‹ La mentalité primitiveChapitre 191 sur 333 · LES NAUFRAGÉS AUX ILES FIDJI · texte numérisé non relu

LES NAUFRAGÉS AUX ILES FIDJI

craignait d'aggraver sa faute, et d'attirer sur lui une nouvelle calamité.

Des usages analogues, comme on sait, se rencontrent chez beaucoup d'insulaires et de populations maritimes. « Une coutume très sauvage, dit Sir Spenser Saint-John, existe sur cette côte (de Bornéo) . Les navires qui font naufrage et leurs équipages appartiennent au chef du district où le malheur les a atteints l. » Le caractère mystique de la coutume est surtout marqué en Nouvelle-Zélande. « Une épave quelconque, ou même un canot et les biens d'amis ou de parents, faisant naufrage au large d'un village, et dérivant jusque sur la grève, devenaient la propriété des gens de ce village, même dans le cas où l'équipage du canot parvenait tout entier jusqu'à terre, sain et sauf, même dans le cas où il se rendait justement à ce village, sur l'invitation formelle de ses habitants, peut-être pour y prendre part à des cérémonies de deuil ! Mais, ce qui est le plus extraordinaire de tout, les malheureuses gens auraient été les premiers à ressentir comme un affront tout adoucissement à cette étrange loi, jusqu'à s'en venger les armes à la main 2 ! »

Colenso ne peut assez s'étonner de cette coutume, qui, dit-il, en reprenant une formule célèbre, n'est conforme ni à la raison ni à l'humanité. — Mais, à la lumière des faits qui précèdent, elle devient intelligible. L'accident a révélé que les naufragés sont victimes de la colère des puissances invisibles, qui leur font expier sans doute une faute. Le devoir n'est pas de les y soustraire : ce serait dangereux, à la fois pour les téméraires qui s'y risqueraient, et pour les naufragés eux-mêmes qui resteraient ainsi sous la menace d'un malheur, peut-être plus grave, suspendue

1. Sir Spenser Saint-John. Life in Ihe fores ts of Ihe Far East, I, p. 295.

2. W. Colenso. On the maori races of Nev\Zealand. Transactions of the New-Zealand Institute, I, p. 25, (1868).

sur leur tête, puisque celui dont ils étaient frappés aurait été interrompu et empêché. Donc, il faut qu'ils soient dépouillés de leurs biens. Toute intervention secourable leur est funeste, bien qu'elle parte d'une bonne intention, et ils la repousseront, s'il est nécessaire, par la force. La seule intervention acceptable est celle qui assure l'exécution de l'arrêt qui a été porté contre eux — comme lorsque les Esquimaux enfoncent dans l'eau le malheureux à demi noyé qui cherche à se sauver.

On se rappelle cet Indien de la Nouvelle-France, qui se voit dans un rêve tombé au pouvoir d'une tribu ennemie, et qui, le lendemain matin, supplie ses amis de l'attacher au poteau et de lui faire subir les tortures qu'on inflige aux prisonniers. Ses amis n'hésitent pas à lui rendre ce service, et il eut de telles brûlures qu'illui fallut plus de six mois pour en guérir. Mais il s'était vu, en rêve, frappé d'un malheur, et comme le rêve est véridique, il se considérait comme condamné par les puissances invisibles : ses amis l'aident à subir cette condamnation. Eh bien ! faire naufrage, tout comme être pris par l'ennemi, est une révélation de la colère des puissances invisibles. Dès lors, le devoir et l'intérêt du naufragé veulent qu'il soit dépouillé de ses biens. C'est une obligation pour ses amis que d'y aider. Leur conduite, en dépit des apparences, est « conforme à la raison et à l'humanité ».

Aussi bien, cet usage ne s'impose-t-il pas seulement en cas de naufrage. Tout accident grave, et la mort en particulier, peut y donner lieu. Par exemple, chez les Maoris de la Nouvelle-Zélande, « à la mort d'un chef, un taua (une bande de pilleurs) arrivait, et dépouillait la famille de tout ce qu'elle possédait de vivres et d'autres biens mobiliers, déracinant les récoltes en terre, s'emparant des porcs domestiques et les tuant à coups de lance, les dévorant sur place ou les emportant. Si, par aventure, la famille

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n'était pas ainsi dépouillée, elle ne manquait pas de ressentir profondément ce manque d'égards, tant à cause de l'humiliation (c'est-à-dire du fait qu'on ne s'occupait pas d'elle) qu'à cause de la violation du tabou, que l'on négligeait ainsi d'observer. De même, en cas d'une violation quelconque du tabou, d'une erreur ou d'une faute, réelle ou supposée, on était sûr de voir arriver le taua, et sa visite était le plus souvent amicale : la bande s'était vite * composée des parents les plus proches et des voisins du coupable. Car, puisqu'il fallait qu'il fût mis à l'amende et dépouillé, autan t valai t que ce fût par eux que par d'autres. De cette façon ses biens ne passeraient pas entièrement à des étrangers1. »

Cette observation estparticulièrement précieuse. Elle ne confirme pas seulement la précédente : elle en fait apparaître le sens. Ne ressort-il pas des termes employés par Colenso que le taua est considéré comme également nécessaire, que la famille qui le subit ait été éprouvée par un malheur ou par une mort, ou qu'il y ait eu violation d'un tabou ? La raison de la coutume est identique dans les deux cas, parce que tous les deux impliquent les mêmes représentations collectives. Le malheur est la révélation dune faute : il équivaut à une faute, il doit être expié comme elle.

