RES EST SACRA MISER
Tanna (Nouvelles-Hébrides) . Mais plusieurs malheurs les frappèrent. « Les indigènes avaient eu pitié d'eux pendant leur maladie, mais ils se montrèrent tout à fait éloignés d'écouter désormais leur enseignement ou d'avoir affaire à la nouvelle religion. Ils attribuaient le fait que les instituteurs étaient tombés malades et que deux d'entre eux étaient morts, à la colère d'Alema, leur dieu principal, et ils en concluaient que leur dieu devait être plus puissant que celui des instituteurs. En conséquence, ceux-ci furent entièrement abandonnés pendant plusieurs mois, et se trouvèrent souvent dans de graves embarras1. »
Res est sacra miser. Cette formule exprime exactement ce que le primitif se représente et ressent à la vue d'un malheureux, à condition que l»on donne au mot sacra son sens plein : non pas « digne de respect et d'égards », mais « mis dans un état spécial qui interdit qu'on s'en approche et que Tony touche ». Le missionnaire Gasalis a trouvé des termes heureux pour rendre cette idée. « Dans le langage des naturels, dit-il, bonheur et pureté sont synonymes. Lorsqu'un Bassouto dit que son cœur est noir ou sale, cela peut également signifier que son cœur est impur ou affligé; et lorsqu'il dit que son cœur est blanc ou propre, une explication peut seule faire comprendre s'il s'agit d'innocence ou de joie. Nos premiers convertis ne concevaient pas qu'il n'y eût point de profanation à s'approcher de la table sacrée lorsqu'ils étaient dans la douleur... C'est la souffrance et ce sont les accidents de toute espèce auxquels l'humanité est sujette que l'on considère comme une souillure et qui en portent le nom2. »
i. A. W. Munay. Missions in Western Polynesia, p. 140. 2. Casalis. Les Bassoutos, p. 269.
Presque partout, dans les sociétés primitives, la maladie, quand elle est grave etprolongée, prend l'aspect d'une souillure ou d'une condamnation. Celui qui en est atteint est donc regardé comme res sacra. On cesse de le soigner, on lui témoigne une indifférence qui nous paraît inhumaine (et qui n'est en réalité que de la frayeur) ; enfin, on l'abandonne. Cette conduite à l'égard des malades a souvent intrigué les observateurs. Le P. Gumilla, par exemple, exprime son embarras en ces termes : « Jamais je n'ai pu savoir comment, dans la tête des Indiens (et je parle ici de toutes les nations dont je traite), s'accordent et se concilient, d'une part ce grand amour que les parents témoignent à leurs enfants, et l'affection, forte ou faible, que les époux ont l'un pour l'autre, et d'autre part, l'indifférence, qui va jusqu'à un abandon complet, pour les mêmes personnes quand elles sont malades. Bien plus : comment concilier cette indifférence, si barbare et si inhumaine qu'au moment où Ion en est témoin, on a peine à y croire, avec ces larmes, ces gémissements, et ces démonstrations de douleur si vives qu'ils font aux enterrements et aux cérémonies funèbres?
« Cela va si loin que, quand bien même le malade ou le moribond serait le maître de la maison, et le père d'une famille importante, qui dépend de lui tout entière, personne ne s'occupe de lui. Qu'il mange ou qu'il ne mange pas, qu'il boive ou qu'il ne boive pas, personne n'en a cure. L'attitude de ces païens donne à entendre, ou qu'ils sont insensibles, ou qu'ils désirent la mort du malade. Pourtant il est clair que ni l'un ni l'autre n'est vrai. Quand vient l'heure du repas, ils placent, devant le hamac où le malade est couché, les mêmes aliments qu'ils donnent aux
autres. Mange-t-il? c'est bien. S'il ne mange pas, c'est encore bien. Jamais, au cours de toute sa maladie, le patient n'entend une parole de réconfort, ni ne voit une personne qui l'encourage à avaler une bouchée... On croira que j'exagère; mais, quoi que je dise, mes paroles ne rendront jamais la sèche ingratitude de cet entourage impitoyable '; »
Toutefois, le P. Gumilla reconnaît lui-même que cette insensibilité n'est qu'apparente. Si donc les Indiens, à partir d'un certain moment, ne donnent plus aucun soin à leurs malades, il faut, ou que ces1 soins leur paraissent désormais au moins inutiles, ou qu'une préoccupation plus forte que leur sympathie s'oppose à ce qu'ils les rendent. C'est en effet ce qui a lieu, dans un grand nombre de tribus. Au Paraguay, « que le malade appartienne à la classe la plus basse, ou qu'il soit cacique ou capitaine, respecté et craint, le médecin ne sait pas en faire davantage, et les autres n'en prennent pas plus de souci. Que le malade dorme ou non, qu'il prenne ou ne prenne pas de nourriture, peu importe. On lui porte un peu de ce que les autres mangent. S'il l'écarté, faute d'appétit, s'il dit: « Je n'ai pas faim »,on n'insiste pas... Le maximum de ce que fait la compassion naturelle des gens de la maison consiste à chasser les mouches qui se posent sur la figure du malade. S'il se plaint, en poussant l'interjection commune : Ay ! on lui répond par quelque parole affectueuse...- » D'après ce témoignage, te manque de soins est complet, comme chez les Indiens de l'Orénoque, mais il ne provient pas de l'indifférence, puisque l'affection de l'entourage pour le malade se manifeste quelque peu. Spix et Martius ont simplement noté qu'on ne se
1. P. Gumilla. El Orinoco ilustrado (2« éd.), p. 235-36. Cf. Maximilien de Wied-Neuwied. Voyageait Brésil, III, p. 170-71 de la traduction française.