Fr. Nansen. Eskimo life, p. 137. Cf. ibd., p
explique leur inhumanité par la peur qu'ils ont, en général, d'entrer en contact avec des cadavres. Cette interprétation peut paraître vraisemblable, parce qu'elle est plus près de notre façon de penser et de sentir. Elle n'en est pas plus exacte, et je retiens simplement le fait, qui confirme celui de Steller. De même G. Holm écrit, au sujet des Groenlandais de la côte orientale. « Ils ont si peur du contact d'un cadavre, que si un accident arrive, il ne saurait être question de toucher ou de secourir la victime, dès le moment où ils jugent qu'il n'y a plus d'espoir. Suiarkak chavira un jour, au commencement d'avril, au moment où il allait débarquer sur le bord de la glace. Il parvint à se dégager de son kayak, mais il coula presque aussitôt. Son père et plusieurs autres qui se trouvaient sur le bord de la glace quand l'accident eut lieu, et qui avaient couru à leur kayak pour lui prêter assistance, n'essayèrent même pas de le secourir quand il coula, bien qu'on pût facilement le voir, et qu'il eût été aisé de lui tendre un aviron1. » Les détails mêmes de cette observation prouvent bien que ce qui paralyse le père de la victime, et les autres spectateurs de cette noyade, ce n'est pas la peur de toucher un cadavre, mais la révélation mystique constituée par l'accident lui-même. Car il suffirait de tendre un aviron à l'homme qui est dans l'eau. Il serait sauvé, et il n'y aurait donc pas de cadavre. Mais comment s'opposer à la peine infligée par les puissances invisibles ? « Quand un homme qui voyageait en traîneau tombait dans une crevasse, dit encore Holm, dans le même passage, et que nous l'aidions à se tirer de l'eau, nous étions reçus par les siens comme si nous avions fait quelque chose d'héroïque. » Héroïsme possible, après tout, pour des blancs, qui ne dépendent pas des mêmes puissances invisibles que les Esquimaux. Pour
4. G. Holm. An ethnological sketch of the Angmagsalik Eskimo, éd. by W. Thalbitzer. Meddelelser om Groenland, XXXIX, p. 137.
ceux-ci, l'arrêt est sans appel. Môme pour sauver son fils, un père n'oserait jamais braver la condamnation que l'accident révèle, et compromettre ainsi la sécurité et peutêtre l'existence de tout le groupe social.
Des faits tout semblables ont été rapportés par les premiers observateurs des sociétés de l'Afrique australe. Par exemple, chez les Cafres, à ce que raconte van der Kemp, « un mourant est parfois abandonné de tous, et il arrive même qu'il reparaisse, et qu'il faille l'exposer une seconde fois. Comme cause d'une conduite si cruelle, ils allèguent une croyance superstitieuse, d'après laquelle une maladie ou un autre malheur multiplie ses victimes, si l'on ne se débarrasse pas de celui qui en est frappé. Pour le même motif, jamais ils ne secourent un homme qui se noie, ou qui se trouve dans un autre danger de mort; mais, s'il pousse des cris de détresse, ils se sauvent de là le plus vite qu'ils peuvent, ou même ils lui jettent des pierres pour l'achever. Même les femmes en travail ne doivent pas crier, sous peine de voir fuir tout le monde, et de rester sans secours, abandonnées de tous l. » Ce dernier trait a été observé aussi dans une région tout autre, chez les Tlinkit delà Colombie britannique, bien que l'explorateur l'interprète en un sens un peu différent. « J'entendais souvent, du haut de la colline proche de notre domicile, des gémissements pitoyables dans plusieurs directions, .l'en demandai la cause à des Tlinkit, et ils me répondirent qu'il y avait dans le bois plusieurs femmes sur le point d'accoucher... Ils ajoutèrent comme excuse que personne ne pouvait leur porter secours, parce qu'elles étaient « impures » en cet état. Ainsi, abandonnées par les leurs, elles gisaient là en plein hiver, dans le froid, sous la pluie, sans que leurs cris lamentables touchent de pitié un seul
1. Liechtenstein. Reisen im sudlichen Afrika, I, p. 421 (note).
Lévy-Bruhl. — Mentalité. <H
cœur1. » Enfin, aux îles Salomon, « si un requin sacré a tenté de saisir un homme qui, finalement, a réussi à échapper à sa gueule, les indigènes sont si effrayés, qu'ils le rejetteront à la mer pour qu'il y soit dévoré-. » Pour expliquer leur terreur, il n'est pas besoin de supposer que le requin soit « sacré ». Il suffit que l'homme en danger de mort soit pour eux, comme pour les Esquimaux et les Cafres, irrévocablement condamné par les puissances invisibles.
Parmi les « accidents » ou « malheurs » qui, en frappant un homme, défendent en même temps qu'on lui porte secours, et ordonnent même qu'on l'achève, il faut mettre au premier rang, dans certaines sociétés comme celle des îles Fidji, par exemple, le naufrage en mer. La règle était que les « rescapés » fussent tués et mangés. « Ceux qui échappent au naufrage sont supposés être sauvés afin d'être mangés, et il est très rare qu'il leur soit permis de continuer à vivre. Récemment, à Wakaya, quatorze ou seize personnes, dont le canot s'était perdu en mer, furent rôties et mangées 3. » — Un chef et ses gens péchaient sur un récif près de la côte, quand un canot fit naufrage tout près d'eux. « Nous allons donc avoir quelque chose de bon à manger, dirent les pêcheurs, en s'approchant de l'épave. — Vous ne toucherez pas à un seul de ces hommes, dit le chef (qui était converti) ; je veux qu'ils vivent. — Oh non ! répondirent-ils. Il faut qu'ils meurent : ils ont fait nau-
1. Holmberg. Ueber die Vôlker des russischen Amerika. Acta societatis scientiarum fennicœ, IV, p. 317-18.
2. Cité par R. H. Codrington. Religious beliefs and practices in Melanesia, J. A. I, X, p. 302.