Dans les premiers temps de la colonisation, l'usage du taua avait été appliqué aux blancs comme aux indigènes, et, naturellement, ils n'y avaient rien compris. « Ce sinistre (un incendie^, écrivait Earle en 1827, nous fit connaître une autre de leurs coutumes barbares ; toutes les fois

i. W. Colenso. Ibd., p. 41. Cf. une coutume semblable aux îles Fidji : « A Vanua Levu, la mort est le signal du pillage. Les parents les plus proches se précipitent à la maison mortuaire pour s'emparer de tout ce sur quoi ils peuvent mettre la main, qui appartienne à la famille du défunt. Aussi les objets précieux sont-ils enlevés et cachés en temps utile. » Williams. Fiji and the Fijians, l, p. 187.

qu'un malheur arrive à une communauté ou à un individu, chacun, y compris les amis de sa propre tribu, tombe sur lui, et le dépouille de tout ce qui lui reste. Comme un malheureux poisson, aussitôt qu'un harpon l'a frappé, est entouré et dévoré par les autres, de même en Nouvelle- Zélande, quand un chef est tué, ses amis pillent les biens de sa veuve et de ses enfants qui, à leur tour, maltraitent et massacrent leurs propres esclaves ; de sorte qu'un seul malheur est l'origine de multiples cruautés. Pendant l'incendie, nos alliés indigènes se montrèrent les plus actifs et les plus adroits des voleurs ; et cependant, jusqu'à ce jourlà, nous n'avions jamais perdu un seul objet, bien que tout ce que nous possédions fût à leur portée l, »

Il est trop clair qu'il ne s'agit pas ici d'un vol, non plus que, lorsqu'on dépouille de tout des naufragés, il ne s'agit de pillage. Les Néo-Zélandais s'acquittent d'un devoir sacré envers leurs alliés, et, s'ils y manquaient, ils croiraient mériter leurs reproches, ou même pire. Le sinistre a révéléque les Européens sont dans la situation dangereuse de gens frappés par les puissances invisibles à cause d'une violation de tabou. Pour les en tirer, il faut que la condamnation soit exécutée jusqu'au bout, et leurs amis ne sauraient mettre trop de zèle à les dépouiller.

M. Elsdon Best a pu encore être témoin défaits analogues. «La vieillecoutumedumz^'z*, dit-il, disparaît rapidement; mais jadis on l'observait avec rigueur. On s'y prenait de diverses façons. Par exemple, si quelqu'un était victime d'un accident ou d'un malheur, il se formait une troupe de membres de sa tribu qui se mettait à ledépouiller, lui et les siens, de leursbiens mobiliers. Gelase pratiquaitaussi quelquefois à la mort d'une personne : sa famille perdait alors ses vivres, etc.. La troupe spoliatrice s'en emparait et les

1 . A . Earle. .1 narrative of a nine months résidence in New-Zealand, p. 96.

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emportait, et elle procédait souvent d'une manière très brutale K » — « Dans ce hameau forestier, nous eûmes l'avantage d'assister à la vieille coutume appelée muru ou kai taonga : elle consiste à prendre de force, ou à exiger, une indemnité pour un malheur ou une perte éprouvée parla ou les personnes de qui on l'exige. Une jeune fille de ce hameau avait été victime de voies de fait quelques jours auparavant : nos compagnons exigèrent une indemnité. Que des gens soient tenus de payer parce qu'ils ont eu le privilège d'être frappés d'un malheur, voilà un problème assez difficile à résoudre pour un Européen, bien qu'il semble être assez simple aux yeux d'un Maori 2. » Il n'est pourtant pas insoluble. Le muru de M. Elsdon Best n'est évidemment autre que le taua décrit par Earle et par Colenso en termes beaucoup plus nets, parce que de leur temps la coutume élait encore en pleine vigueur. Elle est si peu mystérieuse, que Colenso en a très bien vu le sens, et qu'il Fa rapprochée lui-même, avec juste raison, des sanctions attachées à la violation d'un tabou.

Tomber aux mains de l'ennemi, être fait prisonnier, est un malheur comparable, dans ses effets, à faire naufrage, à être frappé de la foudre, etc.. Il révèle, comme les précédents, la colère des puissances invisibles, sans doute irritées par une faute de la victime. Il inspire donc, à son égard, les mêmes sentiments. Ainsi, en Nouvelle-Zélande, « un esclave, s'il était habile ou actif, ou industrieux, et zélé au service de ses nouveaux maîtres, était sûr de s'élever et d'acquérir de l'influence. Mais, si haut qu'eût été son rang dans sa propre tribu, jamais il n'aurait pu y regagner la moindre autorité, en admettant qu'il lui fût possible d'y

1. Elsdon Best. Maori escliatology. Transactions of tlie New-Zealand Instiiute, XXXVIII, p. 228-9.

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