R. P. II. Trilles. Le totémisme des Fân, p. o3S
2. Cf. R. Hertz. La représentation collective de la mort. Année sociologique, X, p. 66-67.
l'eau accidentellement, c'était, selon les indigènes, un grand péché (Siinde) s'il s'en tirait. Puisqu'il avait été destiné à se noyer, il aurait eu tort, dans leur pensée, en se soustrayant à cette mort. C'est pourquoi aucun indigène ne lui permettait plus d'entrer dans sa maison, personne ne lui parlait plus, ou ne lui donnait plus la moindre parcelle de nourriture, il ne pouvait plus trouver de femme : on le tenait pour réellement mort. Il lui fallait, ou chercher fortune au loin, ou, s'il restait dans le pays, mourir de faim. Si un homme tombait à l'eau en présence d autres, ils ne lui permettaient plus d'en sortir : au contraire, ils employaient la force pour le faire noyer et pour assurer sa mort1. »
Peut-on imaginer une conduite plus inhumaine et plus atroce? Pourtant, une minute avant que le malheureux ne fût en danger de mort, ses compagnons étaient prêts à tout partager avec lui, provisions, munitions, abri, etc., prêts à le défendre s'il en était besoin,, à le venger si un membre d'un groupe ennemi lui faisait tort, à remplir en un mot, envers lui comme envers tout autre, les obligations multiples que l'étroite solidarité de ces sociétés impose. 11 tombe à l'eau par accident et va se noyer : aussitôt il devient un objet de crainte et de répulsion. Non seulement on ne s'empresse pas de le secourir, mais, s'il a l'air de se sauver, on l'en empêche ; s'il reparaît à la surface, on le renfonce dans l'eau. Parvient-il cependant à survivre, le groupe social ne veut pas admettre qu'il ait échappé à la mort. On ne le connaît plus. C'est un membre retranché. Les sentiments qu'il inspire, le traitement qu'on lui inflige rappellent les excommuniés du moyen âge.
C'est que les cas de ce genre sont rigoureusement comparables à la « mauvaise mort ». Ce qui épouvante la men-
1. G. W. Steller. Besclueibung voji dem Lande Kamlschatka, p. 29o.
talité primitive dans celle-ci, ce n'est pas la mort ellemême, ni les circonstances matérielles qui l'accompagnent : c'est la révélation du courroux des puissances invisibles, et de la faute que ce courroux fait expier. Or, quand un homme risque de périr accidentellement, cette révélation est aussi nette et aussi décisive que s'il était déjà mort. Il a été « condamné » : peu importe que l'exécution ne soit pas achevée. L'aider à échapper, serait se rendre complice de sa faute, et attirer sur soi-même le même malheur. Le primitif ne l'osera pas. On se rappelle les malheureux enfants qui vont être brûlés dans une maison incendiée par la foudre : les parents, qui sont à deux pas, n'ont pas l'audace d'intervenir. — Delà part du condamné, vouloir se dérober à la mort, c'est exaspérer la colère des puissances invisibles, qui va peut-être rejaillir sur les siens. Il iaut doncqu'il meure. L'accident — qui n'était pas un accident, puisque rien n'est fortuit — équivaut à une sorte d'ordalie spontanée. De même que l'ordalie, 'dans nombre de sociétés africaines, décèle le principe malfaisant qui habite en telle personne, ici l'accident trahit la faute qui a fait condamner l'homme par les puissances invisibles. Dans les deux cas, cette révélation terrible détermine, instantanément, la même révulsion sentimentale. En une seconde, l'homme qui était un compagnon, un ami, un parent, est devenu un étranger, un ennemi, un objet d'horreur et de haine.
L'observation de Steller n'est pas isolée. D'autres ont signalé le même fait. Nansen, dit, par exemple : « Us (les Esquimaux) se refusent à porter secours à quelqu'un qui est victime d'un accident en mer, s'il semble être déjà aux prises avec la mort, parce qu'ils craignent que peut-être il ne soit déjà mort quand ils le toucheront1. » Nansen