‹ La mentalité primitiveChapitre 198 sur 333 · Ibd., II, p · texte numérisé non relu

Ibd., II, p

3. Annales de la Propagation de la foi, XIV, p. 210. (R. P. Petitjean, Wancraroa. Nouvelle-Zélande.)

Pourquoi YEtua (esprit, dieu) a-t-il ainsi décidé qu'un malheureux mourrait? Les raisons de cette « condamnation » nous l'avons vu, peuvent être diverses : au premier rang se place la violation d'un tabou. Voici une observation, recueillie encore en Nouvelle-Zélande, qui montre nettement la préliaison entre cette violation et une maladie mortelle. « Rangitatau, jeune fille de Rotorua, qui avait vécu quelque temps à la mission de Otawhao, se maria, et elle eut une fille. Une nuit qu'elle était en visite chez Taramatakitaki, un grand chef, elle eut froid, et elle emprunta une robe pour s'en envelopper. Les insectes la tourmentèrent si fort pendant la nuit que, selon l'habitude des indigènes, elle les attrapa et les mangea. Le lendemain, son bébé tomba malade. Elle attribua ce fait à ce qu'elle avait mangé les insectes sacrés qui se trouvaient sur la robe du chef, qui était tapit. Les atuas en étaient offensés, et ils la punissaient en rendant malade son enfant. L'état du bébé s'aggrava : alors la mère l'étrangla, persuadée qu'il était ensorcelé ipewitched)1. » L'acte nous parait d'abord incroyable. Mais la mère savait que son enfant était perdu. Au fur et à mesure que la maladie faisait des progrès, la colère des atuas se révélait implacable. À quoi bon, et comment lutter ? Etait-il môme permis de continuer à nourrir la petite victime? On se rappelle la confession de cet indigène de Nias, qui a tué sa petite sœur, sur l'ordre de ses parents désespérés, parce que le « prêtre » leur a affirmé qu'elle ne pourrait pas vivre, à cause d'une violation de tabou commise par son père avant la naissance de l'enfant.

Tant que la maladie n'a pas pris un caractère mortel, on espère que les puissances invisibles ne se montreront

1. G. F. Angas. Savage life and scènes in Australia and New-Zealand. h, p. 143-44, (1847).

pas inexorables, et l'on met tout en œuvre pour les fléchir. De même qu'une famille européenne dépensera jusqu'à son dernier sou pour un malade, chez les médecins, les chirurgiens et les pharmaciens, les primitifs se dépouilleront de tout ce qu'ils possèdent pour des consultations de devins, pour des offrandes et des sacrifices. « Voient-ils leur père ou leur mère en danger de mort (aux îles Fidji), ils n'hésitent pas à se couper la première phalange du doigt annulaire, pour apaiser le courroux de leurs divinités ; si la santé ne revient pas au malade après cette première offrande, ils se mutilent de nouveau, coupent à chaque crise une phalange de plus, amputent successivement tous leurs doigts et le poignet lui-même, persuadés qu'à ce dernier coup la vengeance des dieux sera satisfaite et la guérison infaillible... Presque tous les sauvages que j'ai vus à Viti Levou étaient privés d'un ou deux doigts1.» En Afrique du Sud, les mêmes représentations collectives entraînent la même manière d'agir. « Quand les indigènes (Bassoutos} sont sérieusement malades, on les trouve couchés sur le sol, à peine couverts d'un vieuxkross troué, privés de tout soin intelligent et affectueux. Leurs plus proches parents paraissent avoir peur d'eux, ou plutôt je soupçonne que la paresse leur fait craindre la fatigue que cause le malade dont ils se tiennent à distance2. » La vérité est que, comme il arrive dans d'autres sociétés primitives, ils ont peur du contact des malades qu'ils jugent « condamnés ». M. Gasalis a bien vu que ces malades sont rangés par les Bassoutos dans la vaste catégorie des res sacrœ. « La mort et tout ce qui la précède ou la suit immédiatement est aux yeux de ces peuples la plus grande de toutes les souillures. Ainsi les malades,

i. Annales de la Propagation de la foi, XVI, p. 192 (P. Joseph Chevron). 2. Missions e'vangéliques. XXXI I. p. 322. (M. Schrumpf).

les personnes qui ont touché, enseveli un cadavre ou lui ont creusé une fosse, les individus qui, par inadvertance marchent ou s'asseoient sur une tombe, les plus proches parents d'un mort, les meurtriers, les guerriers, qui, dans le combat, ont tué leurs adversaires, passent pour impurs. On traite aussi comme tels les bestiaux pris sur l'ennemi, la ville où règne une épidémie, les peuplades qui sont en proie à la guerre ou à l'adversité, les blés que gâte la nielle ou que les sauterelles dévastent, les maisons ou les individus que la foudre a frappés '. » Cette dernière énumération comprend des objets de la colère des puissances invisibles : les malades qui ne paraissent pas devoir guérir leur sont assimilés.

Les personnes atteintes de cécité ne sont pas abandonnées, en général, mais, comme le malheur disqualifie, elles tombent très bas. Chez les Béchuanas, « fût-il même un des principaux chefs, dès qu'un homme a le malheur d'être frappé de cécité, il n'est plus mis, pour ainsi dire, au nombre des vivants. On dit de lui : oshule, il est mort. »

« Cependant ils soignent leurs aveugles, c'est-à-dire qu'ils leur donnent à manger et à boire, mais ils leur refusent le respect et l'honneur qu'ils leur rendaient auparavant. Un Mochuana disaitnaguère : « ... Chez nous, c'en est fait d'un aveugle, nous l'envoyons s'asseoir avec les femmes ; il n'entre plus dans les conseils des hommes. Cependant nous ne leur refusons pas la nourriture ; en ceci nous l'emportons sur les Korannas qui, lorsqu'ils changent de demeure, ne se font jamais suivre par les aveugles, qu'ils laissent dans une enceinte avec un pot de lait, qui peut à peine leur faire un ou deux repas 2. »

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