P. José Sanchez Labrador. El Paraguay calôlico, II
soucie pas de nourrir les malades. « Le moyen le plus énergique qu'on emploie dans nombre de maladies est la diète absolue : ils la poussent au degré le plus extrême, souvent avec avantage dans les maladies aiguës, mais en revanche jusqu'à faire mourir le patient dans les affections chroniques l. » Mais, dans un autre ouvrage, von Martius, après avoir parlé de la « nature diabolique » de la maladie selon les indigènes, signale leur attitude à l'égard des malades, et il en indique les raisons. « Quand la cause de la maladie n'est pas tout à fait évidente, celui qui en est atteint est considéré désormais comme un autre être, qui n'a plus avec sa famille les mêmes relations qu'auparavant: c'est un possédé, tombé au pouvoir des puissances ennemies. Il souffre d'un mal dont seule sa force propre peut le sauver, avec le recours peut-être de quelques forces naturelles. Son Contact a quelque chose d'inquiétant et de dangereux. Aussi l'abandonne-t-on le plus possible à luimême, on s'écarte de lui avec frayeur". »
Un observateur récent, M. Grubb, a encore été témoin de cette indifférence apparente et de cet abandon chez les Lenguas du Grand Chaco. « Aussi longtemps qu'on peut espérer la guérison, le magicien et les amis du malade lui témoignent la bonté la plus grande, et ils font pour lui tout ce qu'ils peuvent. J'ai remarqué nombre de cas où leurs soins étaient aussi attentifs et aussi tendres que possible, dans la mesure où leurs connaissances bornées le permettaient. Mais une fois tout espoir perdu, le malade lui-même, le magicien et les proches renoncent à lutter. Le malade est alors considéré à peu près comme mort en fait, et on ne fait plus guère attention à lui. Quand la mort est imminente, le moribond est enlevé du village, et
1. Spix und Martius. Reise in Brasilien, 111, p. 1281 (rio Yapura).
2. C. F. Ph. von Martius. Das Naturell, die Krankheiten, das Arzttum und die lleilmittel der Urbewohner Brasiliens, p. 132-33.
couché en plein air, avec une natte jetée sur lui, môme s'il n'a nullement perdu connaissance. A ce moment on ne se préoccupe plus du tout de ce qui l'incommode. Le soleil brûlant de midi peut donner en plein sur lui... la pluie tropicale l'inonder, ou peut-être lèvent froid du sud le glacer... Tout près de lui on fait des préparatifs en vue d'un départ rapide (pour son enterrement). Pas un mot de tendresse, pas une main amie pour tenir la sienne... Souvent la soif le torture, mais personne n'est attentif à ses besoins. El pourtant la mort de leur ami leur cause du chagrin : il leur manquera, ils pleureront sa perte. Mais leur cruelle croyance étouffe tous les sentiments naturels1. »
La croyance cruelle à laquelle M. Grubb fait allusion consiste à penser que les malheurs les plus effroyables arriveront, si un mort reste sans être enterré avant que le soleil se couche. Sa présence parmi eux pendant la nuit leur inspire une terreur folle. Ils ont donc toujours hâte d'en finir. Souvent un moribond, selon eux, est déjà mort. (Pour beaucoup de primitifs, la vie a cessé avant que la respiration s'arrête tout à fait, et que le cœur ait cessé de battre.) A ce moment, les Lenguas ne songent plus qu'à se débarrasser du mort, et leur épouvante ne laisse place à aucun autre sentiment. Mais pendant la période, souvent longue, qui s'écoule entre le jour où tout espoir est perdu et l'agonie, si le malade est abandonné, si l'on paraît indifférent à ses besoins et à ses souffrances, c'est évidemment une autre « croyance cruelle » qui en est cause. On n'ose pas approcher, quelque pitié qu'on ait de lui, parce qu'il y a trop de danger à le faire, parce que, comme l'homme tombé à l'eau au Kamtchatka, comme la femme qui va mourir dans les douleurs de l'enfantement chez les
1. W. B. Grubb. An unknown people in an unknown land, p. 161-162.
Tlinkit, comme l'homme atteint par la foudre dans l'Afrique du Sud, comme le naufragé des îles Fidji, îl est désormais res sacra. Dans tous ces cas, l'insensibilité apparente de l'entourage s'explique par les mêmes raisons.
Que la maladie grave, incurable, soit ainsi une des formes de Y « accident », du « malheur » qui révèle la colère des puissances invisibles contre celui qui a été atteint, chez certains Indiens de l'Amérique du Sud, il est permis de le conclure de la conduite qu'ils tiennent à l'égard de leurs malades. Mais pour d'autres sociétés, plus avancées, et où les puissances invisibles prennent un aspect plus ou moins anthropomorphique, pour certaines sociétés polynésiennes, par exemple, les témoignages là-dessus sont formels. En voici quelques-uns choisis parmi les plus caractéristiques. « Aussitôt, dit Ellis, qu'un individu souffrait de quelque maladie, on le considérait comme maudit par les dieux. On pensait que, soit pour avoir commis un crime, ou par l'influence d'un ennemi, il était devenu l'objet de leur colère, dont sa maladie était la conséquence. Ces idées sur l'origine de la maladie avaient une très forte tendance à étouffer tout sentiment de sympathie et de compassion, et à détourner tout le monde de ces actes de bonté qui sont si doux aux malheureux, et qui apportent un tel soulagement à leurs souffrances. L'attention des parents et des amis du malade était tournée vers les dieux : on faisait les plus grands efforts pour apaiser leur colère par des offrandes, et pour arrêter les effets de cette colère par des prières et des incantations. Les simples remèdes que l'on administrait étaient regardés plutôt comme le véhicule ou l'intermédiaire par lequel le dieu agirait, que comme possédant par eux-mêmes aucun pouvoir pour arrêter le progrès de la maladie. Si les prières, les offrandes, et les remèdes
demeuraient vains, on pensait que les dieux étaient implacables, et que le malade était condamné (doomed) à mourir. On supposait alors qu'il avait commis quelque crime atroce1. » — Et ailleurs : « On croyait que toute maladie était l'effet d'unie force surnaturelle immédiate. C'étaient les dieux qui l'infligeaient, pour quelque violation de tabou dont les malades s'étaient rendus coupables, ou à la suite d'offrandes faites par un ennemi pour causer leur perte. De là, probablement, résultait, en grande partie, l'abandon de leurs malades, et la façon cruelle dont ils les traitaient... Ils admettaient bien qu'ils possédaient des poisons qui, mélangés avec les aliments, produisaient des convulsions et la mort; mais ces effets venaient plutôt, selon eux, de la colère du dieu, qui agissait par le moyen de ces substances, que des poisons eux-mêmes. Ceux qui mouraient d'avoir mangé des poissons venimeux, mouraient par l'action des dieux qui, pensait-on, étaient entrés dans les poissons ou les avaient rendus venimeux... Ceux qui étaient tués à la bataille étaient aussi considérés comme mourant par l'action des dieux, qui, selon les indigènes, étaient réellement entrés dans les armes de leurs ennemis. Par suite, ceux qui mouraient subitement étaient, disait-on, saisis par le dieu2. »
Ce langage est d'une netteté parfaite. Si l'on ne fait rien pour ces malades, c'est qu'on n'a pas l'idée que les soins puissent être de la moindre utilité. Le malade a été frappé par les « dieux » ; la seule façon de le sauver serait d'obtenir de ces dieux qu'ils s'apaisent et qu'ils fassent grâce. Si l'on essayait de combattre le mal directement — outre que [les indigènes ne sauraient comment