement involontaire, ni ignoré de celui qui le commet, la mentalité primitive l'interprète d'une façon qui nous déconcerte. Les motifs du crime sautent aux yeux : l'homme a cédé à la faim, à la colère, à la jalousie, à l'amour, etc.. Les primitifs le voient : ce sont, assez souvent, d'excellents observateurs de la nature humaine, comme le prouvent leurs contes et leurs proverbes. Quand il s'agit de gens qu'ils connaissent bien, les motifs déterminants des actions ne leur échappent guère. Mais ces motifs sont des causes secondes, et, à leurs yeux, ces causes ne sont jamais la vraie explication de rien. L'arbre qui tombe sur le passant l'écrase et le tue; mais sa chute n'est pas, selon eux, la cause véritable de sa mort. L'arbre l'a écrasé parce qu'un sorcier l'avait « condamné » (doomed) : il n'a été que l'instrument, et pour ainsi dire, l'exécuteur du maléfice. De même, l'homme qui assassine un rival obéit à sa passion, mais là n'est pas la vraie cause de son acte. Celle-ci doit être cherchée ailleurs : d'où vient qu'il a été enflammé par cette passion et qu'il y a cédé? Un autre, dans une rixe, tue un de ses voisins. Il a frappé dans un mouvement de colère. Mais qui a fait naître la querelle où le meurtrier a été engagé? Gomment se fait-il que sa lance s'est trouvée, juste à ce moment, sous sa main?
La vraie cause appartient donc toujours au monde invi-
sible. Si elle s'exerce du dehors, l'homme est à la fois coupable et victime, (les deux notions ne se distinguent pas pour la mentalité primitive comme pour nous). Si elle consiste en un principe qui habite en lui, il est un portemalheur, un sorcier, et l'accusation fatale ne tardera pas à se formuler.
Les mêmes représentations collectives et les mêmes préliaisons permettent d'expliquer des faits qui semblent d'abord plus mystérieux que les précédents. Dans nombre de sociétés, ceux qui ont cessé de vivre d'une certaine façon, — par mort violente, en général — sont l'objet d'un traitement particulier. On ne leur rend pas les mêmes honneurs qu'aux autres. On se débarrasse du cadavre en hâte, et le nouveau mort semble exclu du groupe social, auquel il devrait encore appartenir sous la forme que comporte sa nouvelle condition. On agit envers lui comme envers ceux qui sont pour le groupe une souillure et un danger ; on le rejette, comme on fait pour les enfants anormaux, pour ceux qui portent en eux-mêmes, à leur insu, un principe malfaisant, pour les sorciers. C'est qu'en effet il a fini par une « mauvaise mort », c'est-àdire, non pas une mort non naturelle. — aucune ou presque aucune n'est naturelle, au sensque nous donnons à ce mot, — mais une mort révélatrice du courroux des puissances invisibles. Il a été frappé par elles : sous peine de partager son sort, il faut s'écarter de lui, et rompre toute participation entre lui et le groupe social.
À Bornéo, par exemple, « d'un culte des ancêtres, qui ne repose que sur la crainte, on ne voit pas trace dans ces tribus. Mais les indigènes ont peur des cimetières et des cadavres de ceux dont la mort subite les a épouvantés :